Argent libyen: Brice Hortefeux s’est montré fragile devant la police

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Entendu le 20 mars sous le statut de « suspect libre », l’ancien ministre de l’intérieur s’est retrouvé confronté par les enquêteurs de l’Office anticorruption de la police judiciaire à des éléments circonstanciés qui ont fragilisé sa défense, selon le compte-rendu de ses auditions. Quitte à contredire Nicolas Sarkozy.

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L’éternel lieutenant de Nicolas Sarkozy est dorénavant en première ligne, et il le sait. Brice Hortefeux, ancien ministre de l’intérieur et indéboulonnable bras droit de l’ex-chef de l’État depuis bientôt quarante ans, a accueilli avec nervosité les derniers développements de l’affaire des financements libyens, qui ont débouché la semaine dernière sur la triple mise en examen de Nicolas Sarkozy pour corruption, financement illicite de campagne électorale et recel de détournements de fonds publics libyens.

Brice Hortefeux au Parlement européen. © Reuters Brice Hortefeux au Parlement européen. © Reuters
« Mes contacts avec la Libye se limitent à moins de 24 heures avec une nuit sur place et à l’issue de ce déplacement je n'ai jamais eu un quelconque contact avec les autorités libyennesAucun séjour avant 2005, aucun séjour après, aucun contact avant, aucun contact après. Au total, moins de 24 heures consacrées à la Libye », a-t-il détaillé aux enquêteurs, lors de sa déposition en qualité de suspect, le 20 mars.

Inscrit au voyage officiel de Nicolas Sarkozy à Tripoli, le 6 octobre 2005, il n’était pas venu. Réinvité le 23 novembre 2006, il avait décliné. La seule présence sur laquelle Brice Hortefeux s’exprime se limite donc à un aller-retour effectué le 22 décembre 2005. Ces « moins de 24 heures » suffisent pourtant à placer Brice Hortefeux au cœur de l’enquête. Et des soupçons.

Car ce soir-là, le ministre délégué aux collectivités territoriales a rencontré secrètement un hiérarque du régime, Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et patron des services secrets militaires, à son domicile, en dehors de toute présence officielle française, mais en compagnie de l'intermédiaire Ziad Takieddine. Entendu le 2 janvier 2017 à Tripoli, Abdallah Senoussi a déclaré que Brice Hortefeux lui « avait tendu une feuille sur laquelle étaient saisis un nom de banque et un numéro de compte », lui indiquant que c’était le compte sur lequel devaient être virées les sommes d’argent versées par les Libyens en soutien à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Une partie des flux bancaires a été depuis retrouvée par les policiers.

« Une fable grotesque », a préféré riposter, lundi 26 mars, Brice Hortefeux, dans les colonnes du quotidien Le Parisien. L’ancien ministre a pourtant été confronté par les enquêteurs de l’Office anticorruption (OCLCIFF) à des éléments circonstanciés qui ont fragilisé sa ligne de défense, selon le compte-rendu de ses deux auditions.

Brice Hortefeux a reconnu « des relations professionnelles devenues cordiales » avec Ziad Takieddine, l’intermédiaire qualifié de « sinistre individu » et de « voyou » par Nicolas Sarkozy lors de sa garde à vue qui s’est tenue au même moment et dans le même immeuble de la police judiciaire (voir ici).

Les enquêteurs ont aussi retrouvé trace d’une intervention de Brice Hortefeux auprès de la cellule fiscale du ministre de l’économie, en septembre 2004, en faveur d’une société offshore détenue par l’autre intermédiaire de l’affaire libyenne, Alexandre Djouhri, interpellé à Londres le 8 janvier et sous le coup d’un mandat d'arrêt émis par les juges français. L’ancien ministre a déclaré n’avoir « aucun souvenir de cette note ». « Je n’ai jamais rencontré Monsieur Djouhri, je ne lui ai jamais parlé et n’ai jamais été en relation avec lui en quelque période que ce soit. » Avant d'ajouter : « Nicolas Sarkozy ne m’en a jamais parlé. »

Les faiblesses de la défense de Brice Hortefeux, aujourd’hui eurodéputé, s’accumulent sur trois fronts : sa longue amitié avec l’intermédiaire Ziad Takieddine, sa réunion secrète à Tripoli et des soupçons insistants d’usage d’espèces.

  • SA LONGUE AMITIÉ AVEC TAKIEDDINE

Brice Hortefeux a assuré aux enquêteurs avoir rencontré l’intermédiaire Ziad Takieddine au début des années 2000 lors d’une réception « chez un ami commun », Thierry Gaubert. Ancien collaborateur de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) puis au ministère du budget (1993-95), Thierry Gaubert est aujourd’hui renvoyé devant le tribunal correctionnel pour avoir, avec Ziad Takieddine, participé pendant qu’il était à Bercy à un système de collecte de fonds illégaux dans le but de financer la campagne présidentielle d’Édouard Balladur, grâce aux prélèvements de commissions occultes sur des marchés d’armement avant de les acheminer sous forme d’espèces de Genève à Paris. C’est ce qu’on appelle le volet financier de l’affaire Karachi.

MM. Hortefeux et Gaubert MM. Hortefeux et Gaubert

Quand les policiers demandent à Brice Hortefeux de décrire les activités professionnelles de Takieddine, l’ancien ministre de l’intérieur se montre embarrassé : « J’ai peur que cela vous paraisse ridicule. Quand j’ai l’ai rencontré, j’ai cru qu’il était promoteur immobilier parce qu’il parlait d’Isola 2000 [Takieddine fut dans les années 1980 le directeur de la station de ski – ndlr] ». Puis il poursuit : « J’ai mieux compris ses activités quand il m’a contacté pour relancer les relations commerciales avec le Moyen-Orient, par la connaissance de ces milieux moyen-orientaux dont il est originaire [il est natif du Liban – ndlr], de faciliter les intérêts de notre pays. »

Brice Hortefeux se souvient de Takieddine comme d’un homme très introduit dans le monde politique français, surtout à droite, et même médiatique. « Il était connu […] de personnalités respectables », confie-t-il. Le bras droit de Sarkozy raconte avoir notamment croisé l’intermédiaire, lors de dîner ou de vacances, en compagnie de l’ancien président de l’Assemblée nationale Philippe Séguin, des anciens ministres Renaud Donnedieu de Vabres et Jean-François Copé ou encore d’Étienne Mougeotte, ex-dirigeant de TF1 et du Figaro.

Plusieurs photos rendues publiques ces dernières années par Mediapart ont permis de documenter la proximité de Brice Hortefeux avec Ziad Takieddine. Sur certains clichés, on voit le premier en vacances sur le yacht du second. Sur d’autres, les deux hommes posent au domicile de l’intermédiaire. Takieddine était également, entre 2005 et 2007, un interlocuteur régulier de Claude Guéant, directeur de cabinet puis de campagne de Nicolas Sarkozy, comme le prouve une importante documentation récupérée par les enquêteurs.

Ziad Takieddine et Brice Hortefeux, en 2003, devant le yacht de l'intermédiaire. © DR/Mediapart Ziad Takieddine et Brice Hortefeux, en 2003, devant le yacht de l'intermédiaire. © DR/Mediapart

MM. Hortefeux et Takieddine, en 2005 © dr MM. Hortefeux et Takieddine, en 2005 © dr

Cette double proximité apparaît aujourd’hui en net décalage avec les récentes éructations de l’ancien président français à l’endroit de Ziad Takieddine : « Un menteur doublé d’un fou », avait-il dénoncé en garde à vue. Nicolas Sarkozy a bien conscience de ce grand écart. Cela explique pourquoi l’ancien chef de l’État a été obligé pour se défendre de mettre en difficulté son ami Brice Hortefeux devant les juges d’instruction Serge Tournaire, Aude Buresi et Clément Herbo : « Que Brice Hortefeux à titre personnel ait pu le fréquenter, c’est sa décision. » Avant de lâcher à son tour Claude Guéant : « Je ne sais pas quand, et combien de fois [Ziad Takieddine] a vu M. Guéant, il s’en expliquera. »

Sur procès-verbal, Brice Hortefeux dit ne rien avoir su des revenus de Takieddine, si ce n’est qu’il « semblait très à l’aise financièrement ». Au total, il reconnaît avoir rencontré « sept ou huit fois » Takieddine. En 2010, interrogé pour le livre Le Contrat (Stock), sur l’affaire Karachi, il assurait pourtant ne l’avoir croisé que trois fois dans sa vie…

Après le retour de la droite au pouvoir en 2002, Ziad Takieddine va être, au service du cabinet Sarkozy place Beauvau, l’intermédiaire principal entre la France et l’Arabie saoudite pour la conclusion du gigantesque marché de protection des frontières du Royaume, évalué à 7 milliards d’euros, le contrat Miksa. « De mémoire, les autorités saoudiennes, pour conclure cet important contrat, ne souhaitaient pas qu’il s’agisse purement d’un accord commercial avec les entreprises mais insistaient pour qu’il y ait un engagement de l’État », se souvient Hortefeux.

Tandis qu’au même moment, entendu en garde à vue, Nicolas Sarkozy démentait catégoriquement toute implication personnelle de Brice Hortefeux dans le dossier Miksa, le principal intéressé avouait l’inverse : « Les autorités saoudiennes ont fait savoir qu’elles souhaitaient connaître l’entourage du ministre de l’intérieur, son principal collaborateur, son directeur de cabinet et un proche, en l’occurrence moi […] Je me suis rendu à deux reprises sur place. J’y ai rencontré le ministre de l’intérieur et le vice-ministre. »

Cette contradiction entre Hortefeux et Sarkozy est d’autant plus embarrassante que les négociations du contrat Miksa avaient été interrompues in extremis par l’Élysée de Jacques Chirac fin 2003, les chiraquiens suspectant les sarkozystes d’avoir organisé des dérivations financières sur le marché dans le but de financer illégalement la campagne présidentielle de 2007. De fait, comme Mediapart l’a déjà rapporté, Ziad Takieddine devait percevoir sur Miksa la somme vertigineuse de 350 millions d’euros de commissions occultes, moyennant l'implication personnelle du ministre de l’intérieur.

Or c’est de l'échec saoudien qu’est née l'histoire libyenne de Sarkozy.

Interrogé à plusieurs reprises par les policiers pour savoir si le cabinet Sarkozy au ministère de l’intérieur ou lui-même, une fois nommé ministre place Beauvau (2009-2011), avait sollicité et/ou reçu des notes des services de renseignement sur Takieddine, Brice Hortefeux a répondu « non » à chaque fois. Leur relation reposait sur la confiance.

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