Déferlement de haine dans l’audiovisuel: mais que fait le CSA?

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Une nouvelle vague de propos haineux dans l’audiovisuel a suivi l’attentat de Conflans, après une rentrée médiatique déjà largement dominée par la rhétorique de l’extrême droite. Le CSA aurait-il renoncé à jouer son rôle de régulateur ?

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Après une rentrée médiatique déjà phagocytée par la rhétorique de l’extrême droite, l’atroce assassinat de Samuel Paty a donné lieu dans les jours qui ont suivi à une nouvelle déferlante de propos haineux dans l’audiovisuel. Invité à réagir à l’allocution présidentielle qui a suivi l’attentat de Conflans sur CNews, l’avocat Gilles-William Goldnadel s’est livré à ce commentaire : « On voit bien à quel point le verbe a ses limites […] J’ai ma colère pour les responsables de là où nous sommes et ce ne sont pas que des islamistes. Et le plus bel hommage qu’on puisse rendre à Samuel c’est de le venger. » Un appel au meurtre, en somme, comme ne peut l’ignorer cet homme de loi invité régulier d’une chaîne qui a fait du racisme et de la xénophobie son fonds de commerce.

Dans un registre à peine plus policé, l’essayiste Pascal Bruckner, sur le plateau d’Arte, a violemment pris à partie l’essayiste Rokhaya Diallo. « Votre statut de femme musulmane et noire vous rend privilégiée, cela vous permet de dire un certain nombre de choses […]. Je pense notamment à ce que vous avez dit sur Charlie Hebdo et qui a entraîné la mort des douze de Charlie Hebdo », lui a-t-il lancé, avant de préciser sa pensée : « Vous avez armé le bras des tueurs. »

Appel au meurtre, accusation de meurtre… Sud Radio, de son côté, a jugé bon d’inviter pendant près d’une heure le blogueur d’extrême droite Papacito pour qu’il donne son avis sur la conduite à tenir après l’attentat de Conflans.

« Faut-il des profs armés ? », interroge le journaliste. « Non, les profs sont beaucoup trop gauchistes pour qu’on les arme. Il faut des types qui ne sont pas liés à l’Éducation nationale… Pourquoi pas des parachutistes ? Un par classe avec un P-35 et je vous garantis que l’ordre va vite revenir », s’enthousiasme – en roue libre – celui qui prédisait récemment que « ces merdes de communistes viendront pleurer à genoux pour revendiquer un peu de fascisme »… Des propos cités, une nouvelle fois, à l’antenne.

Le blogueur d'extrême droite Papacito invité de Sud Radio. Le blogueur d'extrême droite Papacito invité de Sud Radio.

Le paysage audiovisuel français a offert ces derniers jours un visage souvent hideux, relançant, une fois de plus, le débat sur le rôle du CSA, censé rappeler les lignes rouges aux chaînes à qui il accorde le droit d’émettre.

Au lendemain de ses tonitruantes déclarations sur les mineurs isolés « tous violeurs, assassins, voleurs », Éric Zemmour était d’ailleurs réapparu, la mine souriante, sur CNews, la chaîne dont il est la vedette. Trois fois condamné et toujours là, fidèle au poste, à déverser jour après jour son discours de haine. Là encore, la même interrogation : mais que fait donc le CSA ? À quoi sert une instance de régulation de l’audiovisuel si elle ne peut empêcher un prêcheur de haine récidiviste de continuer à distiller son poison raciste et xénophobe sur une chaîne autorisée à émettre par l’instance de régulation de l’audiovisuel ? Une chaîne qui s’est engagée auprès du CSA, par le biais d’une convention signée par ses dirigeants, à respecter un certain nombre de principes, à commencer par le respect de la dignité humaine…

L’intarissable logorrhée du cas Zemmour, comme symbole de l’impuissance du CSA à contenir la vague brune qui a déferlé dans les médias ces dernières années…

Il y a un an, après la « Convention de la droite », organisée par des proches de Marion Maréchal, et la diffusion en direct d’un pur et simple appel à la guerre civile proféré par le polémiste, une ancienne « sage » du CSA, la journaliste Mémona Hintermann, demandait dans une tribune publiée dans Le Monde une sanction exemplaire contre la chaîne qui avait diffusé le discours sans garde-fou, LCI en l’occurrence. Sinon, s’inquiétait-elle, « dans un contexte où les chaînes dites d’info se livrent à une surenchère dans la conquête de franges de l’opinion qui attendent toujours plus dans le dénigrement de millions de citoyens français [, dans] cette bataille de parts d’audience, s’il n’y a pas de sanction suffisamment dissuasive et infamante, des concurrents n’hésiteront pas à aller encore plus loin. Jusqu’où ? ».

Un an plus tard, difficile de nier que de nouvelles digues ont été franchies, admet l’ancien membre du CSA Rachid Arhab. « Mon sentiment de citoyen, c’est que depuis quelques mois, et même s’il faudrait faire un état des lieux précis sur le sujet, on assiste effectivement à une extrême droitisation de l’audiovisuel et une banalisation de certains propos qu’on aurait jugés hier totalement inacceptables. »

Pourquoi le CSA laisse-t-il faire ? N’a-t-il pas les outils adéquats pour sanctionner ces dérives comme le président de l’institution pouvait le laisser entendre dans l’émission médias de France Inter ?

Officiellement, le CSA, créé dans le sillage de la fin du monopole public, est chargé de faire respecter aux chaînes un cahier des charges précis, détaillé dans la convention qu’elles signent avec l’institution. Or, entre les textes de ces conventions et la réalité de certains programmes, le décalage est manifeste.

La convention qu’a passée CNews avec le CSA stipule que l’éditeur (la chaîne) doit assurer « le pluralisme des courants de pensée et d’opinions » ; l’éditeur veille « à ne pas encourager des comportements discriminatoires en fonction de la race ou de l’origine, du sexe, de l’orientation sexuelle, de la religion ou de la nationalité ». Autrement dit, le CSA n’autorise pas les chaînes d’opinion et encore moins la diffusion de discours racistes matin, midi et soir. Difficile de ne pas voir le fossé entre ce texte et bon nombre d’émissions de la « Fox News à la française » voulue par Vincent Bolloré.

« Il y a des engagements pris par les chaînes dans ces conventions, il faut les faire respecter », s’agace l’avocate spécialiste du droit audiovisuel Virginie Marquet. « Dans le cas de CNews, on est quand même sur un haut niveau de manquement. C’est au CSA d’agir avec la plus grande fermeté. Lorsqu’il y a des affaires de publicité clandestines, ils sont capables d’agir promptement. Là, face à des propos qui incitent à la haine raciale, une journaliste qui ne réagit quasiment pas, et une diffusion en différé qui permettait à la chaîne de supprimer ce passage, il me semble qu’il faut une réaction à la hauteur de la gravité des faits. »

Au siège du CSA, quai André-Citroën, si l’on refuse – en pleine procédure – de s’exprimer sur le fond de ce dossier, on prend soin de préciser que l’institution n’est pas restée inerte face au « cas » Zemmour. L’an dernier, après son discours tenu lors de la Convention de la droite, le CSA a ainsi, pour la première fois de son histoire, employé « l’article 40 », qui fait obligation à toute autorité ou représentant de l’État ayant connaissance d’un délit de le signaler au procureur de la République. Lors du procès contre Zemmour qui a suivi, et qui a abouti à sa condamnation pour « provocation à la haine », le directeur général du CSA était présent pour montrer l’implication de l’institution dans la procédure.

LCI, qui avait diffusé le discours de Zemmour en direct, n’avait en revanche écopé que d’une « mise en garde », les patrons de la chaîne Fabien Namias et Thierry Thuillier ayant été convoqués au siège du CSA pour s’expliquer. Si certains s’étaient émus de la légèreté de la sanction, le CSA laisse entendre que cela n’aurait pourtant pas été sans effet. Le récent débarquement par LCI de Geoffroy Lejeune, le jeune rédacteur en chef de Valeurs actuelles, qui y avait son rond de serviette, à la suite du scandale provoqué par la fiction dégradante montrant la députée Danièle Obono en esclave, ne serait pas totalement étranger au rappel à l’ordre du CSA l’an dernier.

Après la mise en demeure de CNews, à la suite des propos tenus par Zemmour sur le général Bugeaud (« Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence à massacrer les musulmans, et même certains juifs. Eh bien moi, je suis aujourd’hui du côté du général Bugeaud. C’est ça, être Français ! »), la chaîne a également décidé de diffuser son émission en léger différé. Ce qui signifie que, juridiquement, la direction de CNews engage sa responsabilité sur les propos tenus. Au CSA, on y voit une première victoire. Après la dernière sortie du polémiste sur les mineurs isolés, l’institution a d’ailleurs fait l’objet d’un nouvel article 40 et les responsables de la chaîne – le directeur de CNews Serge Nedjar ayant été ce jour-là en régie – pourraient être cette fois condamnés.

En dehors de ces recours en justice, les textes qui régissent l’institution permettent, potentiellement, toute une palette de sanctions. Mais qui sont longues et pas toujours très dissuasives. « Lorsqu’un manquement d’une chaîne à ses obligations légales, réglementaires ou conventionnelles est constaté, le CSA peut prononcer une mise en demeure. Quand un manquement de même nature est à nouveau relevé, le rapporteur indépendant est alors saisi. Il décide, si les faits portés à sa connaissance le justifient, de l’ouverture d’une procédure à l’encontre de la chaîne et, le cas échéant, propose une sanction au CSA », rappelle à Mediapart le président du CSA Roch-Olivier Maistre.

En clair, si un éditorialiste dérape en tenant des propos homophobes, puis une seconde fois des propos racistes, aucune procédure de sanction n’est déclenchée. Ce qui rallonge encore un peu plus les procédures, c’est qu’avant la « mise en demeure », le CSA utilise également la « mise en garde ».

« Nous sommes une autorité administrative indépendante qui a le pouvoir de prononcer des sanctions assimilables à celles des juridictions pénales. C’est la raison pour laquelle nos procédures se doivent d’apporter des garanties », souligne Roch-Olivier Maistre, lorsqu’on s’étonne de la lourdeur du processus qui, de fait, semble laisser le champ libre aux propos les plus nauséabonds.

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