«Face au coronavirus, qui nous protège, nous, les assistantes maternelles?»

Au bout d’une semaine de confinement, les assistantes maternelles connaissent enfin leur sort. Selon le ministère de la santé, elles doivent continuer de travailler et accueillir les enfants dont elles ont la garde. Des directives qui mettent le feu aux poudres dans une profession oubliée des discours gouvernementaux.

Nasssira El Moaddem

21 mars 2020 à 18h30

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Il aura fallu une semaine, après le discours du jeudi 12 mars du président de la République annonçant la fermeture des crèches et des établissements scolaires, pour que les assistantes maternelles aient enfin des informations claires sur leur sort. Dans une note du mercredi 18 mars (lire ici), la consigne de la Direction générale de la cohésion sociale du ministère de la santé se veut claire : les assistantes maternelles doivent continuer d’accueillir les enfants dont elles ont la garde. « Jusqu’à nouvel ordre, l’accueil des enfants chez les assistants maternels [...] n’est pas suspendu », indique le document, qui poursuit sans aucune ambiguïté : « Les assistants maternels sont tenus d’exécuter leur contrat de travail. » Des directives ministérielles qui ont mis le feu aux poudres chez les assistantes maternelles agréées, premier mode de garde en France avec près de 300 000 salariées. 

« Visiblement, le mot confinement ne nous concerne pas ! Comme si nous étions immunisées contre le coronavirus. Nous ne le sommes pas ! », s’insurge Maéva Grenier, assistante maternelle depuis 2008 à Saint-André-de-Cubzac en Gironde. « Nous sommes dans l’impossibilité de vérifier si les parents qui nous confient leurs enfants respectent bien les mesures de confinement et les gestes barrières. Comment être sûres qu’ils ne sont pas eux-mêmes contaminés ?, témoigne Céline Varlet, assistante maternelle à Auray, dans le Morbihan, zone cluster depuis le 2 mars. On nous dit qu’on doit tous se confiner pour éviter de propager le virus, mais on laisse les assistantes maternelles en contact avec des enfants que l’on dit vecteurs sans symptômes de la maladie. Face au coronavirus, qui nous protège, nous, les assistantes maternelles ? »

Un dessin de Céline Varlet, assistante maternelle, pour expliquer aux enfants (et aux adultes) le risque de contamination dans la profession.

Comment continuer d’exercer alors que les assistantes maternelles sont appelées comme tout le monde à respecter les fameux gestes barrières ? « C’est parfaitement intenable !, estime Audrey Kingten, près de Lille. Par exemple, le respect d’une distance d’un mètre. Comment fait-on avec des enfants ? Quand on doit changer des couches par exemple ? On fait comment pour empêcher les bébés de baver ? »

Mêmes interrogations pour Amandine*, dans le Tarn : « Pour nous, les gestes barrières, ça veut dire pas de bisous, pas de câlins, alors qu’on a des enfants qui sont en demande, qui en plus ressentent notre stress actuel. Moi, je ne sais pas faire ! » Dans un courriel du lundi 16 mars, le conseil départemental demande aux assistantes maternelles de « nettoyer régulièrement les jouets et de limiter leur nombre » et de « désinfecter plusieurs fois par jour poignées de portes, toilettes, pots, chaises hautes, tables ». Pour Amandine, c’est tout simplement impossible à respecter.

Réaction identique chez Alexandrine Siebecke, assistante maternelle à Berck-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. « En temps normal, évidemment qu’on nettoie, mais là on nous demande de le faire plusieurs fois par jour, explique-t-elle. Cela nous prend un temps fou, ça nous coûte de l’argent sans qu’on soit aidées. Et nous n’avons ni gants, ni masques, ni gels hydroalcooliques fournis pour nous protéger. J’ai demandé du gel à mes parents employeurs, j’attends toujours. »

Contactée par Mediapart, la secrétaire d’État auprès du ministre des solidarités et de la santé, Christelle Dubos, assure que « les médecins et experts épidémiologistes interrogés au sein du conseil scientifique ont jugé que pour un nombre restreint d’enfants, l’accueil pouvait continuer de se faire », et « que cela ne représentait pas un danger particulier pour les enfants ou les professionnels ». Elle précise « avoir entendu » les critiques sur les mesures barrières et promet que « les recommandations seront actualisées prochainement », sans donner de date précise.

Depuis l’annonce du confinement total, nombreux sont les parents employeurs qui travaillent à distance depuis leur domicile ou sont mis en chômage partiel. C’est le cas de parents employeurs de Géraldine Dufour, assistante maternelle à Mauguio, dans l’Hérault. Pourtant, ils continuent de lui amener leurs enfants. « C’est le flou complet !, dit-elle. Ils disent ne pas pouvoir travailler à la maison tout en s’occupant de leurs propres enfants. Le problème, c’est que les consignes sont contradictoires. La PMI de Montpellier nous informe que tout accueil est suspendu du fait du confinement, et le syndicat de la SPAMAF répond que nous devons continuer à accueillir. » Pour Céline Varlet, elle aussi concernée, « les parents en chômage partiel ou en télétravail ne doivent plus pouvoir amener leurs enfants chez l’assistante maternelle. C’est une question de santé publique ! »

Ce n’est pas la réponse apportée par le ministère de la santé, qui indique clairement dans sa note que « l’assistant maternel ne peut refuser d’accueillir un enfant au prétexte que ses parents télétravaillent ».

Pourtant, les assistantes maternelles doivent, elles, s’occuper de leurs enfants, tout en continuant d’exercer leur travail. « J’ai un garçon de 11 ans en CM2, un autre de 8 ans en CE1. Leur papa travaille à la maison. Moi, je dois m’occuper de leurs devoirs. J’ai comptabilisé, ça me prend 4 h 30 de travail par jour. C’est autant de temps et d’espace que je dois leur consacrer. C’est tout simplement ingérable », explique Linda Pontico, assistante maternelle à Colombes, dans les Hauts-de-Seine.

Même problématique pour Carole Deflandre, assistante maternelle dans le Nord qui accueille chez elle quatre nourrissons de 1 à 7 mois : « Je dois assurer la sécurité de quatre bébés et faire la maîtresse pendant six heures à mes trois enfants en primaire, alors autant vous dire que leur bien-être et leur sécurité ne peuvent absolument pas être respectés. »

La secrétaire d’État, Christelle Dubos, assure à Mediapart que « si l’assistante maternelle refuse de garder un enfant malade ou un enfant dont les parents sont malades – si l’assistante maternelle est malade, a un enfant malade, est obligée de garder ses propres enfants dans des conditions qu’elle juge ne pas permettre d’exercer correctement son activité, ou a un membre de son foyer qui fait partie des publics fragiles », alors « sa décision est totalement légitime et ouvrira droit, soit à des indemnités d’arrêt de travail, soit à des indemnités d’activité partielle ».

Aujourd'hui, en raison de toutes ces difficultés, de nombreuses assistantes maternelles ont décidé de ne plus accueillir les enfants dont elles ont la garde, prenant le risque de ne plus être payées. « Je ne le fais pas de gaieté de cœur, dit Linda Pontico. Je le fais pour me protéger moi, ma famille mais aussi les enfants que je garde. Qui dit que je ne suis pas moi-même porteuse saine ? » Idem pour Céline Varlet à Auray, dans le foyer épidémique du Morbihan : « Je suis persuadée d’avoir pris la bonne décision. Le gouvernement devrait d’ailleurs nous remercier de penser d’abord aux autres parce que nous savons qu’en cessant de travailler, nous perdons le bénéfice de notre salaire. Je suis payée 1 200 euros par mois, j’ai un crédit à rembourser, des factures à payer. Croyez-moi, je ne le fais pas par plaisir mais par esprit de responsabilité. »

Deux pétitions ayant recueilli plus de 25 000 signatures demandent à ce que le droit de retrait soit reconnu pour les assistantes maternelles face au risque sanitaire. 

« Attention, prévient cependant Christelle Dubos, au regard du droit, le seul motif général de la pandémie risque de ne pas être considéré comme suffisant pour être indemnisée en cas de cessation d’activité ». La secrétaire d’État souhaite rassurer les assistantes maternelles qui voient leur activité réduite en annonçant la mise en place d’un chômage partiel : « Je demande à tous les particuliers employeurs qui ne font temporairement pas garder leurs enfants de ne pas mettre fin au contrat mais d’utiliser le dispositif d’activité partielle qui sera très prochainement mis en place. L’accès au régime d’activité partielle des assistantes maternelles – et plus largement de tous les salariés de particuliers employeurs – sera inscrit dans la loi d’urgence bientôt votée. Le dispositif sera précisé très prochainement. Il sera pris en charge par l’État, qui remboursera les particuliers employeurs. »

Sur plusieurs groupes Facebook, les témoignages affluent d’assistantes maternelles infectées ou suspectées de l’être. Sandra*, qui exerce dans le Morbihan, est suspectée Covid-19 depuis mardi. « J’ai commencé à avoir les symptômes deux jours après avoir accueilli un enfant qui a fait une grosse montée de fièvre. Aujourd’hui, j’ai des difficultés à respirer et je ressens une grande fatigue. J’ai accueilli des enfants pendant deux jours, jusqu’à mon rendez-vous chez le médecin, qui m’a arrêtée. »

Céline Varlet ne décolère pas. « Les autorités font courir de grands risques aux assistantes maternelles. Les témoignages d’assistantes maternelles infectées ou suspectées de l’être affluent dans les groupes Facebook. Il leur faut quoi ? Compter les morts d’assistantes maternelles pour qu’on nous entende enfin ? »

Nasssira El Moaddem

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