EDF fait payer au prix fort la centrale de Fessenheim

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Le conseil d'administration d'EDF a entériné le principe de la fermeture de la centrale de Fessenheim contre le versement d'une indemnité de 490 millions d'euros. Mais il a subordonné l'arrêt des deux réacteurs à l'entrée en service de l'EPR et au redémarrage de la centrale de Paluel. Avec toutes ces conditions, la fermeture de la centrale n'est pas pour demain.

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Un tout petit pas vers la fermeture de la centrale de Fessenheim et déjà un gros cadeau à EDF… Le conseil d’administration de l’électricien public a accepté, mardi 24 janvier, le protocole d’indemnisation relatif à la fermeture de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin), la plus ancienne du parc nucléaire français. L'État accorde à EDF la somme de 490 millions d’euros en compensation des dépenses entraînées par l’arrêt des deux réacteurs : pour la reconversion du personnel, le démantèlement, la taxe sur les installations nucléaires. L’industriel a obtenu en grande partie gain de cause, alors que dans un premier temps la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, avait estimé entre 80 et 100 millions d'euros le montant dû par l’État en échange de la cessation d’activité de la centrale alsacienne.

Cet argent doit être versé en deux temps : 20 % en 2019, et le reste en 2021. Par ailleurs, le groupe touchera une part additionnelle, fixée en fonction des prix du marché et de la production des réacteurs d’une puissance équivalente (c’est-à-dire 900 mégawatts) jusqu’en 2041. À peine le communiqué officiel d’EDF publié, Ségolène Royal s’est réjouie d’une « décision équilibrée et progressive », et surtout « dans le calendrier prévu ». Tout le sens politique du vote de mardi est résumé dans cette demi-phrase : permettre au gouvernement d’afficher, enfin, le respect de la promesse du candidat François Hollande, en 2012, de fermer la plus vieille centrale nucléaire française avant la fin de son mandat. C’était alors la pierre angulaire de son accord électoral avec les écologistes, avec l’objectif de réduction à 50 % de la part de l’atome dans la production d’électricité (contre 75 % actuellement).

Centrale de Fessenheim. © Reuters Centrale de Fessenheim. © Reuters

Autant dire que tout cela tient beaucoup à un affichage politique. Le gouvernement a attendu la veille des élections, comme de nombreux connaisseurs d'EDF l'avaient prévu (voir notre enquête Et si EDF faisait faillite), pour annoncer la fermeture de la centrale alors que le dossier technique et réglementaire attendait la signature des ministres depuis plus d'un an. De son côté, EDF fait mine de plier en obtenant quelques concessions de l'État à ses injonctions de fermeture, avec dans l'esprit que tout sera rediscuté – et annulé – après l'élection présidentielle. François Fillon a déjà promis que s'il était élu, il maintiendrait l'activité de Fessenheim.

Située sur une zone sismique et à l’aplomb de la plus vaste nappe phréatique d’Europe, la plus ancienne installation française à eau pressurisée suscite les inquiétudes de nombreux observateurs. En mars 2016, la ministre allemande de l’environnement, Barbara Hendricks, avait réclamé la fermeture de Fessenheim, « le plus vite possible ». Selon un expert, Manfred Mertins, un incident survenu le 9 avril 2014 avait été plus grave que ce qu’en avait dit EDF. Mais pour l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’état de sûreté de l’installation est « globalement satisfaisant », et « du point de vue de la sûreté nucléaire, il n'y a pas de raison de la fermer », avait-elle alors répondu à l’AFP. Tous les dix ans, ses experts inspectent les centrales de fond en comble, à l’occasion des « visites décennales ». C’est le cas de l’installation alsacienne comme des autres. À l’issue de ses trois visites, elle a toujours reçu le feu vert du gendarme du nucléaire.

Rien n’oblige, à ce stade, le groupe à arrêter les deux réacteurs de Fessenheim. Le conseil d’administration de l’industriel « a subordonné », comme EDF le formule dans son communiqué, la demande d’abrogation de l’autorisation d’exploiter les réacteurs de Fessenheim, étape administrative indispensable, à une condition plus qu’incertaine : l’entrée en vigueur des autorisations nécessaires à la poursuite de la construction de l’EPR de Flamanville ainsi qu’à l’exploitation du réacteur n° 2 de la centrale de Paluel (Seine-Maritime), à l’arrêt depuis mars 2016.

Autrement dit : EDF ne lancera pas la procédure officielle d’arrêt de Fessenheim tant qu’elle n’a pas l’autorisation de terminer le chantier gravement compromis de l’EPR. Même si EDF soutient que le nouveau réacteur de Flamanville entrera en service fin 2018, les personnes au fait du dossier dans le groupe n'osent pas avancer la moindre date, tant le nombre d'inconnues dans ce projet est élevé. Le conseil d'administration d'EDF, en demandant d'étendre le délai de mise en service de l'EPR jusqu'en avril 2020, avoue lui-même les difficultés. Les travaux pourraient encore prendre près de deux ans de retard.

Quant à lier la fermeture de Fessenheim au redémarrage du réacteur de Paluel, arrêté après un accident de chantier, cela tient presque de la galéjade. Tout de suite après l'accident, qui a provoqué l’effondrement de l’une de ses pièces centrales, le générateur vapeur, plusieurs responsables en interne nous ont affirmé que Paluel ne pourrait pas redémarrer avant très longtemps, et peut-être jamais. « On vient de perdre un réacteur à cause d'un sous-traitant. Jamais l'Autorité de sûreté nucléaire n'osera autoriser le redémarrage du réacteur. Il y a trop de dommages, trop de risques, trop de problèmes de sécurité », se lamentait un cadre. Depuis, les travaux et les évaluations ne semblent pas avoir changé l'ampleur du problème.

Mais EDF fait comme si de rien n'était, avec l'assentiment de Bercy. Car reconnaître qu'un réacteur ne fonctionnera peut-être jamais plus l'obligerait à afficher des dépréciations, prendre des pertes, souligner encore un peu plus le manque de fonds propres de l'entreprise. Tant du côté de Bercy que d'EDF, tout le monde s'accorde sur les bienfaits du silence et des habillages comptables, en repoussant les sujets à plus tard.

La fermeture des deux réacteurs alsaciens apparaît ainsi repoussée aux calendes grecques. Pour Cyrille Cormier, chargé de campagne énergies pour Greenpeace, « c’est échec et mat au profit d’EDF ». Selon la loi de transition énergétique votée en août 2015, la puissance nucléaire installée en France est plafonnée à 63,2 gigawatts (GW). Soit la capacité de production d’électricité actuelle, sans l’EPR de Flamanville – d’une capacité d’environ 1,6 GW. Si l’EPR est branché sur le réseau, il faut donc en retirer l’équivalent. Mais le texte fixe un délai impératif : 18 mois avant l’échéance du décret autorisant la construction de l’EPR, qui doit marquer la fin des travaux, l’exploitant doit déposer une demande pour fermer les réacteurs équivalents en production. Comme EDF demande au gouvernement de l’étendre jusqu’en avril 2020, cela décalerait l'obligation légale de fermer la centrale de Fessenheim à la fin de 2018. Pour Greenpeace, « les conditions exigées par le conseil d'administration d'EDF concernant la fermeture de Fessenheim sont inacceptables et sans aucun fondement légal ».

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