Affaire Benalla: le pouvoir K.O. debout

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Avec l’affaire Benalla, la stratégie de « l’homme seul » qui avait porté Emmanuel Macron au pouvoir se retourne aujourd’hui contre lui. Sa majorité est dépassée. Les oppositions politiques tiennent leur revanche sur le président-monarque. 

 

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L’histoire s’accélère. Après deux jours passés en garde à vue, Alexandre Benalla a été mis en examen  et placé sous contrôle judiciaire  dimanche 22 juillet dans la soirée, ainsi que Vincent Crase et trois fonctionnaires de la préfecture de police de Paris. L’hypothèse du limogeage de Gérard Collomb est désormais sur la table. Unies comme un seul homme, les oppositions parlementaires ont réussi un joli coup politique : en obtenant, ce dimanche 22 juillet, la suspension des travaux à l’Assemblée nationale jusqu’à la prise de parole du ministre de l’intérieur, qui aura lieu demain, devant la commission des lois. Elles sont parvenues à geler la vie politique et ainsi, à garder la main sur la suite des événements.

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla © Reuters Emmanuel Macron et Alexandre Benalla © Reuters

L’histoire s’accélère, mais le pouvoir reste immobile, comme tétanisé. Mises à part la déclaration calamiteuse de Bruno Roger-Petit, le monsieur com de l’Elysée, et la déclaration gênée du premier ministre, Édouard Philippe, contraint de s’exprimer sur le Tour de France, c’est un silence qui sature désormais l’espace. Ni le compte Twitter d’Emmanuel Macron ni celui de l’Élysée n’ont, du reste, tweeté depuis trois jours.

Un mutisme d’autant plus fautif que les images, elles, « disent » beaucoup : depuis quatre jours, les vidéos de Benalla tabassant un homme place de la Contrescarpe tournent en boucle sur les chaînes d’info en continu, et la répétition de la scène ne fait qu’en renforcer la violence.

Emmanuel Macron, sans doute, le sait : sa situation est si délicate qu’il n’aura droit qu’à une seule cartouche. Le pire pour lui serait que sa prise de parole, qui ne manquera pas d’advenir pour « clore » la séquence, se voie aussitôt démentie par de nouvelles révélations : les suites de l’affaire ou les fuites – qui sortiront, d’une manière ou d’une autre – de l’audition de Benalla durant sa garde à vue… Alors, le président attend ...Que le ciel se dégage et aussi, que l’indolence de cette fin de juillet fasse oublier à l’opinion publique qu’une bombe politique à fragmentation est en train d’exploser au cœur de l’État.

Mais plus le chef de l’État attend, plus l’incendie se propage. Il y a quelque chose du Bûcher des vanités dans cette histoire qui, si elle ne fait pas chuter le pouvoir, le discréditera en profondeur, et pour longtemps. Tel Sherman McCoy, l’antihéros du roman de Tom Wolfe, voilà Macron pris à son propre piège. Tout ce qui faisait sa force se transforme en faiblesse.

La personnalisation et la concentration de tous les pouvoirs entre ses seules mains le laissent si isolé qu’il n’y a plus de « fusible » à faire sauter. Que vaudrait la démission de Gérard Collomb, ou même d’Édouard Philippe, quand tout le monde sait que le fond de l’affaire n’est autre que la relation personnelle entretenue par Benalla et le couple Macron ? À trop vouloir être « Jupiter », Macron se retrouve bien seul, et donc vulnérable, sur son Olympe.

D’autant que le président de la « start-up nation » ne s’est pas fait que des amis dans l’appareil d’État – on se souvient de sa crise d’autorité qui avait conduit le chef d’État-major général des armées, le général de Villiers, à démissionner l’an dernier. Dans la hiérarchie de la police et de la gendarmerie, personne semble-t-il n’a envie de lui faire de cadeau. D’abord, parce que les forces de l’ordre sont furieuses qu’un jeune homme de 26 ans vienne faire le coup de poing en leur nom.

« C’est M. Benalla qui s’amuse à agresser des gens sous la protection d’un casque et d’un brassard de police qu’il n’a pas lieu d’avoir et nous en serions responsables ? […] Ce n’est pas ça la police. Il a ruiné notre image et c’est assez insupportable », expliquait, samedi, Jean-Paul Megret, secrétaire national du Syndicat indépendant des commissaires de police, dans Le Monde. Par ailleurs, l’information selon laquelle Macron avait pour projet de réformer le GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République) a mis le feu aux poudres chez les policiers et gendarmes. Une note interne a été diffusée dans la gendarmerie pour calmer les troupes (lire ici).

Un photomontage partagée ces derniers jours dans les rangs de la police. © DR Un photomontage partagée ces derniers jours dans les rangs de la police. © DR
Chez les soutiens politiques de Macron aussi, l’affaire passe mal. La promesse macronienne d’un « nouveau monde », qui avait soudé les troupes autour de lui pendant la campagne, a fait long feu. Non seulement, l’hypothèse d’une police parallèle renvoie aux pires heures de la vieille politique – le SAC de Pasqua ou la cellule de l’Élysée de Mitterrand. Mais ce qui pouvait avoir le charme de la nouveauté – un président jeune, jamais élu, sans parti constitué – se mue aujourd’hui en un amateurisme coupable.

En fin stratège politique, Jean-Luc Mélenchon n’a pas manqué de le rappeler : « [Emmanuel Macron] n’a jamais connu ni géré de crise politique de sa vie, ni en tant que maire, ni en tant que parlementaire, ni en tant que ministre. Il a réagi comme si l’État était une entreprise : il met à pied trois chefs de rayon et pense que tout est réglé. Il se trompe », estime-t-il dans une interview au Monde, publiée samedi 21 juillet, qui lui permet, en passant, de se positionner dans le rôle du « vieux sage » rassurant en ces temps où tout paraît sur le point de s’effondrer.

Le contexte a joué un rôle de premier plan. Le télescopage entre l’affaire Benalla et la réforme constitutionnelle s’est avéré du pain bénit pour l’opposition. Alors même que le premier volet du projet de loi, et notamment l’épineuse question de la réduction du nombre de députés, était en train d’être débattu au Palais Bourbon, les contempteurs de la réforme se sont engouffrés dans la brèche. Des députés de la France insoumise aux Républicains, en passant par les communistes, les socialistes et le Rassemblement national, tous ont décidé de se saisir de l’affaire Benalla pour en faire un cas d’école. L’occasion était trop belle de démontrer que le pouvoir législatif est l’un des derniers contre-pouvoirs encore actifs dans cette Ve République monarchique et que son affaiblissement par une diminution du nombre de parlementaires serait une terrible erreur.

 

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Mise à jour - 22h30 : Alexandre Benalla et les quatre autres hommes placés en garde à vue durant le week-end ont été mis en examen.