Le Bastion social est opportunément dissous

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En pleine polémique sur le passé militant de Nathalie Loiseau et sa présence sur une liste d’extrême droite, le gouvernement a annoncé la dissolution du Bastion social. La dissolution de ce mouvement né des décombres du GUD était dans les tuyaux du ministère de l’intérieur depuis plus de quatre mois.

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Le Conseil des ministres a prononcé ce mercredi 24 avril la dissolution du groupuscule d’ultra-droite Bastion social. Une annonce pleine d’à-propos pour la majorité alors que sa tête de liste aux élections européennes, Nathalie Loiseau, est empêtrée dans une polémique depuis deux jours et les révélations de Mediapart quant à sa présence sur une liste d’extrême droite, lorsqu’elle était étudiante à Sciences-Po Paris.

Dans un communiqué de presse, Christophe Castaner rappelle que cette dissolution est conforme « à l’engagement pris le 20 février dernier par le président de la République » et insiste à titre personnel : « Le cœur de mon engagement politique, c’est la lutte contre l’extrémisme, le racisme et l’antisémitisme. »

Mais le ministère de l’intérieur prend soin de préciser, noyé dans le communiqué, que la décision de la dissolution a été prise « pour mettre fin aux exactions répétées commises par [le Bastion social et six associations proches du Bastion] en marge de rassemblements de voie publique ». Le 21 février 2019, Mediapart avait révélé que la dissolution de ce mouvement né des décombres du GUD (Groupe union défense) n’était pas motivée par son antisémitisme, mais son incitation à la constitution d’un groupe armé… lors de l’acte III des « gilets jaunes ».

Nous re-publions notre article.

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Ils emprunteraient les routes nationales, plus discrètes et sans péages. Le rendez-vous est fixé à 2 heures du matin. Pour les uns, sur une aire de covoiturage en périphérie de Strasbourg. Les autres se sont donné rendez-vous du côté de Mulhouse, où Mireille et sa voiture doivent les conduire jusqu’à la capitale. Mireille est la seule femme de l’expédition. Les autres militantes féminines se sont vu interdire le déplacement, « en raison des risques de violence ».

Sur la route nationale 4, ils seront rejoints par les hooligans du « Strasbourg Offender », un groupe de supporteurs du Racing Club de Strasbourg dont certains membres trouvent amusant de faire des saluts nazis. Au total, ils sont une trentaine à avaler les cinq cents kilomètres de bitume afin de rejoindre la capitale. On est le samedi 1er décembre 2018, et le Bastion social monte à Paris.

Le mot d’ordre de cette association d'inspiration néofasciste, créée à l’été 2017 par d'anciens membres du GUD (Groupe Union Défense), est clair. Sur les réseaux sociaux circule alors une affiche du Bastion avec un titre – « Pour le peuple et la patrie » –, une date – « Tous à Paris le 1er décembre 2018 » – et un objectif : « Recréer le chaos ». Avant le départ dans la nuit, les consignes ont été passées à chacun des participants : être le plus léger et mobile possible, pas d’armes sur soi et s’habiller de vêtements noirs avec capuche.

L’appel à venir grossir les rangs des « gilets jaunes » émane du nouveau chef du Bastion social, le Strasbourgeois Valentin Linder, qui entend profiter du mouvement social pour accroître la visibilité de son groupuscule. Il va en réalité causer sa perte.

L'ex-président du Bastion social, Steven Bissuel, et son successeur, Valentin Linder, lors du lancement de la section strasbourgeoise, le 9 décembre 2017. © Vidéo Bastion social L'ex-président du Bastion social, Steven Bissuel, et son successeur, Valentin Linder, lors du lancement de la section strasbourgeoise, le 9 décembre 2017. © Vidéo Bastion social

Deux mois et demi plus tard, Emmanuel Macron tient un discours très attendu, après la recrudescence des actes antisémites de ces derniers jours (lire notre dossier), à l’occasion du 34e dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Ce mercredi 20 février, il promet des « actes tranchants » pour lutter contre la « haine » envers les Juifs. Pour exemple, Emmanuel Macron annonce la dissolution prochaine d’« associations ou groupements » racistes ou antisémites, à commencer par les organisations d’extrême droite Bastion social, Blood & Honour Hexagone et Combat 18.

« J’ai demandé au ministre de l’intérieur d’engager des procédures visant à dissoudre des associations ou groupements qui, par leur comportement, nourrissent la haine, promeuvent la discrimination ou appellent à l'action violente », déclare à la tribune le chef de l’État. Ce qu’il ne dit pas, c’est que la dissolution du Bastion social était actée depuis le mois de décembre, comme nous l’avaient annoncé dès la fin de l’année 2018 plusieurs sources.

Place Beauvau, la direction des libertés publiques planchait sur le sujet non pas en raison d’actes antisémites établis, mais sur la base des éléments recueillis par les services de renseignement les jours précédant l’acte III des gilets jaunes. Le ministère de l’intérieur reproche au Bastion l’incitation à la constitution d’un groupe armé et se fonde sur l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure.

Cet article prévoit la dissolution de groupes dans les cas suivants : s'ils « provoquent à des manifestations armées dans la rue », s'ils prennent la forme de « groupes de combat ou de milices privées », s'ils « ont pour but de porter atteinte à l'intégrité du territoire national » ; s'ils « provoquent à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée » ou bien s'ils « se livrent à des agissements en vue de provoquer des actes de terrorisme en France ou à l'étranger ».

La dernière fois qu'un groupuscule d'extrême droite avait été dissous, c'était en juillet 2013, après la mort du militant antifasciste Clément Méric, tué par des skinheads. Le gouvernement de Manuel Valls avait dissous les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) et l’Œuvre française.

Contactés par Mediapart, les responsables du groupuscule n'ont pas répondu à nos questions (lire notre Boîte noire). Seul un cadre du mouvement à Strasbourg a accepté, sous le couvert de l’anonymat, de réagir ce jeudi : « C'est juste une déclaration d'Emmanuel Macron, un coup de com’, une annonce illégitime. Aucun élément factuel ne justifie la dissolution », nous assure-t-il, affirmant que les actes de violence du groupuscule relèvent de « la légitime défense » et que les condamnations judiciaires de plusieurs de leurs membres se sont faites « sans preuves » – ce que contredisent les faits (lire notre page 2).

Le Bastion social était présent lors de la mobilisation des gilets jaunes, le 1er décembre 2018. © Page Facebook du Bastion social Le Bastion social était présent lors de la mobilisation des gilets jaunes, le 1er décembre 2018. © Page Facebook du Bastion social
Depuis plusieurs mois, le Bastion social était dans le viseur des services de renseignement qui avaient enquêté sur l’origine de ses fonds, sans trouver d’éléments pénalement répréhensibles. Courant mai, un haut responsable desdits services confirmait l'attention portée au Bastion, seule structure « classique » de l'ultradroite à ne pas être, selon lui, « moribonde » (lire notre enquête).

Le groupuscule, qui critique l’ultralibéralisme, « l’immigration de masse » et prône la « préférence nationale », s’est structuré au niveau national avec une demi-douzaine de franchises, sur le modèle des Italiens de CasaPound, devenus une référence pour une large frange de l’extrême droite radicale.

Fondé en 2003 après l’occupation d’un immeuble abandonné en plein cœur de Rome, ce mouvement italien – en référence au poète américain Ezra Pound, sympathisant du régime mussolinien – a développé des lieux de vie comprenant des chambres pour nécessiteux nationaux, des bars, des restaurants et des salles de concert.

Suivant l’exemple du grand frère italien, le Bastion social met en avant dans sa communication ses collectes et distributions alimentaires, nettoyages de lieux publics, maraudes de soutien aux personnes sans domicile. Une aide conditionnée à un critère : la nationalité française, et résumée par un slogan : « Les nôtres avant les autres. »

Affiche diffusée par Valentin Linder sur les réseaux sociaux. Affiche diffusée par Valentin Linder sur les réseaux sociaux.
En un an, la formule a fait florès et des « sections » s’ouvrent à Lyon, Chambéry, Strasbourg, Aix-en-Provence, Angers, Marseille. Un succès dû au dynamisme de son fondateur, l’ancien chef du GUD à Lyon, Steven Bissuel, qui est devenu un porte-drapeau médiatique de l’ultradroite en France. Et au-delà. Bissuel a multiplié les voyages à l’étranger. Outre ses multiples visites à CasaPound en Italie, il s’est aussi rendu au Québec et en Ukraine. 

Pourtant, en septembre dernier comme l'avait révélé Rue89-Strasbourg, il annonce quitter la présidence pour « des raisons personnelles et judiciaires ». D'une part, Steven Bissuel est en conflit avec l'ancien chef du GUD, Logan Djian – qui aurait lui le soutien de la vieille génération des gudards, tel Frédéric Chatillon, un proche de Marine Le Pen. D'autre part, il a été condamné, en août, à une amende de 20 000 euros pour incitation à la haine raciale, après avoir publié sur les réseaux sociaux un dessin antisémite (il avait annoncé son intention de faire appel de cette décision). Il est également poursuivi et placé sous contrôle judiciaire pour des violences en marge d’un concert antifasciste en avril. L’instruction est toujours en cours. Un officier de renseignement voit quant à lui une autre raison au retrait surprise du fondateur du Bastion social : « Ses amis le soupçonnent d’avoir commis quelques indélicatesses avec la trésorerie du groupe… »

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En février, Mediapart avait sollicité le Bastion social et plusieurs de ses membres, qui n'ont pas répondu. Lors de nos précédentes enquêtes, nos questions étaient déjà restées sans réponse. En particulier, les présidents successifs du Bastion, Steven Bissuel et Valentin Linder, n'ont jamais donné suite. Seul un cadre du mouvement à Strasbourg avait accepté de nous répondre.