Droite

Michel Barnier fait sa mue droitière pour séduire LR

En trois mois de campagne interne, l’ancien commissaire européen s’est départi de son héritage modéré pour faire siennes les obsessions nationalistes de son camp. Un tournant stratégique qui lui a attiré le soutien de l’appareil LR et la sympathie de la base militante.

Ilyes Ramdani

23 novembre 2021 à 12h46

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Après un propos liminaire de vingt minutes, Michel Barnier doit répondre aux questions des conseillers nationaux Les Républicains (LR). Dans l’assistance composée d’un demi-millier de délégués locaux du parti, une femme s’approche du micro et demande : « Lorsque Laurent Wauquiez était président de notre parti, vous l’aviez qualifié de populiste. Vous avez changé d’avis ? » À la tribune du Palais des congrès d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), l’orateur cherche un instant ses mots, triture son carnet. « Je ne sais pas si j’ai dit ça mais je ne le dirai plus aujourd’hui parce que je ne le pense pas », tente finalement l’ancien ministre.

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L’échange raconte, en quelques mots, l’improbable virage pris par Michel Barnier pour briguer l’investiture LR à l’élection présidentielle. En 2014, alors commissaire européen, il critiquait effectivement le « populisme » de Laurent Wauquiez, évoquant son manque de « sérieux » et son « arrogance » sur la question européenne. En 2021, il n’a pas de mots assez élogieux pour l’ancien président du parti, qui « a eu raison avant d’autres sur un certain nombre de sujets » et à qui il a proposé d’être son premier ministre en cas d’élection l’an prochain.

Michel Barnier à Montreuil-Juigné lors d'une réunion publique, le 4 novembre 2021. © Sebastien Salom-Gomis / AFP

Entre les deux dates, Michel Barnier a changé de costume. Il n’est plus en fonction mais en campagne. À la conquête du pouvoir présidentiel et, avant cela, du plébiscite des 150 000 adhérents LR dont il préjuge de la radicalité des attentes. Un nouvel espace-temps qui a conduit le Savoyard à opérer sa mue idéologique et stratégique. Son parcours aurait dû en faire l’incarnation dans cette compétition de la tradition modérée de la droite. En 2016, il avait soutenu Bruno Le Maire à la primaire (2,4 % des suffrages exprimés à l’arrivée). Depuis longtemps, il est l’un de ceux à droite qui parlent environnement, intégration européenne et régulation du libéralisme.

L’air du temps est passé par là, emportant avec lui le goût de la modération de Michel Barnier. Désormais, ses interventions publiques commencent toutes sur le même refrain : immigration et sécurité, les « deux préalables » à l’en croire. Comme ses concurrents, l’ancien négociateur du Brexit a choisi d’épouser le durcissement idéologique de la base militante. Comme ses concurrents, il a pris l’échec cuisant d’Alain Juppé en 2016 pour une leçon. Et, comme ses concurrents, il est poussé vers la droite par l’OPA d’Emmanuel Macron sur son camp.

Dès juillet, il surprenait son monde en proposant dans Le Figaro un moratoire sur l’immigration – qu’il traîne depuis comme un boulet. Pour mettre en place ses propositions en la matière (rétablissement de la double peine, durcissement du regroupement familial…), Michel Barnier prône aussi la mise en place d’un « bouclier constitutionnel », sorte de « Frexit judiciaire » destiné à contourner les juridictions européennes. Une offensive souverainiste qui a consterné à Bruxelles, écrivait l’AFP début septembre

Fermer nos frontières, nous recroqueviller, ce serait à coup sûr “sacrifier l’avenir au présent”.

Michel Barnier... en 2014

En 2014, dans Se reposer ou être libre (un livre-programme écrit à l’époque où il briguait la présidence de la Commission européenne), le même Michel Barnier faisait entendre une musique sensiblement différente à ce sujet. « Arrêtons de jouer sur les peurs, cessons l’hystérie collective qui entoure la question migratoire », exhortait-il. Et l’élu européen qu’il était de s’en prendre à ceux qui font campagne « en criant plus fort que le voisin », « en étant plus virulent que l’opposant », « en rejetant l’étranger au nom de la Nation » ; bref, « en optant pour une stratégie du bouc émissaire qui ne résout rien ni ne mène nulle part ».

La suite est tout aussi savoureuse pour qui a regardé les trois débats télévisés des candidats à l’investiture LR. « Fermer nos frontières, nous recroqueviller, ce serait à coup sûr “sacrifier l’avenir au présent”, pour reprendre la belle expression de Pierre Mendès France, écrit Michel Barnier. Nous avons besoin d’immigration pour garantir la pérennité de notre système de solidarité et le dynamisme de notre économie. » Plus loin, il plaide pour « une politique forte et humaniste pour l’immigration », en vertu des « valeurs » et de la « tradition » européenne.

Un soir qu’il déploie à nouveau son projet pour la France devant une petite centaine de militants à Brest (Finistère), on l’interroge sur cette mutation. Que diable s’est-il passé en sept ans ? « La situation s’est dégradée, répond-il. Le livre date de 2014… Il y a un million d’étrangers en plus, depuis. Il ne faut pas se faire d’illusions. Le pays va au devant d’affrontements graves si on ne prend pas de décisions claires. »

Ce soir-là, un de ses soutiens, le député Marc Le Fur, est chargé d’introduire la réunion publique. Micro en main, l’élu breton évoque la crise polonaise et annonce la couleur : « La vague migratoire est à nos portes, prévient-il. Chacun est respectable mais n’empêche… Nous devons protéger nos frontières. » La salle applaudit et valide. Plutôt contre-intuitif. Ici, la droite n’est pas la plus réactionnaire qui soit. L’héritage est démocrate-chrétien, le centre de gravité centriste.

À Brest comme ailleurs, pourtant, le glissement est réel. « Le fond est modéré mais les électeurs sont frappés par la montée de l’insécurité et par le salafisme », justifie Bernadette Malgorn, ancienne préfète et cheffe de file de la droite locale. Dans le couloir qui mène à la salle de réunion, les militants discutent. Josette s’épanche sur « les immigrés » : « Ils sont nourris et logés, ces gens-là, à ce qu’on me dit. Vous êtes au courant ? » Henri-Pierre, la soixantaine, adhérent LR, attend son homme providentiel : « La France n’a pas besoin de souplesse, mais d’un de Gaulle qui décide une fois pour toutes », plaide-t-il.

À la tribune, Michel Barnier déroule donc sans ciller son laïus sur l’immigration et la sécurité publique, « deux sujets qui créent de l’injustice » et auxquels « tous les candidats sont d’accord pour donner la priorité ». Régulièrement, comme sur LCI le 8 novembre, il rappelle que « les Français ne se sentent plus chez eux ». À la fin, les militants lui réservent de longs applaudissements. Aussi inattendu soit-il, le revirement idéologique du candidat lui a permis une franche réussite stratégique. En donnant à la base militante des gages programmatiques, Michel Barnier s’est imposé depuis la rentrée comme le candidat du parti.

L’assertion a quelque chose d’ironique, eu égard au parcours politique de l’intéressé. La famille politique qui le chérit aujourd’hui n’a pas toujours eu un regard très tendre pour ce Savoyard qui n’a pas fait l’ENA, qui a soutenu Édouard Balladur contre Jacques Chirac en 1995, qui a échoué à devenir président de la Commission européenne, qui a payé de son poste au gouvernement l’échec du référendum de 2005… Encore en début d’année, quand son entourage laissait entendre qu’il se préparait, les élus LR les plus cléments esquissaient un sourire – les autres moquaient l’aventure impossible d’un « technocrate ennuyeux ».

L’ombre de Laurent Wauquiez

À une semaine du scrutin, le regard n’est plus du tout le même. On moque encore son style monotone, ses phrases et ses discours interminables, son sérieux que vient rarement perturber la moindre drôlerie… Ses chances de victoire, pourtant, sont réelles et personne ne le conteste. Au Parlement, dans les fédérations ou au sein du mouvement de jeunesse, Michel Barnier est le plus soutenu des cinq postulants.

Un de ses porte-parole, l’ancien député Bernard Carayon, énumère : « C’est lui qui a eu le plus de parrainages d’élus – 50 % de plus que Xavier Bertrand –, c’est lui qui a recueilli le plus de soutiens de parlementaires, c’est lui qui a le plus de présidents de fédération avec lui… Il y a du monde dans ses réunions publiques, parfois le double ou le triple de ses concurrents. Ça ne dit pas tout mais ce sont des indices. » Le tableau est flatteur venant d’un de ses fervents soutiens mais il n’est pas créé de toutes pièces.

Quand d'autres préfèrent arpenter la scène micro en main, Michel Barnier est toujours droit devant son pupitre, comme ici à Brest. © IR

Partout où il passe, Michel Barnier engrange des soutiens poussés par leur fibre légitimiste. « Il n’a jamais quitté le parti et ça, ça compte », glisse par exemple un adhérent brestois. Lui-même n’hésite pas à mettre sa fidélité en avant. « Ceux qui ont abandonné [LR] par tactique personnelle nous ont fragilisés », a-t-il lancé samedi à Issy-les-Moulineaux. Une allusion absolument pas voilée à Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, présents au premier rang.

Sur la campagne de Michel Barnier plane en outre l’ombre omniprésente de Laurent Wauquiez. Lors du même événement, il lançait d’ailleurs à l’égard de ses concurrents - et à rebours de la vérité -  : « Je n’ai pas fait partie de ceux qui jugeaient Laurent Wauquiez trop à droite. » À chaque fois qu’il en a l’occasion, il fait siens ses mots et ses positions. À Nîmes, début septembre, il avait surpris les députés LR en reprenant à son compte la lutte contre « l’assistanat ».

Officiellement, l’ancien président du parti n’a pas pris position dans la campagne interne. Dans l’entourage de Michel Barnier, on jure pourtant que son soutien est un secret de Polichinelle. Les deux hommes se sont vus plusieurs fois et, depuis, plusieurs proches du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes ont soutenu Michel Barnier (à l’instar du sénateur Étienne Blanc, également sympathisant d'Eric Zemmour). Le lieutenant d’un autre candidat raille : « En soutenant Barnier, il prépare son propre avenir. À 70 ans, ce n’est pas un concurrent pour lui ! Il mise sur sa défaite pour reprendre le parti et jouer 2027. »

Peu importent les ambitions secrètes, Michel Barnier accepte l’appui avec plaisir. En échange d’une droitisation de son discours, le candidat a reçu de Laurent Wauquiez et de ses proches le bien le plus précieux d’une campagne interne : l’appareil. Pas celui du siège parisien, rue de Vaugirard, où Xavier Bertrand garde une bonne cote ; mais celui des fédérations et du mouvement de jeunesse, deux leviers stratégiques.

Au sein d’une droite en manque d’hommes d’État, sa figure rassurante, sa façon de faire de la politique et son CV riche de tous les postes (ou presque) que peut offrir la République constituent des atouts certains. « Dans la façon de se tenir et de parler, il incarne quelque chose aux yeux de nos militants, salue le député François Cornut-Gentille, qui le soutient. Il est authentiquement gaulliste, il dégage une humilité et une cohérence. »

Malgré l’enthousiasme de ses proches et ses forces indéniables, la victoire de Michel Barnier n’est plus si évidente qu’elle ne paraissait il y a peu aux connaisseurs de LR. D’abord parce que le corps électoral a quasiment doublé – ils seront 150 000 appelés à voter le 1er décembre –, affaiblissant mécaniquement le poids des adhérents LR hérités de l’ère Wauquiez. Ensuite parce que les réunions publiques et les débats n’ont pas tourné en sa faveur ; attaqué par ses concurrents, plombé par un style souvent rébarbatif, le candidat finit la campagne plus contesté qu’il ne l’a commencée.

Conscient de l’écueil, Michel Barnier a défendu, dimanche sur CNews, sa propre vision de « l’énergie », qui n’est « pas de l’agitation ». Surtout, il dégaine ces jours-ci de nouvelles propositions plus droitières les unes que les autres. Avant le retour du service militaire obligatoire, il s’était rendu à Mayotte promettre la suppression du droit du sol. En 2014, il jugeait « irresponsable » le fait de « se transformer », sur la question migratoire, en « simple porte-voix des exaspérations populaires ». Et assurait : « Je dis souvent à mes équipes que notre rôle est d’élever la ligne d’horizon… »

Ilyes Ramdani


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