Oublis, mensonges, revirements: la laborieuse défense de Nathalie Loiseau

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La candidate LREM aux européennes a multiplié les déclarations pour justifier sa présence sur une liste d’extrême droite, lorsqu’elle était étudiante à Sciences-Po. Quitte à proférer des contre-vérités et à changer plusieurs fois son axe de défense. Mediapart démêle le vrai du faux.

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Les révélations de Mediapart, lundi 22 avril, concernant l’engagement de Nathalie Loiseau sur une liste d’extrême droite lorsqu’elle était étudiante à Sciences-Po Paris, ont suscité de nombreuses réactions dans la classe politique. La candidate LREM aux européennes a elle-même multiplié les déclarations, mardi, pour justifier sa présence sur une liste de l’Union des étudiants de droite (UED) lors des élections étudiantes de la rue Saint-Guillaume, en 1984. Sur son compte personnel Facebook, dans une vidéo postée sur Twitter, mais aussi auprès de France Info et de L’Obs. Quitte à proférer des contre-vérités et à changer son axe de défense. Mediapart démêle le vrai du faux et répond aux critiques faites à notre article.

  • Quel est l’intérêt d’un article sur un engagement vieux de 35 ans ?

Nathalie Loiseau, le 26 mars 2019. © Reuters Nathalie Loiseau, le 26 mars 2019. © Reuters
La présence de Nathalie Loiseau sur cette liste étudiante d’extrême droite interroge parce qu’elle va à l’encontre de son positionnement actuel : la candidate LREM a en effet axé sa campagne européenne sur son opposition à Marine Le Pen, se posant en seul rempart à l’extrême droite (quelques exemples ici, ou encore ).

Comme c’est régulièrement le cas s’agissant des responsables politiques (voir les exemples récents que sont la tête de liste LR François-Xavier Bellamy et le candidat frontiste André Rougé), Mediapart s’est attelé à démêler et comprendre ce passé : Nathalie Loiseau regrette-t-elle cet engagement paradoxal ? Quand ce militantisme a-t-il débuté et quand a-t-il pris fin ? Quel sens y a-t-elle donné ? Ce sont ces questions que nous avons posées à l’ancienne ministre.

Il ne s’agit bien évidemment pas de dire qu’un ou une responsable politique n’a pas le droit d’évoluer, mais de questionner son rapport actuel à ce passé militant et son devoir de transparence. Le problème n’est pas d’avoir eu des engagements passés, mais de ne pas en avoir rendu compte. Et pas seulement à l’extrême droite. À gauche comme à droite, plusieurs hommes politiques se sont expliqués sur leurs militantismes de jeunesse, soit pour les assumer, soit pour les condamner.

« J’ai été d’extrême droite jusqu’en 1966, en 1966 j’ai rencontré Raymond Aron, c’est lui qui a fait de moi un démocrate », avait ainsi expliqué Patrick Devedjian en 1999. L’élu RPR avait milité dans sa jeunesse au sein du mouvement d’extrême droite Occident, comme ses collègues Alain Madelin et Gérard Longuet. « J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie… », avait-il ironisé dans l’émission de Thierry ArdissonGérard Longuet avait lui invoqué un engagement « lié à l’expansion du communisme dans le monde ». 

Cet exercice de transparence prend parfois du temps. Après avoir longtemps assuré n’avoir « jamais été trotskiste », le socialiste Lionel Jospin avait fini par reconnaître en 2001, après une série de révélations par la presse, cet « itinéraire personnel, intellectuel et politique », mais estimé ne pas avoir à en « rougir ».

  • Les trous de mémoire et réponses changeantes de Nathalie Loiseau

Au fil des jours, Nathalie Loiseau a livré des réponses changeantes sur cet engagement de jeunesse. Sollicitée par Mediapart dès le mois de mars pour un entretien à ce sujet, elle a décliné, laissant son collaborateur nous répondre qu’il s’agissait d’un « faux » document, qu’elle n’avait « jamais été sur cette liste », « jamais été engagée à l’UED » et qu’elle était à l’époque membre des États généraux des étudiants d’Europe (une association qui ne sera pourtant formellement créée qu’en avril 1985, soit plus d’un an plus tard). Son collaborateur nous invitait alors à « vérifi[er] bien la source ».

Le 17 avril, après avoir approfondi notre enquête, nous avons à nouveau demandé une interview avec Nathalie Loiseau pour lui soumettre nos éléments. En vain. Son collaborateur nous a transmis une simple « réaction », précisant que la candidate n’avait « aucun souvenir de la liste » et que cela lui semblait « très farfelu ». Lorsque nous lui avons alors transmis le document, elle a cette fois-ci accepté un entretien téléphonique, le 22 avril, durant lequel elle a finalement reconnu avoir figuré sur cette liste et invoqué une « erreur », n’en ayant « pas perçu », dit-elle, la couleur politique. « Si ceux qui étaient sur la liste avaient un agenda extrémiste, je ne les ai pas fréquentés, je ne l’ai pas perçu, et si c’est le cas c’est une erreur. » Sa longue réponse figure en intégralité dans notre article. Elle a été relue et validée par Nathalie Loiseau elle-même, à sa demande.

Mais au lendemain de notre article, la candidate LREM a changé d’argument. Dans un texte virulent publié sur son profil personnel Facebook, mardi matin, puis relayé sur Twitter par la députée et porte-parole du parti présidentiel Aurore Bergé, elle s’en prend au directeur de publication de Mediapart, Edwy Plenel, et à son passé, en affirmant désormais que cette liste UED était « une liste de droite » composée également d’étudiants qui auraient « viré à l’extrême droite » – ce qui est faux (lire en page 2).

Quelques heures plus tard, dans une vidéo publiée sur son compte Twitter, elle revient à un simple mea culpa : « Alors oui, il y a 35 ans j’ai commis une erreur. J’ai accepté, par amitié, de figurer sur une liste où il y avait des gens de droite, des gaullistes, mais aussi des gens d’extrême droite, et ça je ne le savais pas. J’aurais dû le vérifier, je le regrette, c’est une erreur de 35 ans », affirme-t-elle, tout en rappelant à nouveau que cet épisode est « le contraire de [son] engagement depuis 35 ans ». Dans un entretien accordé à France Info, elle a également admis « une erreur de jeunesse », « une vraie connerie ».

Pourquoi avoir changé de discours ? Pourquoi avoir à deux reprises refusé un entretien avant d’accepter, confrontée au document ? Pourquoi cette gêne, quand il aurait été simple d’invoquer d’emblée une erreur de jeunesse ? Si, en toute bonne foi, Nathalie Loiseau avait oublié cet engagement, pourquoi ne s’être pas sérieusement renseignée dès nos premières questions, au mois de mars ? A minima, l’ancienne ministre a manqué de prudence et de transparence.

  • Mediapart se serait fait « l’écho d’un premier article de Minute »

C’est faux : Mediapart a questionné Nathalie Loiseau sur le sujet en mars, avant la publication de l’article de l’hebdomadaire d'extrême droite Minute.

Par ailleurs, comme nous l’avons expliqué dans notre article, Mediapart a obtenu le fameux document de la liste UED où est inscrite la candidate dès janvier 2018, en enquêtant sur les conseillers secrets de Marine Le Pen (l’enquête est à lire ici). Nous avons authentifié ce document – qui figure également dans les archives officielles de Sciences-Po Paris –, réalisé une série de vérifications, contacté des témoins de l’époque, retrouvé le matériel de propagande de l’UED, puis sollicité une seconde fois Nathalie Loiseau au mois d’avril.

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