Loi sur le travail: notre dossier Entretien

Marylise Lebranchu: «C’est François Hollande qui a changé»

L'ancienne ministre, débarquée lors du remaniement, a retrouvé sa liberté de parole. Elle critique la version actuelle de la loi sur le travail. « L'équilibre entre Valls et le discours du Bourget ne se fait plus », dit-elle.

Lénaïg Bredoux

29 février 2016 à 20h05

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Elle a passé presque quatre ans au gouvernement. Ministre de la décentralisation et de la fonction publique jusqu'au dernier remaniement, Marylise Lebranchu a été débarquée d'un simple coup de téléphone « d'une minute ». Le président de la République lui a dit qu'il fallait faire de la place, notamment pour le patron des Radicaux de gauche Jean-Michel Baylet. Sans compter qu'avoir deux Finistériens dans l'équipe, avec le ministre de la justice Jean-Jacques Urvoas, est contraire aux traditions de la Ve République.

Cette ancienne proche de Martine Aubry, garde des Sceaux de Lionel Jospin, a donc retrouvé son mandat de députée, aux dépens de son suppléant Gwenegan Bui, qui quitte l'Assemblée. Désormais libre de sa parole, elle explique avoir failli démissionner du gouvernement quand Christiane Taubira en est partie. En cause : la déchéance de nationalité. Elle dénonce aussi le déséquilibre de la loi sur le code du travail, dite loi El Khomri. « Il faut retravailler avec les syndicats et les parlementaires », dit l'ex-ministre. « François Hollande a changé par rapport à la ligne dite “du Bourget” », explique encore Marylise Lebranchu.

Dès l’annonce de votre départ du gouvernement, vous avez prévenu que vous alliez retrouver votre liberté de parole…

Marylise Lebranchu. Oui ! Quand on est ministre, la parole est totalement contrainte.

Trop ?

Non. J’ai appris à faire la différence entre la fonction et la personne. Quand on est dans une fonction, on l’accepte telle qu’elle est : comme disait Chevènement, on ferme sa gueule, ou on démissionne. J’ai choisi de rester au gouvernement, et donc d’accepter la contrainte. Sinon, je pouvais partir… La question s’est réellement posée.

Quand ?

Lorsque Christiane Taubira a quitté le gouvernement. Mais je me disais qu’en tant que responsable politique, je ne pouvais pas ajouter un petit élément de crise à un petit élément de crise. Je pense que c’était malvenu pour mon pays. Et finalement, je n’ai pas eu le choix de rester ou de partir. C’est le président qui a pris la décision. Je vais donc retrouver ma liberté de parole.

Marylise Lebranchu © Reuters

Pourquoi avez-vous hésité à démissionner de votre ministère ?

Parce que mon député suppléant, Gwenegan Bui, m’a demandé s’il pouvait voter contre la déchéance de nationalité. J’ai estimé que je ne pouvais pas exiger de quelqu’un qu’il vote à l’encontre de ce que lui dictait sa conscience politique. D’autant plus qu’il a subi des pressions très inélégantes. Je déteste ces ambiances où l’on vous dit : « Si tu ne votes pas pour, on te mettra un député d’ouverture dans ta circonscription. » Ce n’est pas de la bonne politique. Ce n’est pas digne d’hommes d’État. Il faut toujours faire la différence entre hommes politiques et hommes d’État. Quand on est au gouvernement, on n’a pas le droit d’exercer ce genre de pressions. On ne fait pas de la politique avec la menace.

De mon côté, dire “oui” à son vote “non” me mettait évidemment dans une position délicate. J’ai, de fait, touché à la solidarité du gouvernement.

Si vous aviez été députée, auriez-vous, vous aussi, voté contre la déchéance de nationalité ?

Oui.

Parce que cela heurte également votre conscience politique ?

Oui. Je pense honnêtement que le texte revu est beaucoup moins grave que la version initiale. Mais c’est le fait d’avoir posé le principe de la déchéance qui nous a posé problème.

Cela dit, je comprends pourquoi le président l’a fait. C’était une façon de veiller à la fragmentation de la société et, de ce point de vue, c’était politiquement intelligent. La droite, à la suite de l’extrême droite, distillait cette onde, inutile et inquiétante, de la déchéance de nationalité. Si François Hollande n’avait pas posé la question, elle serait restée dans le débat. Et elle aurait provoqué une petite musique détestable et davantage encore de fragmentations dans la société française. 

J’avais dit, et écrit, à François Hollande le 29 décembre 2015 qu’il me semblait qu’il fallait surtout utiliser le mot « débat ». C’est d’ailleurs ce qu’il a fait dans son intervention télévisée du 31 décembre. Il a mis en débat ce que la droite distillait partout. C’était de la bonne politique. Et c’est pourquoi je n’étais pas décidée à partir. Mais il faudrait stopper la réforme constitutionnelle après le Sénat si le vote du Sénat n’est pas positif aux 3/5es. Il ne faut pas s’arc-bouter sur ce sujet.

Pourquoi ?

C’est un débat qui n’est plus populaire. Plus personne ne s’en occupe. Depuis que j’ai quitté le gouvernement, beaucoup de gens viennent me voir. Ils m’ont parlé de la gauche au pouvoir, des aides aux entreprises, ou du code du travail… Mais personne n’est venu discuter de la déchéance de nationalité.

Sur le code du travail, justement, que pensez-vous de la loi dans sa formulation actuelle ?

Je ne l’ai pas encore entièrement disséquée. Mais il y a des points à revoir. Je n’ai pas d’opposition de principe à la généralisation des accords d’entreprise mais à la condition qu’ils soient mieux encadrés. Il faut absolument obtenir le mandatement, que la CFDT demande.

Par ailleurs, il faut supprimer le plafonnement des indemnités devant les prudhommes. On ne peut pas prédéterminer une sanction parce qu’on ne peut pas prédéterminer la qualité d’une faute en terme de droit. J’ai été garde des Sceaux – je ne peux pas défendre les peines plancher. Et donc pas davantage les réparations plancher. C’est une question de principe. On veut faire une forme de rescrit prud'homal. Mais on ne parle pas, ici, d’un redressement fiscal !

Plus généralement, on a trop souvent tendance à confondre la question du travail et celle de l’emploi. Ce n’est pas la même chose. L’emploi, c’est le nombre de personnes qui travaillent. Le travail, c’est la qualité de vie au travail. Au travail, vous donnez du temps, de l’intelligence, mais aussi de votre corps. À ce titre-là, vous devez être protégé. La faute première qui nous a entraînés vers cette loi, c’est l’oubli de cette distinction.

Sauf que les partisans de cette loi expliquent précisément que ce sont les trop grandes lourdeurs du travail, les protections, qui empêchent la création d’emplois…

On crée de l’emploi mais avec quel progrès en terme de qualité de vie au travail ? Que dit-on, au XXIe siècle, à ceux qui travaillent dans l’agroalimentaire dans des conditions difficiles, à ceux dont les mails ne se coupent pas à 19 heures alors qu’ils ont commencé à 7 heures ? Est-ce que tout cela est juste ? Et est-ce qu’on prend en compte tous ceux qui donnent de leurs corps ? Ils sont nombreux. Il est très facile de raisonner de manière désincarnée quand on gagne plus de 5 000 euros – c’est le cas des députés, des ministres, des hauts fonctionnaires et des dirigeants du Medef – et qu’on est dans la classe la plus riche de France.

De la même manière, sur la majoration des heures supplémentaires d’au moins 10 %, sur un Smic net, cela fait moins de 80 centimes pour une heure travaillée – cela fait un yaourt. Je peux comprendre que, dans une entreprise, il peut y avoir un “coup de bourre”, avec des heures supplémentaires majorées à 10 %. Mais si cela devient systématique, c’est autre chose. Et puis, les 10 % vont-ils aussi s’appliquer au travail du dimanche ? Dans cette loi, il y a de bonnes choses parce qu’il faut simplifier le code du travail. Mais sur plusieurs points, il faut retravailler avec les syndicats et les parlementaires.

Comment expliquez-vous que le gouvernement soit arrivé à un projet de loi si contesté ?

Parce que le texte va trop loin. Trop, c’est trop. En plus, le débat a été tué quand la ministre [Myriam El Khomri – ndlr] a parlé de 49-3 avant même que le texte soit présenté en conseil des ministres. Je n’avais jamais vu cela dans ma vie. C’est une erreur grave. Car elle crée d’emblée une lecture négative.

Pourquoi cette menace d’emblée ?

Je ne l’explique pas. Quand vous décidez d’une loi, vous le faites dans l’intérêt du pays. L’intérêt du pays peut conduire au 49-3 – je l’entends tout à fait. Mais d’abord, vous avez la volonté de convaincre. Là, je ne comprends pas…

Mais cela ressemble quand même au premier ministre avec lequel vous avez travaillé pendant près de deux ans…

Manuel Valls est Manuel Valls depuis le premier jour de sa nomination. Et depuis la primaire de 2011. S’il y a bien une chose que je ne lui reproche pas, c’est d’être très structuré politiquement. Il a un corpus idéologique défini. On sait où il va. Son arrivée à Matignon n’était pas anodine. L’équilibre devait se faire entre Manuel et François Hollande, et le discours du Bourget. Aujourd’hui, cet équilibre ne se fait plus.

Mais ce n’est pas du fait de Manuel Valls. C’est François Hollande qui a changé par rapport à la ligne dite “du Bourget”. Et puis, Manuel Valls a été choisi par le président de la République. Je n’ai pas à en vouloir au premier ministre. En revanche, je n’ai pas compris les conditions du départ de Jean-Marc Ayrault, avec un accord entre Manuel Valls, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, qui n’a pas été conçu avec une ligne politique claire.

Manuel Valls, François Hollande et Marylise Lebranchu, le 14 septembre 2015 © Reuters

En voulez-vous au président de la République de ne pas avoir maintenu l’équilibre politique promis entre Manuel Valls et le discours du Bourget ?

Je n’en veux à personne. On parle de la gestion d’un pays, pas d’un congrès du Parti socialiste. Et puis je cherche toujours des explications : moi, je n’ai pas marché dans le sang des victimes sur le trottoir. Je n’ai pas vécu ces traumatismes d’une violence inouïe. Il y a cependant des choses que je ne comprends pas. Par exemple, je reste persuadée qu’on peut dire aux Français qu’on ne pourra sortir de la crise économique qu’au niveau européen et mondial. Ce n’est pas une question de réformes structurelles. Le chômage structurel change avec la conjoncture ! Notre problème, c’est bien la crise économique. Pas les 35 heures.

En Europe, comme sur les questions internationales, François Hollande a bien travaillé à bas bruit. À l’étranger, l’image de la France se redresse. C’est ce qui garantit le mieux la vie économique des Français, et leur vie tout court. Mais le président ne présente jamais sa politique comme un tout. On a l’impression qu’il y a des baguettes magiques – le code du travail rénové, les cars Macron… Mais c’est faux : il n’y a pas de baguette magique ; il y a un tout dans un monde qui bouge. Notre discours manque de hauteur. Il faut exprimer notre vision politique. Et expliquer quel est notre projet de société.

Vous avez partagé sur Twitter la tribune cosignée par Martine Aubry publiée dans Le Monde. Vous en partagez le constat ?

Bien sûr. Même si je n’aurais pas utilisé le même ton parce que j’ai un délai de décence. Je viens de sortir du gouvernement – je suis coresponsable. Mais je pense que le débat est nécessaire.

Je refuse que l’on se cantonne à un débat sur le pragmatisme. Le pragmatisme, c’est quand on n’a pas d’idéologie. Ou pas de pensée. J’en ai assez d’entendre parler, depuis des années, de faire tomber les tabous. En politique, il n’y a aucun tabou. Cela n’existe pas. C’est le signe de l’influence de la notoriété médiatique. Pour avoir sa première de couv’ d’un hebdomadaire, il faut dire que les 35 heures, c’est mal, comme l’a fait Emmanuel Macron. En trois phrases, il est apparu moderne. En réalité, il ne s’attaque pas à des tabous, mais à des fondamentaux. Tout cela est fatigant. Parce que la notoriété personnelle prend le pas sur l’intérêt du pays.

Pensez-vous comme Manuel Valls qu’il y a aujourd’hui « deux gauches irréconciliables » ? Ou, à tout le moins, que nous sommes à la veille d’une explosion de la gauche telle qu’on la connaît aujourd’hui ?

La famille de la gauche, dont le PS, se pose beaucoup de questions. Et elle est sûrement en train de recomposer ses courants. Il faut être simple en politique : il faut avoir une vision de la société et l’écrire. Et après, on peut avoir des différences sur la manière d’y parvenir. Mais il faut rester dans des valeurs fondamentales. Il faut retrouver ce corpus commun. Le PS en tant que tel, et les Verts, pourraient constituer un corpus idéologique.

Entre Manuel Valls et Cécile Duflot ?

Je pense qu’on peut continuer à faire des courants. Cela ne me choque pas d’aller du quasi-centre jusque très à gauche. Parce que c’est comme cela qu’on constitue une majorité pour gouverner. Pas autrement.

Mais la majorité qui a porté François Hollande au pouvoir en 2012 semble avoir complètement volé en éclats. Comme si le président de la République avait méthodiquement découragé son électorat – les fonctionnaires par exemple.

Pas méthodiquement. Sur les fonctionnaires, ils m’ont laissé faire. Je crois avoir amélioré le lien entre eux et le gouvernement, notamment sur la reconnaissance qu’ils méritent. Les fonctionnaires savent bien la différence entre nous et la droite. Mais ce qui est très grave, c’est que Marine Le Pen a repris les revendications des fonctionnaires – le statut ou le point d’indice… Je suis désespérée de voir que 30 % des fonctionnaires votent pour le Front national.

Notre première erreur a été commise en juillet 2012, quand nous n’avons pas voulu dire que les 600 milliards d’euros de dettes en plus étaient une catastrophe nationale. Et qu’on était en train de perdre la souveraineté nationale. Les divorces sont partis de là. Et je me sens aussi coresponsable de ce mauvais choix – je ne me suis pas assez battue à l’époque.

Le divorce ne vient-il pas de la première inflexion de la politique du gouvernement, avec le premier plan d’aide aux entreprises, le CICE, à l’automne 2012 ?

Nous savions tous que nous avions un problème de compétitivité. J’ai toujours été favorable au fait d’enlever les cotisations familiales des cotisations sociales. Au moment du CICE, Bercy nous a expliqué que cette mesure était impossible à mettre en place rapidement. Le CICE devait donc être un dispositif transitoire, pour agir vite. Cela ne m’a pas choquée.

Ce qui m’a choquée, c’est qu’on ne soit pas capable de faire la différence entre les secteurs. Pourquoi n’a-t-on pas exclu la banque et les assurances du champ d’application ? Mais là aussi, je suis coresponsable. À l’époque, j’avais interrogé Jérôme Cahuzac [ministre du budget – ndlr] ; il m’a dit que c’était impossible. Même chose pour les contreparties : elles sont indispensables. J’ai rencontré des grands patrons qui attendaient qu’on leur demande des garanties ! Ils avaient même préparé des bilans qu’on ne leur a jamais réclamés.  

Quand on est ministre, on est très vite débordé par ses dossiers. Les ministres ne sont pas les mieux placés pour réfléchir au mieux aux dossiers de leurs collègues. C’est pour cela que les partis doivent se comporter comme des ONG, comme le disait autrefois Martine Aubry.

Lénaïg Bredoux


Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
Grand entretien
par Fabien Escalona et Romaric Godin
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne