«Dénoncer des violences sexuelles en France, c’est devenir traître à la nation»

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Des récits bibliques à la série américaine « Game of Thrones », la féministe Valérie Rey-Robert, qui tient le blog Crêpe Georgette, déconstruit les préjugés sexistes. Et en France, elle pointe l’alibi patrimonial d’amour courtois ou de libertinage qui invisibilise les violences sexuelles.

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« C’est comme chausser des lunettes qu’on ne peut plus enlever », expliquait l'élue écologiste Elen Debost, l’une des femmes à avoir témoigné publiquement de violences sexuelles, dans l’affaire Baupin. Ce sont ces lunettes que nous invite à mettre la féministe Valérie Rey-Robert pour débusquer un sexisme si ancré dans nos mentalités qu’il en devient invisible au premier abord. Vous ne lirez plus Choderlos de Laclos du même œil.

 © Yann Levy / Hans Lucas © Yann Levy / Hans Lucas
Des récits bibliques à la série américaine « Game of Thrones », son essai Une culture du viol à la française, du « troussage de domestique » à la « liberté d’importuner » (Libertalia, février 2019) questionne nos préjugés sexistes qui nourrissent ces violences sexuelles. Cadre dans une entreprise de modération sur Internet, Valérie Rey-Robert, 44 ans, a exercé sa pensée sur le forum des Chiennes de garde à la fin des années 1990, avant de créer son blog féministe Crêpe Georgette en 2008. Ce qui lui a d’ailleurs valu de subir des attaques de membres de la Ligue du LOL, ce groupe Facebook privé créé en 2009 dont des membres ont harcelé des internautes, principalement femmes. « Nous condamnons fermement le viol… jusqu’au moment où nous nous rendons compte que le violeur correspond peu à l’image mentale que nous nous étions construite », écrit-elle. Entretien.

Pourquoi l’affaire de la Ligue du LOL ne concerne-t-elle pas qu’un cercle restreint, celui des journalistes parisiens ?

Valérie Rey-Robert : Elle décrit des mécanismes de domination plus large. Le sociologue américain Michael Kimmel a décrit la socialisation des jeunes garçons blancs hétérosexuels aux États-Unis à travers les violences sexuelles, dans Guyland: the Perilous World Where Boys Become Men. Le « guy code » – « code des mecs » – se manifeste par trois faits : la misogynie, le fait de couvrir les actes des agresseurs, ce qui leur assure un sentiment d’impunité, et le culte du silence, car les témoins ont peur d’être à leur tour agressés.

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On retrouve ces trois éléments dans la Ligue du LOL. Admettons qu’à l’époque, à la fin des années 2000, le sexisme ait pu ne pas être bien identifié, il y avait aussi des « blagues » racistes et antisémites, qui n’ont pas plus été prises en compte. Cela montre une profonde tolérance à l’égard des actes délictueux ou criminels commis par de jeunes hommes. On considère qu'ils font des conneries et puis ça s’arrête.

Au fil des combats féministes apparaissent de nouvelles notions pour désigner des réalités jusqu’alors passées sous silence, comme le patriarcat, le sexisme, etc. Comment le terme « culture du viol » est-il apparu aux États-Unis dans les années 1970 et à quoi sert-il ?

Les féministes s’attaquent assez tardivement aux violences sexuelles dans les années 1970. Auparavant, elles se sont préoccupées du droit de vote, de l’accès à la contraception, etc. Elles collectent des témoignages épars, si nombreux qu’ils font sens au-delà du fait divers. Les féministes américaines vont employer le terme de « rape culture » pour faire changer les lois sur la question du viol. Le viol conjugal va progressivement être reconnu. Le terme « rape culture » signifie alors que le viol est extrêmement présent dans toute la culture américaine.

Puis ce terme disparaît presque pendant environ trente ans. Il resurgit en 2013 pour qualifier plusieurs événements très différents : deux viols de lycéennes aux États-Unis, la chanson « Blurred Lines » avec ses paroles « I know you want it, but you're a good girl » accusées de glorifier le viol, et le viol brutal qui a entraîné la mort d'une jeune femme en Inde. Sa définition a évolué : c’est l’ensemble des idées reçues sur le viol qui concourt à culpabiliser les victimes, à déresponsabiliser les violeurs et invisibiliser les viols.

Le terme culture choque, car il est perçu de façon positive et restreinte, notamment en France. On parle d’homme cultivé. Mais il s’agit bien d’une culture du viol, car les idées reçues sur les violences sexuelles se transmettent de génération en génération, évoluent avec le temps et imprègnent la société.

L’image mentale du viol que beaucoup ont est la suivante : une jolie jeune femme court-vêtue rentrant chez elle tard le soir, violée par un inconnu dérangé mentalement et armé d’un couteau. Or, selon les études, le viol n’est pas une question de beauté, ni de tenue, et il a davantage lieu dans un espace privé commis par un proche.

Contrairement aux États-Unis, le mouvement #MeToo en France a rapidement été étouffé par des polémiques sur ses dérives, ses excès, le risque de remettre en cause un « amour courtois » à la française. Pourquoi parlez-vous de culture du viol à la française ? Quelle est sa spécificité ?

C’est typique d’une confusion entre les violences sexuelles et le sexe. Quand Donald Trump se vante « d'attraper les femmes par la chatte », ses soutiens américains tentent de justifier ses propos sur le mode : « Vous n’y comprenez rien, c’est du sexe. Il est lourd, on le sait bien. » En France, les justifications sont différentes. Certains éditorialistes vont revendiquer le fait que nous avons une longue tradition d’amour hétérosexuel fondé sur la domination masculine, où les relations entre hommes et femmes sont asymétriques et empreintes d’une certaine violence. Et que c’est très bien ainsi.

Au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn [en mai 2011, l’ex-directeur du FMI avait été accusé d’agression sexuelle, de tentative de viol et de séquestration par Nafissatou Diallo, une femme de chambre du Sofitel de New York – ndlr], on retrouve cette divergence entre la sociologue française Irène Théry et l’historienne américaine Joan Scott. Irène Théry parlait de la « surprise délicieuse des baisers volés ». C’est quand même une position très particulière pour une féministe d’affirmer que le non-consentement fait partie de l’excitation !

Parler de culture du viol à la française, ce n’est pas dire que nous sommes plus tolérants aux violences sexuelles qu’ailleurs. Mais que lorsqu’on parle de violences sexuelles, aussitôt elles sont justifiées en France au nom de cette asymétrie naturelle des relations amoureuses entre hommes et femmes, qui ferait partie de notre patrimoine. Cette notion de patrimoine, d’identité nationale française, est revenue dans chacun des débats autour d’accusations de violences sexuelles.

Dans le débat sur l’affaire DSK, beaucoup d’éditorialistes ont décrété que ces rustres d’Américains ne comprenaient rien aux relations amoureuses et ne pouvaient nous donner des leçons. Dans #MeToo, à nouveau on a retrouvé cet argument de l’identité française, quand certains ont comparé les féministes aux collabos durant la Seconde Guerre mondiale. Cette comparaison est très forte, car elle nous assimile à des personnes aujourd’hui considérées comme des traîtres à la nation. Si nous dénonçons des violences sexuelles, nous devenons des traîtres à la nation, car nous mettons à bas des traditions françaises multiséculaires.

Lucrèce et Tarquin le Superbe, peinture de Giordano Luca, 1663 (Naples, Galleria Naz. di Capodimonte). © akg-images / Erich Lessing Lucrèce et Tarquin le Superbe, peinture de Giordano Luca, 1663 (Naples, Galleria Naz. di Capodimonte). © akg-images / Erich Lessing
S’agit-il d’arguments utilisés de façon très cynique ou inconsciemment, parce que le poids de ces préjugés transmis depuis des siècles les rend invisibles ?

Certains assument d’aimer ce genre de relations. La cheffe d’entreprise Sophie de Menthon a par exemple revendiqué : « Si mon mari ne m’avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l’aurais pas épousé. » Nous avons tous et toutes des idées reçues sur le viol. Le problème principal, c’est le refus de l’admettre. Le viol est tellement considéré comme un crime horrible, qu’admettre que nous avons des idées reçues dessus met très mal à l’aise. On ne peut pas lutter contre la culture du viol, sans que les gens se rendent compte qu’ils baignent dedans. Et ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Il y a ainsi une telle sacralisation des œuvres dites classiques, que les gens refusent de reconnaître qu’elles alimentent la culture du viol. Dans le roman Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, le viol de Cécile de Volanges par le vicomte de Valmont est raconté par ce dernier. Il est fier des stratagèmes mis en place. Cette scène est aujourd’hui rarement décrite comme une scène de viol.

«Le Verrou» de Fragonard. © Musée du Louvre / Angèle Dequie «Le Verrou» de Fragonard. © Musée du Louvre / Angèle Dequie
Certaines peintures également ont été représentées comme des scènes d’amour, alors qu’il s’agit de scènes de viol. Dans une représentation du viol de Lucrèce par Tarquin, de Luca Giordano en 1663, la scène paraît presque galante, on pourrait croire qu’il s’agit de deux amants. Ou lorsque pour une exposition sur Fragonard amoureux au musée du Luxembourg à Paris en 2015, on choisit une affiche Le Verrou représentant potentiellement un viol. Le débat n'est pas tranché. Mais dans le catalogue d’exposition, le commissaire parle uniquement du « jeu libertin de la femme qui hésite et de l’homme déterminé ».

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