Le cauchemar financier du PSG

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Si le PSG perd ses recours contre l’UEFA, le club va devoir générer 170 millions de recettes supplémentaires d’ici la saison prochaine pour respecter le fair-play financier, selon des calculs effectués par Mediapart grâce aux documents Football Leaks. Un objectif quasiment impossible à atteindre. Selon L’Équipe, le club pourrait se résoudre à se séparer de Neymar ou Mbappé.

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L’article a mis le PSG dans une fureur noire. Le 7 décembre dernier, L’Équipe écrivait que « si le PSG devait faire face à de lourdes sanctions du fair-play financier, il pourrait se résigner à se séparer de l’une de ses deux stars, Kylian Mbappé ou Neymar » lors du mercato de l’été 2019. La réaction du club a été violente : outre un communiqué accusant L’Équipe d’être un « média de désinformation », le PSG a boycotté le quotidien sportif, lui interdisant de poser des questions avant le match de Ligue des champions contre Belgrade, puis d’assister à deux conférences de presse, dont la dernière de lundi (lire ici , là et ).

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L’information rapportée par L’Équipe est pourtant logique. Car le club doit faire face à un véritable cauchemar financier. Selon les calculs effectués par Mediapart grâce aux documents Football Leaks, le PSG va devoir générer environ 170 millions d’euros de recettes supplémentaires d’ici à la saison 2019-2020 afin de respecter les sanctions décidées en juin dernier par l’UEFA au titre du fair-play financier, cette règle qui interdit aux clubs de dépenser plus qu’ils ne gagnent.

Le PSG va trouver une partie de cet argent en augmentant ses revenus de sponsoring et de billetterie. Mais cela ne suffira pas. Si le club perd les recours juridiques qu’il a engagés pour contester les sanctions de l’UEFA, il devrait être contraint de procéder à des ventes de joueurs pour plusieurs dizaines de millions d’euros la saison prochaine, voire pour plus de 100 millions d'euros en cas de contre-performances sportives et financières, selon nos estimations. Sans compter le coût d’éventuelles nouvelles recrues dont le PSG a besoin pour muscler son milieu de terrain, notamment à cause du départ annoncé d’Adrien Rabiot.

Le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi (à droite) et son directeur général délégué Jean-Claude Blanc. © Reuters Le président du PSG Nasser Al-Khelaïfi (à droite) et son directeur général délégué Jean-Claude Blanc. © Reuters

Or, l’essentiel des ventes doit être réalisé lors du mercato de l’été 2019, qui concentre la quasi-totalité des gros transferts de la saison. S'il ne parvient pas à contester avec succès les sanctions de l'UEFA, le PSG sera confronté à un dilemme cornélien. Soit vendre Neymar ou Mbappé (qui valent plus de 200 millions chacun), ce qui lui permet de respecter les règles du fair-play financier, de recruter les renforts dont il a besoin et d'envisager la saison suivante avec sérénité. Soit céder plusieurs autres joueurs pour arriver au même résultat, au risque d’affaiblir davantage l’équipe.

Évidemment, le PSG ne se séparera de l’une de ses deux superstars qu’en dernier recours. Mais le risque qu’il doive s’y résoudre est réel.

D’abord parce que le club n’avait pas les moyens de s’offrir Neymar et Mbappé pour plus de 400 millions d’euros à l’été 2017. Pour amortir leurs transferts et payer leurs salaires, le club doit trouver 166 millions supplémentaires chaque année, soit un tiers de son budget.

D’autre part, comme nous l’avons révélé grâce aux Football Leaks, le PSG s’est dopé financièrement, en violation des règles de l’UEFA, via des contrats massivement surévalués avec des sponsors liés à l’État du Qatar, qui possède le club depuis 2011. Les sponsors de l’émirat ont rapporté 190 millions au PSG la saison dernière, alors que leur valeur réelle n’est que de 33 millions d’euros, selon un audit indépendant réalisé pour l’UEFA.

Après avoir couvert la fraude du PSG pendant des années, la fédération européenne a de nouveau blanchi le club en juin 2018, mais en lui imposant de sévères restrictions : ventes immédiates de joueurs et réduction drastique des recettes qataries qui peuvent être prises en compte au titre du fair-play financier.

Le plus gros contrat à 145 millions annuels avec QTA, l’autorité touristique du Qatar, déjà décoté à 100 millions en 2014, ne pourra être comptabilisé qu’à hauteur de 58 millions d’euros annuels sur la période 2016-2019, et devra s’arrêter le 30 juin prochain. Au bout du compte, l’UEFA n’acceptera de prendre en compte que 36 millions de recettes issues des cinq sponsors qataris en 2019-20, quatre fois moins qu’auparavant(1).

Les sponsors qataris du PSG (passer la souris sur les blocs pour afficher les chiffres). © Donatien Huet / Mediapart

Le PSG se retrouve donc étranglé financièrement, car il doit à la fois absorber le coût de Neymar et Mbappé, tout en encaissant les sanctions financières de l’UEFA. Avec un coup de massue particulièrement fort la saison prochaine, lorsque le contrat QTA sera réduit à zéro.

Il y a pire encore : le président de l’Instance de contrôle financier des clubs (ICFC) de l’UEFA, en charge du fair-play financier, a trouvé les sanctions trop clémentes et a demandé à la chambre d’instruction de les durcir. Le PSG a déposé un recours devant le Tribunal arbitral du sport, dont le verdict est attendu d’ici quelques mois.

Cette bataille juridique est cruciale pour le PSG. Même si elles n’étaient finalement pas alourdies, les sanctions de juin 2018 seraient un « tour de garrot pour être sûr qu’à la fin on nous étouffe », déclarait le mois dernier à Mediapart le numéro 2 du PSG, Jean-Claude Blanc. « Par cette décision, connaissant nos comptes, l’UEFA […] dit que le PSG est obligé de vendre un de ses gros joueurs pour être à l’équilibre en 2019-2020. Ça tombe bien, qu’est-ce qu’on peut lire dans la presse espagnole en ce moment ? Neymar au Barça, Neymar au Real, Mbappé dans un grand club. »

En clair, le PSG reconnaît qu’il va avoir des difficultés à respecter le fair-play financier la saison prochaine sans vendre Neymar ou Mbappé. Il est donc logique que cette option soit examinée.

Les calculs que nous avons pu effectuer grâce aux documents Football Leaks sont inquiétants. Si le PSG conservait les mêmes revenus qu’en 2017-2018, le club devrait, pour satisfaire les exigences de l’UEFA, vendre pour 50 millions d’euros de joueurs d’ici le 30 juin 2019, et pour 170 millions en 2019-2020.

Les chiffres seront in fine moins élevés, car le PSG s’active pour doper ses recettes. Selon L’Équipe, le club prévoit une forte augmentation de ses ventes de billets et de produits dérivés. Côté sponsors, plusieurs nouveaux partenariats ont été signés cette saison. Mais tout cela ne devrait rapporter que quelques dizaines de millions d’euros annuels.

La principale opportunité est le renouvellement du sponsor maillot, qui rapporte aujourd’hui un peu plus de 20 millions par an. Le PSG avait demandé des sommes folles à Emirates (90 millions annuels), ce qui a conduit la compagnie aérienne à ne pas reconduire le contrat, qui expire le 30 juin 2019. Le maillot du PSG a été estimé à 37 millions annuels par l’agence spécialisée Octagon, mandatée par l’UEFA. Un deal à 60 millions serait un beau résultat.

Le club peut aussi doper ses recettes grâce à un bon parcours en Ligue des champions. Tout dépendra enfin des recrutements, puisque l’achat de nouveaux joueurs plomberait les comptes.

Le PSG devrait toutefois boucler cette saison sans trop de difficultés : comme il a vendu beaucoup de joueurs l’été dernier, il ne lui reste plus que 50 millions d’euros à trouver d’ici le 30 juin, ce qu’il devrait pouvoir en bonne partie absorber avec la hausse de ses recettes.

Le défi sera beaucoup plus difficile à relever en 2019-20. Selon nos calculs, le club devra avoir généré 170 millions supplémentaires par rapport aux recettes de la saison 2017-18, hors coût des nouveaux recrutements. Un objectif quasiment impossible à atteindre sans engranger d’importants revenus de transferts.

Nous avons calculé un scénario plutôt optimiste, avec un PSG en demi-finale de la Ligue des champions, un sponsor maillot à 60 millions et une hausse de 60 % des ventes de produits dérivés sur deux ans. Dans ce scénario, le PSG devrait tout de même vendre pour environ 70 millions d’euros de joueurs la saison prochaine, sans compter l’amortissement et les salaires d’éventuelles nouvelles recrues.

Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG. © Reuters Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG. © Reuters

Il n’est donc pas certain que le PSG doive se résoudre à vendre Neymar ou Mbappé. Tout dépendra de ses performances sportives, de la hausse de ses recettes… et de l’issue de ses recours juridiques contre l’UEFA, dont le club espère connaître le verdict le plus tôt possible.

Car le club n’a plus que quelques mois pour trancher. Les grosses ventes de la saison prochaine, qui commence le 1er juillet 2019, doivent se faire lors du mercato d’été. Le PSG va donc devoir évaluer dès le mois juin combien il a besoin d’engranger sur le marché des transferts pour respecter le fair-play financier, et décider quels joueurs doivent être vendus pour atteindre cet objectif.

Selon L’Équipe, si jamais le PSG devait se séparer d’une de ses deux superstars, les actionnaires qataris privilégieraient la vente de Mbappé, notamment parce que le rayonnement international de Neymar demeure plus élevé.

Le Qatar a en effet mis les grands moyens pour séduire l’attaquant brésilien. Le 9 décembre, la Qatar National Bank (QNB) a signé un contrat de sponsoring avec Neymar, qui devient son « ambassadeur mondial », pour un montant resté confidentiel.

La manœuvre aurait de quoi faire tousser du côté de l’UEFA. QNB, contrôlée par l’État du Qatar, est l’un des sponsors surévalués du PSG. Notre enquête Football Leaks a montré à quel point la banque manque d’indépendance : lorsqu’elle a voulu cesser de sponsoriser le PSG en juin 2016, QNB a dû y renoncer et renouveler son contrat avec le club en l'espace de trois jours. Bref, le contrat de Neymar avec QNB ressemble fort à un complément de salaire versé directement par le Qatar pour éviter de plomber les finances du PSG.

(1) Jusqu'au 30 juin 2019, les sanctions de l'UEFA ne sont pas monétaires : le PSG reçoit l'intégralité des recettes de ses sponsors qataris et ne perd donc pas d'argent. Mais le club ne peut en comptabiliser qu'une partie pour calculer son résultat aux normes du fair-play financier. En juin 2018, l'UEFA a dévalué rétroactivement la valeur des contrats à partir de la saison 2016-17, ce qui a fortement dégradé le résultat fair-play financier sur deux ans, et a forcé le club à vendre des joueurs lors de l'été 2018.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), révèlent à partir du vendredi 2 novembre la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matches, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

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