César 2020: le cinéma français entre omerta et révolution

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La cérémonie des César, organisée vendredi 28 février, se déroule dans un contexte explosif : démission de sa direction, protestations contre les douze nominations de Roman Polanski, dénonciation du manque de parité et de diversité. L’occasion inédite d’amorcer un tournant, deux ans après #MeToo.

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L’actualité de la semaine offre un contraste saisissant à la rubrique « cinéma ». Aux États-Unis, l'ex-producteur Harvey Weinstein est condamné pour viol et agression sexuelle. En France, le cinéaste Roman Polanski, accusé par six femmes de viols, est en tête des nominations aux César. Outre-Atlantique, les mis en cause sont jugés, ici ils sont célébrés. C’est avec cet arrière-plan qu’a lieu ce vendredi soir la 45e cérémonie des César, Salle Pleyel à Paris. Et en l’absence du réalisateur franco-polonais, qui a finalement renoncé à assister à la soirée.

« Le #MeToo français a été plus taiseux et petit », nous expliquait une productrice française en novembre. « D’un point de vue politique et médiatique, la France a complètement raté le coche » sur #MeToo, a déclaré Adèle Haenel cette semaineEn 2017 en effet, le mouvement n’a pas suscité en France la même déflagration qu’aux États-Unis. #MeToo n’a pas entraîné la chute d’agresseurs ou harceleurs sexuels sévissant notoirement dans le milieu, ni de remise en cause de certaines pratiques – comme les rendez-vous professionnels dans des hôtels.

La cérémonie des César qui s’était ensuivie avait alors semblé bien timide en comparaison avec les détonants Oscars. Aux César, pas de discours coups de poing ou politiques, mais de simples rubans blancs – en soutien à la parole des femmes victimes de violences sexuelles – épinglés aux tenues des invité·e·s. Même aux vestons de harceleurs potentiellement présents dans la salle, avaient alors grincé certains.

Le réalisateur Roman Polanski, le 7 septembre 2019, au 45e festival de Deauville. © LOIC VENANCE / AFP Le réalisateur Roman Polanski, le 7 septembre 2019, au 45e festival de Deauville. © LOIC VENANCE / AFP

Alain Terzian, le président de l’Académie des César, avait quant à lui décrété à l’époque que « toutes les histoires aux États-Unis ne nous concernent pas ». « Weinstein, c’était une énorme puissance. En France, ça n’existe pas [...]. Il n’y a pas d’abus de pouvoir dans le cinéma français. » Tel le nuage de Tchernobyl, qui se serait arrêté à la frontière française, les violences sexuelles n’existaient donc pas dans l’Hexagone. 

Cette même année, Alain Terzian avait proposé à Roman Polanski de présider la cérémonie des César, malgré les accusations de viols visant celui-ci. Face aux protestations, le cinéaste avait finalement décliné. Mais il se rendra en revanche à la rétrospective-hommage que lui consacrera la Cinémathèque en octobre 2017, en plein mouvement #MeToo.

Alors qu’aux États-Unis on réfléchissait à l’impact et aux limites de #MeToo, en France, le débat – binaire – portait encore sur le principe même du mouvement. Et des personnalités comme Catherine Deneuve défendaient dans une tribune la « liberté d’importuner », qualifiant #MeToo de « campagne de délations ».

Le collectif 50/50, créé dans la foulée de l’affaire Weinstein, et qui œuvre pour l’égalité et la diversité dans le cinéma, a impulsé une série d’actions symboliques et d’initiatives en faveur de la parité, la diversité, la lutte contre le harcèlement. Mais au quotidien, l’industrie du cinéma français a traîné des pieds pour opérer une véritable révolution de ses pratiques (lire notre enquête).

82 femmes ont appelé, le 12 mai 2018, à la parité et à l’égalité salariale sur les marches du Festival de Cannes. © Reuters 82 femmes ont appelé, le 12 mai 2018, à la parité et à l’égalité salariale sur les marches du Festival de Cannes. © Reuters

Deux ans après #MeToo, le contexte hexagonal a changé. Adèle Haenel, en relatant, dans Mediapart (ici et), son cheminement du silence à la parole, a ouvert une porte qui ne s’est plus refermée. Depuis son témoignage accusant le réalisateur Christophe Ruggia d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel », d’autres paroles fortes, pas seulement dans le cinéma mais aussi désormais dans le monde de l’édition et du sport, se sont fait entendre : la photographe Valentine Monnier au sujet de Roman Polanski ; la directrice des éditions Julliard, Vanessa Springora s’agissant de l’écrivain Gabriel Matzneff ; l’ancienne championne de patinage Sarah Abitbol accusant son ex-entraîneur, Gilles Beyer. Et bien d’autres encore (exemples ici, , ou ou ). Des prises de parole dont se sont ensuite emparés les médias et la justice.

Pourtant le cinéma montre encore des signaux contradictoires et l’omerta perdure. Surtout lorsque la femme témoignant est moins puissante que le mis en cause. Nombre de personnalités du cinéma ont, dans la même intervention, soutenu Adèle Haenel, mais refusé de commenter le témoignage de Valentine Monnier. Dans les deux cas pourtant, des femmes dénoncent des violences sexuelles de la part de réalisateurs français, alors qu’elles étaient très jeunes (entre 12 et 15 ans pour la première ; 18 ans pour la seconde).

Même chose sur l’affaire Luc Besson. Une partie de ceux qui avaient refusé de s’exprimer sur les neuf témoignages de femmes accusant le réalisateur de comportements sexuels inappropriés ont salué publiquement le courage d'Adèle Haenel (lire notre article).

La même hypocrisie a entouré la promotion du film J’accuse de Roman Polanski : silences gênés, interventions dans les médias décommandées par l’équipe du film, tentatives de censure de questions sur l’affaire (lire notre article). Une partie de l’industrie du cinéma – et du monde de la critique – a crié à la censure, esquivé le sujet au prétexte qu'elle n’était ni « juge » ni « policier », ou a brandi la séparation de l’homme et de l’artiste. Une telle distinction est pourtant impossible dans le cas de Polanski, puisque le réalisateur lui-même a dressé un parallèle, dans le dossier de presse du film, entre le choix du sujet et sa vie personnelle. Il y explique que les accusations de viols le visant, les « mécanismes de persécution » qu’il connaît, ont « inspiré » J’accuse (lire l’analyse de l’universitaire Iris Brey sur Mediapart).

La libération de la parole des femmes soulève encore des résistances. Comme celle de l’acteur Jean Dujardin qui, tout en jugeant en octobre, dans le magazine Elle, le mouvement #MeToo « nécessaire », ajoute : « Mon idée de la femme ne va pas sans celle de son respect. Mais être obligé de le dire, c’est être suspect. C’est fatigant. » Ou celle du réalisateur Nicolas Bedos, qui, un mois plus tard, sur France Inter, dans une allusion à Luc Besson, fustige « le monde dans lequel on vit, là [...] où un réalisateur, producteur, va s’excuser de ses infidélités sur une chaîne d'info ».

L’arrivée de Roman Polanski en tête des nominations des César 2020 est un autre signal contradictoire envoyé par le monde du cinéma. Le récompenser du César de meilleur réalisateur « serait un symbole mauvais par rapport à la nécessaire prise de conscience que nous devons tous avoir dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes », a estimé le ministre de la culture, Franck Riester, vendredi sur France info. Aux votants « de prendre [leurs] responsabilités », a-t-il ajouté.

La liste des nommé·e·s aux César résume à elle seule ce paradoxe français : s’y côtoient Roman Polanski ; Adèle Haenel (nommée dans la catégorie « meilleure actrice » pour son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu) ; et le réalisateur François Ozon pour son film Grâce à dieu sur la pédocriminalité dans l’Église française.

Adèle Haenel (au centre) entourée de la réalisatrice Céline Sciamma et de l'actrice Noémie Merlant, durant la promotion du film «Portrait de la jeune fille en feu», le 29 septembre 2019, à New York. © Mike Coppola / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP Adèle Haenel (au centre) entourée de la réalisatrice Céline Sciamma et de l'actrice Noémie Merlant, durant la promotion du film «Portrait de la jeune fille en feu», le 29 septembre 2019, à New York. © Mike Coppola / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Les films de Roman Polanski (J’accuse) et Céline Sciamma (Portrait de la jeune fille en feu), respectivement 12 et 10 nominations au compteur, s’affrontent dans six catégories : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleurs costumes, meilleurs décors, meilleure photographie, meilleur son.

Face à cela, le monde du cinéma est traversé par trois types d’attitude. Ceux qui s’indignent des 12 nominations de Polanski. Ceux qui ne comprennent pas les protestations à l’encontre du cinéaste. Et ceux qui n’ont pas d’avis tranché ou ne veulent surtout pas s’exprimer sur le sujet. 

Questionné par le site Allociné, le réalisateur Arnaud Desplechin s’est dit « un tout petit peu [étonné] » par cette polémique. Soulignant le « nécessaire bouleversement » apporté par #MeToo, le cinéaste a ajouté : « Mais de là à accuser un homme, je ne sais pas faire... [...] Je suis pas bon en juge, je sais pas faire. »

L’actrice Doria Tillier a, elle, esquivé les questions par une plaisanterie : « Ah, vous essayez de me faire parler du sujet dont on a dû vous dire “n’en parlez pas !”. Moi aussi on m’a dit “n’en parle pas, n’en parle pas, ne dis pas ce que tu penses !” ». La comédienne dit avoir « un avis sur la question » mais « pas forcément arrêté ». « Je suis quand même ouverte encore à la réflexion et au débat. »


Nicolas Bedos, dont le film La Belle Époque est nommé onze fois aux César, estime, jeudi, dans le Figaro, qu’« en tant que “mâle blanc”, [sa] voix était totalement décrédibilisée ! ». Le réalisateur déplore que, dans cette séquence « à la fois formidable et particulièrement violente », « les gens s’agressent, s’invectivent », « ont peur, se censurent, se défilent, travestissent leur pensée de peur des répercussions éventuelles ». Il attaque aussi « la révolution féministe actuelle », qui, si elle est « un moment fort », « ne supporte pas la réserve, le débat, la nuance », selon lui. « Il y aurait beaucoup à dire sur les vertus et les dangers de la moralisation de l’expression artistique, sur la synthèse entre l’œuvre et l’artiste, la déflagration du cadre juridique. »

Dans le New York Times, Adèle Haenel rappelle de son côté que dans les débats sur #MeToo en France « beaucoup d’artistes ont confondu, ou voulu confondre, le jeu sexuel et l’agression ». Débats qui se sont positionnés « sur la question de la liberté d’importuner, et sur le prétendu puritanisme des féministes », dit-elle, « alors qu’une agression sexuelle est une agression, pas une pratique libertine ». Pour l’actrice, « distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire, “ce n’est pas si grave de violer des femmes” ». « À la sortie de J’accuse, on a entendu crier à la censure alors qu’il ne s’agit pas de censurer mais de choisir qui on veut regarder », souligne-t-elle. « La vraie censure dans le cinéma français, poursuit-elle, cest l’invisibilisation. Où sont les gens racisés dans le cinéma ? [...] Cela reste minoritaire. Pour l’instant, on a majoritairement des récits classiques, fondés sur une vision androcentrée, blanche, hétérosexuelle. »

Interviewée par Télérama, Andréa Bescond, réalisatrice du film Les Chatouilles, qui traite de la pédocriminalité, voit dans les douze nominations de Polanski quelque chose de « dur, maladroit et irrespectueux » : « Cet homme-là a déjà reçu assez d’honneurs, avec toutes les accusations qu’il a sur le dos. » La cinéaste juge « malsaine » la « dichotomie entre l’homme et l’artiste » : « Comment regarder l’œuvre de quelqu’un qui a violenté des personnes sans penser aux victimes ? »

Dans Libération, l'actrice Marina Foïs dénonce aussi « l’amalgame qui consiste à assimiler les luttes égalitaires et antisexistes à un retour vers une société puritaine et moraliste ». « Les crimes sexuels se jugent en cours d’assises. Mais ne pas entendre ce que provoquent ces nominations parmi les victimes, les militantes, ne pas considérer la colère, l’indignation, la douleur, c’est être complètement à côté de la plaque », explique-t-elle. Ajoutant : « Le moment est important, je pense, même ses excès ont du sens. » Questionnée sur le grand « malaise » entourant les nominations de Polanski, la comédienne a répondu qu'elle redoutait surtout « le silence ».

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Mise à jour: cet article a été actualisé vendredi 28 février à 11h07 avec la réaction du ministre de la culture, France Riester.