Au tribunal, plongée dans la fortune cachée des Wildenstein

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Le procès de Guy Wildenstein, qui risquait d’être repoussé, se poursuit finalement. Le tribunal correctionnel de Paris a commencé lundi 26 à décortiquer les “trusts” qui ont permis à la famille de marchands d’art de dissimuler une part importante de son patrimoine.

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À défaut de s’amuser, on apprend beaucoup de choses au procès de la famille Wildenstein. Les débats ont beau être techniques, et les prévenus se montrer sous le jour le plus terne, ce voyage au pays de l'évasion fiscale (ou de la fraude, selon les points de vue) est tout à fait digne d'intérêt et instructif. La demande de sursis à statuer des avocats de la défense ayant été rejetée ce lundi – dans le cas contraire, le procès aurait été différé de plusieurs années –, le tribunal correctionnel entreprend un examen minutieux des “trusts” appartenant à la richissime famille de collectionneurs et marchands d'art.

« Les trusts sont des entités juridiques qui existent en droit anglo-saxon, mais pas en droit français », explique le président de la XXXIIe chambre correctionnelle de Paris, Olivier Géron. La finalité de ces structures est de préserver et de transmettre un patrimoine familial, cela tout en éludant taxes et impôts. Cela tombe bien, car la fortune des Wildenstein pèse entre 3 et 4 milliards d'euros, en œuvres d'art, biens immobiliers et chevaux de course. Mais cela tombe mal, car le pot aux roses a été découvert, et le fisc français leur réclame aujourd'hui la bagatelle de 566 millions d'euros.

Guy Wildenstein au palais de justice de Paris © Reuters Guy Wildenstein au palais de justice de Paris © Reuters

Le patriarche, Georges (décédé en 1963), en avait créé un premier (le Georges Wildenstein Trust). Son fils Daniel (décédé en 2001), en a créé quatre : le Delta Trust, qui contenait à lui seul pour un milliard de toiles de maîtres, le Sons Trust, destiné à ses enfants, le David Trust, destiné à ses petits-enfants, et enfin le Sylvia Trust, prévu pour sa deuxième épouse, Sylvia. Quant à Alec, l'un des fils de Daniel, il en a créé trois (AW Trust, Drawdale Trust et Louve Trust). Guy Wildenstein (frère d'Alec) et Alec junior (fils d'Alec), tous deux jugés pour fraude fiscale et blanchiment, n'en ont créé aucun, mais ils ont en revanche profité des montages existants.

D'après leurs statuts, ces trusts sont censés être gérés par des “trustees” (des administrateurs), éventuellement placés sous la surveillance de “protecteurs”, cela afin que les biens abrités par le “constituant” (le créateur du trust) aillent intégralement au “bénéficiaire” désigné. Le hic, c'est qu'administrateurs et protecteurs font bien pâle figure, face au tribunal, au point qu'on se demande même à quoi ils servent.

Les représentants du groupe américain Northern Trust et de la Royal Bank of Canada, qui hébergent les trusts litigieux des Wildenstein, expliquent n'avoir connaissance que des actions des « sociétés sous-jacentes » qui sont discrètement logées dans ces trusts, et tout ignorer de la valeur du patrimoine qui s'y cache. Pratique…

Quant à l'avocat suisse Peter Altorfer – costume gris, cheveux gris, aussi souriant qu'un croque-mort en faillite –, il se démène avec l'aide d'une interprète pour expliquer la réalité de sa mission de « protecteur » de trois trusts des Wildenstein. Bombardé de questions par le tribunal, cet homme de loi ne veut pas lâcher un pouce de terrain, mais on comprend qu'il n'a pas protégé grand-chose. « Je ne reçois que 10 000 dollars par an, et je ne vois les biens que quand ils sortent », finit-il par expliquer (en allemand).

De fait, Daniel Wildenstein semble avoir disposé de ses trusts à sa guise, de son vivant : 54 millions d'euros ont été prélevés du Sons Trust, dans le but apparent de renflouer à hauteur de 36 millions le David Trust (qui gérait de l'immobilier et avait besoin de liquidités). On ignore ce que sont devenus les 18 millions restants… Tout aussi incongru, ni la Northern Trust ni Peter Altorfer n'ont cherché à récupérer la créance de 54 millions que détenait le Sons Trust sur la succession de Daniel Wildenstein. On se demande décidément à quoi pouvaient bien servir toutes ces coquilles vides, sinon à fuir l'impôt et les droits de succession.

Peu questionné jusqu'ici, Guy Wildenstein fait profil bas. Répondant de façon laconique, d'une voix faible, ce petit homme élégant affecte de ne rien savoir ou presque des montages juridiques de sa famille. Il en fait même un peu trop, en lâchant ceci quand on lui demande la valeur des biens cachés : « Pardonnez-moi, monsieur le président, je ne suis pas très bon avec les chiffres… »

Les prochaines audiences devraient aborder un aspect encore plus gênant de la gestion de ces trusts : au décès de Daniel Wildenstein, puis à celui d'Alec, les secondes épouses ont été très largement spoliées. Comme si la fortune familiale devait rester entre les mains des hommes.

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