Lait contaminé: comment Lactalis a bravé les règles sanitaires

Par Disclose
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« Il y a un manque de culture de la sécurité alimentaire »

 

Pour les enquêteurs de la DGCCRF, cela ne fait aucun doute : la dissimulation de cette information d’intérêt public révèle une « stratégie » de Lactalis soigneusement organisée. Elle aurait consisté, selon eux, à « maîtriser la communication en limitant les intervenants autorisés, en limitant les réponses au strict sujet des questions posées, en ne diffusant pas spontanément les informations même lorsque cela concerne des produits non conformes ou le statut sanitaire de l’usine ».

D’après leurs conclusions, cette stratégie aurait également servi à « minimiser voire dissimuler les défaillances de Celia et du groupe ». Interrogé sur ces allégations, Emmanuel Besnier déclare n’y voir aucune « volonté de masquer ou de cacher » quoi que ce soit.

En réalité, Lactalis avait connaissance depuis le mois de juillet d’un risque de contamination à la salmonelle dans les produits déjà mis sur le marché. Selon nos informations, quatre réclamations de parents concernant des cas de salmonellose ont été reçues entre juillet et septembre 2017. Des mesures sanitaires auraient dû être prises dès les premiers signalements.

Les enquêteurs ont eu beau chercher, ils n’ont trouvé aucune trace de réaction de la part de l’industriel. Une inertie d’autant plus troublante que les analyses positives du mois d’août étaient déjà connues en interne.

Le 6 décembre, alors que le scandale fait la Une des médias, Lactalis tente de reprendre la main en annonçant la venue sur le site d’un expert en sécurité sanitaire des aliments. En organisant cette visite, la direction espère se dédouaner de toute responsabilité. Mais en interne, l’événement suscite une vive inquiétude. En témoignent des SMS consultés par Disclose entre un responsable de production et des membres de son équipe.

« Attention, pianote-t-il le 15 décembre, soit trois jours avant l’arrivée de l’expert. Il faudra bien avoir l’usine propre et visitable […]. Pas de matériel au sol, zones rangées de manière cohérente par rapport au lavage classique. » Quelques minutes plus tard, nouveau message : « Info de la Qualité, la gouttière est maquée (sic) de coulures, traces humidité… priorisez ce coin dès lundi stp. Salut. »

Le jour J, à 7 h 02, ultime SMS du responsable de production : « Priorité de ce matin : rendre les ateliers propres, car visite cet après-midi. Je vous laisse bien passer le mess de prioriser l’aspect visuel qualité. »

L’inspection dure quarante-huit heures. Le 21 décembre, le rapport de l’expert indépendant est sur le bureau de la direction. Ses conclusions sont cinglantes : « Il y a un manque de culture de la sécurité alimentaire », une « refonte complète du plan de maîtrise sanitaire reste encore à faire ».

Plus loin, il enfonce le clou : « L’événement de 2017 montre que la contamination a su rester plus de dix ans sous le radar du suivi de la qualité jusqu’à la rupture de maîtrise. » Ces commentaires font l’objet d’une déflagration en interne : la direction souhaite à tout prix éviter qu’ils soient rendus publics. « C’est une cata, il faut relire la version finale » avant diffusion, prévient une directrice technique dans un carnet saisi dans son bureau.

S’ensuivent plusieurs allers-retours entre l’expert et des cadres de Lactalis qui remplacent les trois passages cités plus haut, entre autres. « Oui, [le rapport] a été modifié pour des questions de forme, a confirmé l’expert devant les enquêteurs, en avril 2018. Il s’agissait principalement de tournures de phrase que l’on m’a proposé de modifier. » À la fin, ratures et commentaires parsèment le document original. Une fois expurgé de ses remarques les plus accablantes, le rapport est transmis aux autorités. Interrogé par les enquêteurs sur les multiples modifications qui y ont été apportées, Emmanuel Besnier déclare qu’il n’a « pas de commentaires à faire ».

Le rapport d'inspection de l’usine Celia de Craon censuré. © Document Disclose

Parmi les éléments censurés par la direction, l’expert soulevait donc une hypothèse embarrassante : une souche de salmonelle vieille de douze ans aurait contaminé des millions de tonnes de lait en poudre par « manque de culture de la sécurité alimentaire ». En 2005, l’usine de Mayenne faisait déjà l’objet d’une contamination à la salmonelle. Deux ans plus tard, le site était racheté par Lactalis en même temps que l’entreprise Celia.

Au moment de la transaction, Emmanuel Besnier était parfaitement au courant de cet historique, comme il la lui-même reconnu pendant sa garde à vue : « Les vendeurs nous ont informés à l’achat. » Mais le chef d’entreprise n’a pas cherché à en savoir plus. « J’ignore si des moyens différents à ceux d’une usine sans incident ont été mis en place à cette époque », admet-il.

La fabrication du lait en poudre réclame pourtant une vigilance accrue. Notamment pour les opérations de nettoyage et de désinfection des zones de séchage, où l’eau est formellement proscrite, et de conditionnement, où les poudres sont au contact de l’air. Pour s’assurer que le plan de maîtrise sanitaire est respecté, Lactalis a l’habitude de faire appel à la direction qualité du groupe, ou DQG.

Entre 2008 et 2017, cette direction a contrôlé 29 fois le site de Craon. Et presque à chaque fois, des problèmes d’hygiène ont été soulevés. À l’image de cette inspection de janvier 2014, après une alerte à la salmonelle dans l’environnement de l’usine. La DQG met alors en évidence un « risque de contamination » liée à l’absence de « nettoyage des égouts et des équipements ».

L’année suivante, la DQG note un accroissement important du taux de bactéries, des cronobacters, dans l’environnement de production. Selon les documents consultés par Disclose, un important client du groupe a également tiré la sonnette d’alarme cette année-là, après un audit. Il s’agit de Régilait.

Entendu par les enquêteurs début 2019, le responsable des achats de l’entreprise est revenu sur cet épisode. Selon lui, il atteste d’un « défaut de maîtrise de l’hygiène » sur le site. « Oui, il y a eu des manquements en matière d’hygiène chez Lactalis [], conclut-il. Des problèmes existant en [2015] existaient toujours en 2017. »

Depuis le début de l’affaire, quatorze cadres et dirigeants du groupe Lactalis ont été entendus sous le régime de la garde à vue, selon un procès-verbal de synthèse daté du 11 février 2020. Tous auraient assuré aux enquêteurs que « le groupe Lactalis n’avait pas failli ». Emmanuel Besnier le premier.

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Les auteurs de l’enquête, à consulter ici sur le site de Disclose, sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud et Geoffrey Livolsi.

Disclose est un média d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens.