Education: le ministre Blanquer n’aime pas les instances indépendantes

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Deux instances liées au ministère de l’éducation sont dans la tourmente : le Conseil supérieur des programmes, chargé d’élaborer les programmes, et le Conseil national de l'évaluation du système scolaire, appelé à disparaître. Ces tensions illustrent la mainmise du ministre sur ces dossiers, qui veut solder l'héritage Peillon.

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Pour la majorité, Jean-Michel Blanquer est l’élève modèle du gouvernement. La preuve, durant la longue quête d’un remplaçant du démissionnaire Gérard Collomb, le patron des députés LREM expliquait que la perle rare serait un « Blanquer de l’intérieur ». Sous-entendu, un ministre technique et compétent.

Seulement cette vision laudative n’est pas partagée par une partie de la communauté éducative, qui pointe du doigt une gestion de plus en plus autoritaire du ministre. Plusieurs épisodes récents éclairent sur la manière dont Blanquer gère une maison qu’il a longtemps rêvé de diriger et qu’il souhaite voir coller à ses idées.

Souâd Ayada. © Education nationale Souâd Ayada. © Education nationale
Difficile de passer à côté du dernier psychodrame qui agite ces jours-ci le Conseil supérieur des programmes, après la publication le 10 octobre par le principal syndicat du secondaire, le Snes, de documents de travail sur les nouveaux programmes d'histoire en seconde. Si l'existence de cette structure, le CSP, demeure inconnue pour beaucoup, sa mission revêt une importance cruciale. Ses dix-huit membres d’horizons et de bords politiques différents doivent concevoir des programmes scolaires à présenter au ministre.

L'affaire intervient à un moment particulier. Le baccalauréat doit connaître une réforme profonde à l’horizon 2021. Le temps presse, car il s’agit de revoir de fond en comble tous les programmes afin de les faire coller à la nouvelle architecture. Ceux-ci doivent entrer en application dès septembre 2019 en seconde et en première. Ce toilettage du baccalauréat s’accompagne d’une refonte du lycée, qui met fin aux filières S, ES et L et prévoit un tronc commun et des spécialités à choisir en fin de seconde.

Depuis le 11 octobre, 81 programmes préparés dans différents groupes de travail (lire la composition des groupes de travail ici) sont actuellement examinés et discutés au sein du Conseil, avant d’être soumis au ministre qui conserve l’imprimatur. Car le CSP n’est doté que d’un avis consultatif, mais est censé livrer une copie suffisamment aboutie pour ne pas subir de trop gros amendements.

Pour éviter cela, il faut réduire autant que possible les divergences de points de vue entre le ministre et le président du CSP. À cet égard, l’inimitié profonde entre Michel Lussault, l'ex-président de l'instance et Jean-Michel Blanquer – le premier étant rattaché au camp des « pédagogistes » là où le second se range dans la catégorie des conservateurs, si tant est que ces clivages soient opérants – aurait été un frein dans la conduite des travaux du CSP. 

Comme souvent, les programmes ont suscité des mécontentements et créé la polémique. Les programmes actuels datent de 2010, avec la dernière réforme du lycée, et donnaient plutôt satisfaction malgré leur densité. La nouvelle version est accusée d’être franchement conservatrice, voire réactionnaire. 

Tout est parti d’une fuite. Le 10 octobre, le Snes, principal syndicat du secondaire, a rendu publiques sur son site des versions de travail des programmes d’histoire de seconde. Résultat : ceux-ci font la part belle au récit chronologique. Le syndicat dénonce la mise en avant d’une histoire très « européo-centrée ». Le Snes s’est ensuite alarmé de la lourdeur des programmes dans différentes disciplines, mais aussi de la disparition de l’histoire de l’immigration des programmes (lire ici la tribune de Laurence de Cock, ici l’analyse détaillée du Snes-Fsu ou encore cette tribune de Thibaut Poirot, professeur agrégé d’histoire-géographie). À l’heure actuelle, cette thématique est abordée en classe de seconde et en première. 

Amélie Hart-Hutasse, professeur dans un lycée de l’Essonne, coresponsable du groupe histoire-géographie au Snes-Fsu, explique à Mediapart avoir conscience qu'il s'agit de documents temporaires mais estime toutefois qu'il convient de rester vigilant : « S’il y a des modifications, ce ne sera pas des modifications d’ampleur dans la philosophie des programmes. »

Leurs intitulés laissent craindre au Snes-Fsu « un angle d’attaque politique, avec plus de chronologie et de dates, où il ne restera aucune place pour l’histoire sociale ». Du reste, la responsable syndicale estime qu’il est impossible d’enseigner cette masse de faits et récits aux élèves, « sauf à les dégoûter ». 

Le CSP, d’habitude discret, a fait état de son mécontentement face à ces révélations. Dans un communiqué envoyé le 16 octobre, l’instance accuse le syndicat d’avoir mis en ligne des « documents falsifiés », « en dehors de tout respect des exigences déontologiques qui doivent prévaloir à l’égard de travaux en cours. Il s’agit là de pratiques irresponsables et contre-productives fermement dénoncées par le Conseil supérieur des programmes », peut-on lire.  

Le conseil promet une version définitive du CSP pour le 5 novembre. Jean-Michel Blanquer lui-même, censé conserver une certaine réserve sur le sujet, a fustigé le 18 octobre sur France Inter la diffusion d’« infox » – de fausses informations. 

De son côté, Denis Paget, membre tout juste sortant du CSP, a pu suivre jusqu’à début octobre le travail du groupe histoire et affirme ne pas avoir entendu parler de l’histoire de l’immigration lors des échanges. « Il n’a jamais été question de travailler l’histoire de l’immigration. Le CSP peut bien jurer ses grands dieux que les affirmations du Snes sont fausses, mais ils n’y avaient pas pensé. Les fuites vont conduire le ministre à en tenir compte, ce n’est pas plus mal », assure Paget à Mediapart.

Cet épisode démontre surtout que le ministre veut reprendre la main sur le CSP. Le ministre a choisi de confier la tête de l'instance à la philosophe Souâd Ayada en novembre 2017. En septembre, elle accordait une interview au conservateur magazine Causeur. Elle y expliquait être favorable au retour à un enseignement de l’histoire où celle de France aurait toute sa place, ainsi que vouloir davantage « souligner les repères chronologiques » et renforcer l’apprentissage des dates. La convergence intellectuelle avec un ministre attaché aux fondamentaux est évidente. 

Par ailleurs, nommer une inspectrice générale – c'est-à-dire membre de l'administration – au poste de présidente est aussi le signe d’une volonté de prise de contrôle par le ministre. Comment une membre de l’administration centrale pourrait-elle être déloyale ? Sollicitée par Mediapart, Souâd Ayada n'a pas donné suite.

En guise de représailles à cette divulgation, le CSP a décidé le 13 octobre de ne plus envoyer les documents de travail à ses membres – en version papier ou électronique. Pour pouvoir prendre connaissance des contenus des textes le jour même de leur discussion et du vote, chacun des membres est invité à se rendre plus tôt le matin dans l’une des salles du ministère pour les consulter sur place. Les feuilles ne peuvent plus quitter les lieux.

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