A Paris, la manifestation des «gilets jaunes» tourne à l’émeute

Les « gilets jaunes » ont de nouveau manifesté partout en France samedi. À Paris, des milliers de personnes ont passé la journée sur les Champs-Élysées ou dans les rues adjacentes, construisant des barricades et se heurtant aux forces de l’ordre. Un public très hétéroclite réuni sous un mot d’ordre commun : « Macron démission ».

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Combien étaient-ils à Paris ? Difficile à dire. Le ministère de l’intérieur a fait état de 8 000 personnes dans la capitale pour environ 106 000 personnes dans toute la France. Mais le chiffre parisien laisse pantois les participants : « C’est vraiment n’importe quoi, lance un grand gaillard à l’accent du Sud-Ouest. Rien que là, on est des milliers, et y a encore du monde partout ailleurs le long des Champs-Élysées. »

Il est vrai que la manifestation n’a à aucun moment formé un cortège en bonne et due forme. Dès le début de la matinée, des groupes de « gilets jaunes » déambulent déjà aux alentours de la grande avenue qui va de la place de l’Étoile à celle de la Concorde. Trois mille policiers étaient mobilisés toute la journée dans la capitale et les communes limitrophes, selon le ministère de l’intérieur.

 © Thomas Haley © Thomas Haley

Vers 12 heures, de premiers affrontements ont déjà lieu sur l’avenue. Le groupe de manifestant est coupé en deux. Un groupe au bas de l’avenue et, tout en haut, des milliers de personnes autour de la place de l’Étoile. L’avenue des Champs-Élysées leur est interdite. 

Cela flotte parmi les manifestants. La foule est très hétéroclite en âge, mais aussi en provenance. Des drapeaux bretons, des accents du Sud ou du Nord. Beaucoup de gens ne sont pas masqués ni même équipés pour résister aux gaz lacrymogènes et restent cependant au contact des CRS et autres gendarmes mobiles. 

Des jeunes passent en moto et font gronder les moteurs sous les applaudissements. Les projectiles volent en direction des gendarmes, qui répliquent à coups de grenades lacrymogènes. Les affrontements sont sporadiques et espacés pendant un peu plus d’une heure. Un groupe passe, l’un demande à un autre : « C’est ça, l’Arc de Triomphe ? »

 © Thomas Haley © Thomas Haley

Mais les forces de l’ordre libèrent soudain l’entrée des Champs-Élysées. La foule s’y précipite et avance de plusieurs centaines de mètres. Une après-midi d’émeute commence.

La « plus belle avenue du monde », déjà décorée pour les fêtes de fin d’année, sera tenue pendant plusieurs heures par une foule de « gilets jaunes » remontée. Des barricades sont levées, des camions et des scooters incendiés, un peu de mobilier urbain détruit mais peu de vitrines attaquées.

Une barricade sur les Champs-Élysées. © Christophe Gueugneau Une barricade sur les Champs-Élysées. © Christophe Gueugneau

Vers 15 heures, des gens discutent à moins de 100 mètres des affrontements en cours sur l’avenue. « Des casseurs ! Ils font chier, ça va décrédibiliser le mouvement », dit un homme, la quarantaine. Une amie réplique : « On peut pas dire qu’ils cassent tout quand même. » Elle montre les vitrines. Son interlocuteur hoche la tête. Ils viennent de Montpellier, ont fait la route la nuit. Elle dit : « On sera encore mieux organisé samedi prochain. »

Deux jeunes en croisent deux autres. « On vient de Marseille, nous. On pensait rester deux heures, mais vu comment ça se passe, on va rester un peu plus, on va aller chercher le petit. » En retrait, trois vieux regardent les objets voler. « C’était un pavé, ça ?! J’aurais jamais la force de le lancer aussi loin… »  

Des forces de l'ordre prennent position face à une barricade. © Christophe Gueugneau Des forces de l'ordre prennent position face à une barricade. © Christophe Gueugneau

Un autre groupe de gilets jaunes échange sur les gendarmes. « Aux barrages, ils nous ont pas fait chier… » « C’est comme chez nous, ils étaient tranquilles » « Ici, ils sont aux ordres… » Marqueurs de la diversité politique des manifestants, les slogans varient : des gilets jaunes bloqués dans les rues adjacentes passent d’un mot d’ordre à l’autre : « CRS avec nous » succède à « CRS SS »

Dans toutes les rues adjacentes, justement, des barricades sont là encore dressées. Personne dans la foule n’y voit d’objection.

La Marseillaise retentit sporadiquement et les « Macron démission » sont le point commun de tous les manifestants. On entend quelques « Cassez-vous ! » à destination des gendarmes et même un « Tout le monde déteste la police » et un « Tous ensemble, tous ensemble ».

Des manifestants descellent des pavés. © Christophe Gueugneau Des manifestants descellent des pavés. © Christophe Gueugneau

Un manifestant nous aborde : « On veut aller à l’Élysée. C’est par là ? » Il pointe du doigt l’obélisque de la Concorde, qui surgit d’un nuage de gaz lacrymogène au bas de l’avenue. On approuve. Il part dans la direction, c’est-à-dire vers les barricades en feu.

On croise un groupe de quadragénaires qui nous arrête. On leur confirme qu’on est bien journaliste et on avoue qu’on travaille à Mediapart. Un moment de flottement puis : « On est des militaires en retraite, on est un groupe présent dans toute la France. » Ses camarades déploient une banderole avec des drapeaux BBR et un long texte qui se conclut par un appel au général de Villiers, qui s’est fait remercier par Emmanuel Macron à l’été 2017. Des gens passent, les traitent de nationalistes. « On n’est pas des nationalistes, on est des patriotes. On n’est pas d’extrême droite. »

Vers 17 heures, les derniers récalcitrants sont obligés de fuir l’avenue des Champs-Élysées par les rues perpendiculaires. C’est la dispersion dans le désordre mais des manifestants remontés décident de ne pas rentrer chez eux. C’est le début d’une déambulation géante dans le quartier, alors que la nuit commence à tomber.

Sur les Champs-Élysées, vers 18 heures. © Christophe Gueugneau Sur les Champs-Élysées, vers 18 heures. © Christophe Gueugneau

Vers 18 h 30, des groupes sont encore aperçus partout autour des rues menant vers le quartier de l’Élysée. Des « gilets jaunes » toujours là. Sur les Champs, il y a encore des affrontements. Et avenue Matignon, à l’angle de la rue du Faubourg Saint-Honoré, qui mène à l’Élysée, les policiers sont encore nombreux derrière les barrières anti-émeutes. Une longue soirée en perspective. A 20h30, on comptabilisait 42 personnes interpellées à Paris. Le bilan faisait état de 19 blessés, dont quatre parmi les forces de l’ordre.

La manifestation parisienne a contraint Emmanuel Macron à sortir de son silence. Le président de la République a exprimé « sa honte » dans un tweet. Le chef de l’État a notamment rendu hommage aux CRS chargés du maintien de l’ordre : « Merci à nos forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme. Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République », a affirmé le président de la République.

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