«Grand débat» à l’hôpital: «Se parler, c’est déjà extraordinaire, ça n’arrive jamais»

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Alors que la santé ne figure pas en tant que telle dans les questions du « grand débat », le personnel de l’AP-HP s’est rassemblé, dans plusieurs hôpitaux parisiens, pour discuter du service public. Un débat plutôt sage, imaginé pour « remobiliser » des équipes épuisées par l’absence de moyens. 

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À la manœuvre, Sophie Crozier, un peu dépassée par le succès de son entreprise. Cette médecin a pris la parole publiquement, pour la première fois fin décembre, pour dénoncer « le naufrage » des hôpitaux publics parisiens. La neurologue d’ordinaire discrète, membre du Comité consultatif national d’éthique, a parlé haut et fort, et ne compte plus se taire, quitte à utiliser le cadre très politique du « grand débat » national voulu par Emmanuel Macron. Avec plusieurs collègues de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris), elle organise une série de discussions sur le devenir de l’hôpital public. Mardi 19 février, le grand amphithéâtre Charcot de la Pitié-Salpêtrière, « aimablement prêté par le doyen », est plein, après deux réunions de plus petite envergure organisées la semaine passée dans d’autres établissements de l’assistance publique parisienne.

La direction de l’AP-HP, très frileuse (compte tenu de la situation sociale explosive en interne), a finalement choisi de « laisser faire », explique un professeur de médecine présent. Sans pour autant aller jusqu’à l’œcuménisme : aucun membre de la direction n’est présent dans la salle, et une poignée d’administratifs seulement sont assis sur les antiques strapontins. Les gradins de Charcot, ce jour-là, sont aux mains des soignants, des médecins, des paramédicaux et de quelques usagers. Et sur l’affichette placardée à divers endroits de la Pitié, le message est sans ambiguïté. « Il ne s’agit pas d’organiser un débat sur l’AP-HP, mais sur l’hôpital public. »

Le personnel a joué le jeu, sans être dupe : « Ce qu’on est en train de se dire là, c’est dans tous les tracts que les syndicats distribuent le matin avant notre prise de poste, il n’y a rien de vraiment nouveau », relève une infirmière. « Les constats épouvantables ont été faits, et sont relayés, par la presse notamment, concède Sophie Crozier. Je ne me fais pas énormément d’illusions. Si on s’est saisis de cette opportunité, c’est pour sortir de la résignation, et remobiliser nos collègues. » D’autant plus que formellement, la question de la santé n’est pas posée au sein des quatre champs ouverts par le président de la République dans la lettre qu’il a adressée aux Français le 13 janvier, en ouverture du grand débat national, ce qui choque nombre de participants. « Je suis très inquiet, comme médecin, comme consommateur de soins, sur l’avenir de la santé publique. Et je ne veux pas rester seul dans cette inquiétude », déclare l’un d’eux.

Aucune diatribe contre Martin Hirsch, le directeur pourtant fort critiqué de l’AP-HP, pas de cris ni de colère tapageuse, les professionnels de santé sont manifestement des gens très bien élevés. Le format choisi et le tampon « grand débat » ont sûrement joué un rôle dans cette ambiance policée et studieuse, au cours des trois heures qu’a duré la rencontre.

Deux garantes, une ancienne médecin ainsi qu’une représentante des usagers à l’hôpital, étaient chargées de faire respecter le cahier des charges du débat public et la neutralité des organisateurs, tout en poussant à la sincérité dans les échanges : « Vous n’êtes pas soumis ici au devoir de réserve, vous êtes libres de vos propos, malgré vos blouses blanches, exprimez-vous en citoyens. » Il n'est d'ailleurs pas permis d'enregistrer quoi que ce soit ni de prendre des photos. Les garantes prennent leur rôle au sérieux. Une proposition sur la fin des mutuelles au profit de la Sécurité sociale, envoyée par SMS par un membre éminent de l’hôpital, est retoquée… Pour proposer, il faut être présent.

Trois professionnels exerçant hors du périmètre de l’AP-HP se sont chargés d’organiser « cette conversation collective », en divisant l’amphithéâtre en sous-groupes et en suggérant des rôles, « l’abeille », « le bourdon », « le papillon », s’attirant quelques remarques moqueuses. Au bout de 40 minutes, à l’aide d’un paperboard et de quelques scribes bénévoles, il s’agit d’aboutir à des « préconisations », qui seront versées au grand débat. Un système de « production d’intelligence collective » plutôt efficace, même s’il présente le risque d’affadir l’ensemble : « Ce dont chacun a besoin, c’est d’être écouté. Cela permettra déjà de passer une bonne après-midi », déclare la porteuse de micro, rabattant quelque peu l'ambition du moment.

Les prises de parole et les questions s’enchaînent donc sans temps mort, en plénière dans un premier temps. Comment concilier la rentabilité que l’on demande à l’hôpital et la qualité des soins pour tous ? Est-il possible de réfléchir à une meilleure articulation entre la médecine de ville et l’hôpital ? Comment faire pour être entendus par la direction de l’hôpital, et redonner du pouvoir aux médecins et aux soignants ? Faut-il revaloriser les salaires pour pouvoir vivre décemment, à Paris notamment ? Est-il possible de soigner avec les effectifs présents aujourd’hui dans l’hôpital ?

Les usagers ne sont pas en reste : « Je viens voir comment les choses vont tourner parce que nous, gens de province, nous sommes inquiets. Les déserts médicaux existent, nous vivons avec », dit l’un d’eux, résidant à deux cents kilomètres de la capitale. Un paramédical, manipulateur radio récemment formé à l’échographie, en profite pour mettre les pieds dans le plat : « J’ai un diplôme en plus, je forme des internes, je suis toujours payé pareil. On fait quoi ? »

La crudité du quotidien à l’hôpital public ainsi que la souffrance au travail reviennent surtout par la bande, dans les conversations menées par petits groupes, difficiles à suivre en raison du brouhaha. « Moi, j’utilise la médecine à 5 % de mon temps, explique cette praticienne hospitalière. Le reste du temps, je fais de la coordination autour du patient. » « Nous sommes submergés par les malades, on n’a même pas le temps de s’occuper de leur suivi en ville », lui répond une médecin d’un autre service.

« Moi, je m’en fous de faire des trucs qui ne sont pas dans mes missions mais à un moment, il faut de la reconnaissance », insiste une secrétaire hospitalière, qui explique à ses collègues qu’elle travaille presque quotidiennement neuf heures par jour, en étant rétribuée pour 7 h 30, faute de personnel. L’infirmière qui lui fait face est effarée : « Je suis hallucinée par ce que j’entends, on n’a pas ce genre d’intensité dans nos services. » Une autre renchérit : « Le pire, c’est le glissement des tâches. Je suis aide-soignante, mais comme il manque toujours quelqu’un, je me retrouve à brancarder par exemple, laissant ma collègue infirmière seule. En cas d’urgence vitale, elle fait comment ? » Dans ce groupe sur l’accès aux soins, les histoires racontées par l’assistante sociale hospitalière font froid dans le dos : « Un patient atteint d’un cancer peut voir sa prise en charge décalée de plusieurs mois parce qu’il est à la CMU. » CMU, la couverture maladie universelle des plus précaires…

En fin de journée, quarante propositions sont projetées sur l’écran de la salle. Les organisateurs invitent alors à voter pour les trois principales. Sortent en tête la demande « de cogouvernance avec les acteurs de soins, en laissant place à la créativité du terrain », la fin de la « suppression des postes » fondée sur des critères exclusivement « quantitatifs », puis « la reconnaissance ministérielle des pratiques avec une nouvelle grille salariale ». Une chercheuse, présente dans la salle, ne cache pas son trouble : « Le vocabulaire employé est vraiment proche de la novlangue managériale dont usent les directions. Comme si, pour se faire entendre, les soignants se sentaient obligés d’utiliser les mots de l’ennemi, si je puis dire… » Un médecin, en début de séance, ne s’y est pas trompé. Invité à reformuler sa revendication en question, il ironise : « Vous la voulez comment ma phrase, format langue de bois ? »

La journée reste néanmoins largement plébiscitée, peignant en creux l’absence de plus en plus criante de lieux collectifs de discussion au travail, surtout dans l’univers très hiérarchisé de l’hôpital : « Se parler, c’est déjà extraordinaire, parce que ça n’arrive jamais, à part entre collègues d'une même équipe ou à la machine à café », soulignent un grand nombre de débatteurs. « Cela manque terriblement, nous sommes cloisonnés dans nos services, et même selon nos fonctions », font remarquer la plupart des personnes interrogées à la sortie.

« Une réunion, comme ça, gratuite d’une certaine manière, ça n’existe pas, confie une pédopsychiatre. Je ne suis pas sûre de l’originalité de tout ce processus, mais au moins on échange sur ce qui nous révolte. » Une autre médecin fait le même constat, à demi désabusée : « Actuellement, on prend tout ce qui passe, c’est tellement violent ce que nous faisons vivre aux soignants et aux patients. Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’est devenu l’hôpital public. » Beaucoup évoquent spontanément, alors qu’ils rendent leur petit carton de participation à la sortie de la salle, la surdité de leur direction, et le décalage croissant entre l’administratif et le soin.

« Oui, les diagnostics sont connus, et on le sait tous que c’est d’abord une question de moyens, confiait avant les débats un professeur de médecine de la Pitié-Salpêtrière. Mais si l’amphithéâtre est plein à craquer aujourd’hui, peut-être qu’on va enfin se rendre compte que nous sommes puissants, et en mesure de nous opposer à ce qui est déjà à l’œuvre, la désintégration de l’hôpital public. » En mars, l’Assemblée nationale examinera la loi santé, présentée par Agnès Buzyn, qui ambitionne de réorganiser le système de soins sans pour autant lâcher du lest pour les finances de l’hôpital. L’occasion de mesurer le passage de la théorie à la pratique pour le personnel de l’AP-HP.

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