A Nouméa, Valls souhaite que «la Calédonie reste française»

Par

Dans l'archipel du Pacifique Sud, Manuel Valls, président d'une mission parlementaire d'information sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, a suscité la colère des partis et des leaders indépendantistes, en prenant position pour le maintien de l'île comme territoire français. Le référendum d'autodétermination aura lieu le 28 octobre ou le 4 novembre.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre correspondant à Nouméa (Nouvelle-Calédonie).– « Imagine-t-on un référendum en métropole où le gouvernement dirait : votez comme vous voulez, de toute façon pour nous ce sera pareil ? » La question rhétorique est de Christian Jacob, député (LR), mais elle pourrait très bien avoir été prononcée par chacun des membres de la mission parlementaire d'information sur l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie, en visite dans l'archipel jusqu'à ce samedi 24 février.

Manuel Valls et Christian Jacob en Nouvelle-Calédonie, le 20 février 2018 © JS Manuel Valls et Christian Jacob en Nouvelle-Calédonie, le 20 février 2018 © JS

L'ancien premier ministre Manuel Valls (apparenté LREM) préside ce groupe de députés chargés de renseigner l'Assemblée nationale et l'opinion publique nationale sur les enjeux de la lointaine consultation. Il ne fait pas mystère, lui, de son opinion sur ce que devrait être le résultat du vote. « Moi-même j'ai dit à quel point j'étais attaché à ce que la Calédonie reste française, a-t-il déclaré mardi 20 février, à Nouméa, lors d'une rencontre avec les élus et la population au Congrès de Nouvelle-Calédonie. Nous pensons que l'exécutif doit éclairer le débat, le président Emmanuel Macron doit dire au moins que l'avenir de ce territoire lui importe. »

Si Manuel Valls peut employer le « nous », c'est que Christian Jacob, rapporteur de la mission d'information, est exactement sur la même ligne. Lui aussi, lors du débat public organisé mardi à Nouméa, a donné le fond de sa pensée : « J’ai ma conviction, celle que la place de la Nouvelle-Calédonie est dans la France, c’est pourquoi je parle de citoyens calédoniens et non pas de peuple calédonien. »

Ces déclarations, de la part de parlementaires initialement venus afin de constater la sérénité du débat public, ont suscité la colère des partis et des leaders indépendantistes. « Les indépendantistes doivent désormais intégrer qu’ils auront tout l’appareil de l’État (Assemblée nationale, Sénat, Gouvernement et Président de la RF) derrière les loyalistes dans la campagne pour le référendum de novembre 2018, sans qu’on sache ce qu’ils proposent ensemble pour solutionner la revendication légitime d’indépendance du peuple kanak », a réagi l'UNI (Union nationale pour l'indépendance-FLNKS) dans un communiqué publié jeudi 22 février.

« Ces déclarations sont intempestives, la mission n’est pas là pour dire ce qu’on doit faire, ils sont là au nom de l’Assemblée nationale pour informer », a pour sa part estimé dans la presse locale Roch Wamytan, leader indépendantiste bien connu du Sud de l'île, président du groupe UC-FLNKS au Congrès.

Mardi, quelques minutes après les professions de foi des deux députés en mission, toujours dans l'enceinte du Congrès, le président de l'assemblée de Nouvelle-Calédonie avait annoncé que le référendum d'autodétermination aura lieu « soit le 28 octobre, soit le 4 novembre 2018, il ne reste que deux possibilités ». Même si le cadre était connu – il est fixé par les accords de Matignon et de Nouméa –, c'est la première fois que des dates aussi précises étaient mentionnées. Cela signifie que les élus calédoniens pourraient parvenir à se mettre d'accord et à voter eux-mêmes une partie des conditions dans lesquelles la consultation sera organisée. S'ils échouent à trouver un consensus, c'est l'État qui fixera les règles.

L'archipel et ses 280 000 habitants doivent-ils rester au sein de la République française ou accéder à la souveraineté totale ? Les électeurs doivent-ils choisir entre un État fédéré, associé à la France, ou simplement privilégier davantage d'autonomie sur des questions comme l'enseignement supérieur ou l'audiovisuel public ? « La question soumise au vote sera binaire, elle devra être simple et nous travaillons à sa formulation finale », a voulu rassurer sur ce point également le président du Congrès de Nouvelle-Calédonie Thierry Santa.

Il faut dire que, sur place, les inquiétudes sont nombreuses et profondes. Manuel Valls, le président de la mission d'information, mais aussi les autres membres de la délégation du parlement français, Christian Jacob, rapporteur (LR), Yaël Braun-Pivet (LREM), présidente de la commission des lois, ou encore Naïma Moutchou (LREM) et David Habib (PS) ont pu prendre la mesure du fossé qui sépare la classe politique de l'homme de la rue en Nouvelle-Calédonie.

Le Congrès de Nouvelle-Calédonie, où les députés de la mission d'information ont mené un débat public mardi 20 février. © JS Le Congrès de Nouvelle-Calédonie, où les députés de la mission d'information ont mené un débat public mardi 20 février. © JS

« J’ai peur ! », leur a carrément expliqué un étudiant calédonien, à l'occasion d'une rencontre entre la mission parlementaire et des membres du corps éducatif, au lycée du Grand-Nouméa, en périphérie de la capitale. « J’ai peur, parce qu’il y aura forcément des gagnants et des perdants au lendemain du référendum, a posé le jeune homme d'origine vietnamienne, une minorité importante (33 % environ) de la population sur l'île. Si nous sortons de la France, je ne sais pas ce qui adviendra de mon pays et si nous y restons, il y aura des tensions, parce qu’il y en a toujours eu et qu’il y en aura toujours ! »

« Quoi qu’il arrive, vous devrez vivre ensemble, lui a répondu le député Manuel Valls, répétant inlassablement le message qu'il était venu délivrer sur le Caillou (c'est de cette façon que les habitants surnomment leur île principale, la Grande Terre). Ce qu’on peut déplorer, c’est qu’il faille aller jusqu’au référendum. Lorsque j’étais premier ministre, j’avais plaidé pour un troisième accord – qui ferait suite à ceux de Matignon et de Nouméa, après les « événements » et la quasi-guerre civile – mais cela n’a pas été possible pour des raisons d’agenda politique. Désormais, il faut s’assurer que tous les électeurs ont un accès égal et correct à l’information. Que la question de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie soit débattue par tout le monde. Ce n’est pas le cas actuellement. »

Comme pour corroborer ses propos, lors de la réunion publique – mais également comme c'est le cas lors des discussions dans des cercles privés –, les Nouméens ont été nombreux à affirmer que le débat public n'est ni serein, ni complet sur cette question de l'auto-détermination. « Les indépendantistes nous affirment que nous pouvons nous en sortir sans les transferts financiers de la France : peut-on avoir une réunion publique sereine, sans position partisane pour nous expliquer si c’est vrai ou pas ? », s'est ainsi interrogée, avec vigueur, une des participantes au débat public du Congrès, en présence des députés. « La France a volé les terres des Kanak en septembre 1853, peut-on me dire où sont ses droits et titres pour organiser un référendum illégal ? » a également questionné un autre participant à ce débat public. Preuve s'il en faut que la société et l'opinion publique sont profondément fracturées sur le territoire.

La mission d'information parlementaire repart du Caillou ce samedi 24 février, avec l'intention de fournir « des préconisations et des alternatives après le vote » à l'Assemblée et à l'exécutif. Le rapport devrait être publié « au printemps », soit juste avant la visite programmée du président de la République Emmanuel Macron dans le Pacifique, prévue pour le mois de mai.

Leur première conclusion à chaud concerne le manque d'informations des citoyens sur place, à huit mois seulement de l'échéance, et à l'issue d'un processus qui a duré trente ans. La campagne électorale va maintenant commencer et les acteurs politiques de tous bords affirment n'avoir en tête que « le jour d’après », afin d'éviter une explosion de violence, quel que soit le résultat.

Une violence dont le spectre n'a jamais cessé de planer sur la Nouvelle-Calédonie. La délégation de parlementaires a sillonné l'île pendant une semaine, se rendant dans des établissements scolaires, rencontrant les autorités religieuses, coutumières, les acteurs économiques, visitant des sites miniers, etc. Il n'est qu'un endroit où ils n'ont pu aller : la tribu de Saint-Louis.

Juste à côté de Nouméa, cet endroit est réputé « difficile » en raison des faits divers qui s'y produisent régulièrement et ont défrayé la chronique en 2016 après des affrontements avec la gendarmerie. La visite était prévue vendredi 23 février. Deux jours plus tôt, les forces de l'ordre ont essuyé des coups de feu, sans qu'il n'y ait de victimes. Les députés ont préféré annuler leur déplacement.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale