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Mediapart jeu. 29 sept. 2016 29/9/2016 Édition du matin

Marylise Lebranchu: «C’est François Hollande qui a changé»

29 février 2016 | Par Lénaïg Bredoux

L'ancienne ministre, débarquée lors du remaniement, a retrouvé sa liberté de parole. Elle critique la version actuelle de la loi sur le travail. « L'équilibre entre Valls et le discours du Bourget ne se fait plus », dit-elle.

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Elle a passé presque quatre ans au gouvernement. Ministre de la décentralisation et de la fonction publique jusqu'au dernier remaniement, Marylise Lebranchu a été débarquée d'un simple coup de téléphone « d'une minute ». Le président de la République lui a dit qu'il fallait faire de la place, notamment pour le patron des Radicaux de gauche Jean-Michel Baylet. Sans compter qu'avoir deux Finistériens dans l'équipe, avec le ministre de la justice Jean-Jacques Urvoas, est contraire aux traditions de la Ve République.

Cette ancienne proche de Martine Aubry, garde des Sceaux de Lionel Jospin, a donc retrouvé son mandat de députée, aux dépens de son suppléant Gwenegan Bui, qui quitte l'Assemblée. Désormais libre de sa parole, elle explique avoir failli démissionner du gouvernement quand Christiane Taubira en est partie. En cause : la déchéance de nationalité. Elle dénonce aussi le déséquilibre de la loi sur le code du travail, dite loi El Khomri. « Il faut retravailler avec les syndicats et les parlementaires », dit l'ex-ministre. « François Hollande a changé par rapport à la ligne dite “du Bourget” », explique encore Marylise Lebranchu.

Dès l’annonce de votre départ du gouvernement, vous avez prévenu que vous alliez retrouver votre liberté de parole…

Marylise Lebranchu. Oui ! Quand on est ministre, la parole est totalement contrainte.

Trop ?

Non. J’ai appris à faire la différence entre la fonction et la personne. Quand on est dans une fonction, on l’accepte telle qu’elle est : comme disait Chevènement, on ferme sa gueule, ou on démissionne. J’ai choisi de rester au gouvernement, et donc d’accepter la contrainte. Sinon, je pouvais partir… La question s’est réellement posée.

Quand ?

Lorsque Christiane Taubira a quitté le gouvernement. Mais je me disais qu’en tant que responsable politique, je ne pouvais pas ajouter un petit élément de crise à un petit élément de crise. Je pense que c’était malvenu pour mon pays. Et finalement, je n’ai pas eu le choix de rester ou de partir. C’est le président qui a pris la décision. Je vais donc retrouver ma liberté de parole.

Marylise Lebranchu © Reuters Marylise Lebranchu © Reuters

Pourquoi avez-vous hésité à démissionner de votre ministère ?

Parce que mon député suppléant, Gwenegan Bui, m’a demandé s’il pouvait voter contre la déchéance de nationalité. J’ai estimé que je ne pouvais pas exiger de quelqu’un qu’il vote à l’encontre de ce que lui dictait sa conscience politique. D’autant plus qu’il a subi des pressions très inélégantes. Je déteste ces ambiances où l’on vous dit : « Si tu ne votes pas pour, on te mettra un député d’ouverture dans ta circonscription. » Ce n’est pas de la bonne politique. Ce n’est pas digne d’hommes d’État. Il faut toujours faire la différence entre hommes politiques et hommes d’État. Quand on est au gouvernement, on n’a pas le droit d’exercer ce genre de pressions. On ne fait pas de la politique avec la menace.

De mon côté, dire “oui” à son vote “non” me mettait évidemment dans une position délicate. J’ai, de fait, touché à la solidarité du gouvernement.

Si vous aviez été députée, auriez-vous, vous aussi, voté contre la déchéance de nationalité ?

Oui.

Parce que cela heurte également votre conscience politique ?

Oui. Je pense honnêtement que le texte revu est beaucoup moins grave que la version initiale. Mais c’est le fait d’avoir posé le principe de la déchéance qui nous a posé problème.

Cela dit, je comprends pourquoi le président l’a fait. C’était une façon de veiller à la fragmentation de la société et, de ce point de vue, c’était politiquement intelligent. La droite, à la suite de l’extrême droite, distillait cette onde, inutile et inquiétante, de la déchéance de nationalité. Si François Hollande n’avait pas posé la question, elle serait restée dans le débat. Et elle aurait provoqué une petite musique détestable et davantage encore de fragmentations dans la société française. 

J’avais dit, et écrit, à François Hollande le 29 décembre 2015 qu’il me semblait qu’il fallait surtout utiliser le mot « débat ». C’est d’ailleurs ce qu’il a fait dans son intervention télévisée du 31 décembre. Il a mis en débat ce que la droite distillait partout. C’était de la bonne politique. Et c’est pourquoi je n’étais pas décidée à partir. Mais il faudrait stopper la réforme constitutionnelle après le Sénat si le vote du Sénat n’est pas positif aux 3/5es. Il ne faut pas s’arc-bouter sur ce sujet.

Pourquoi ?

C’est un débat qui n’est plus populaire. Plus personne ne s’en occupe. Depuis que j’ai quitté le gouvernement, beaucoup de gens viennent me voir. Ils m’ont parlé de la gauche au pouvoir, des aides aux entreprises, ou du code du travail… Mais personne n’est venu discuter de la déchéance de nationalité.

Sur le code du travail, justement, que pensez-vous de la loi dans sa formulation actuelle ?

Je ne l’ai pas encore entièrement disséquée. Mais il y a des points à revoir. Je n’ai pas d’opposition de principe à la généralisation des accords d’entreprise mais à la condition qu’ils soient mieux encadrés. Il faut absolument obtenir le mandatement, que la CFDT demande.

Par ailleurs, il faut supprimer le plafonnement des indemnités devant les prudhommes. On ne peut pas prédéterminer une sanction parce qu’on ne peut pas prédéterminer la qualité d’une faute en terme de droit. J’ai été garde des Sceaux – je ne peux pas défendre les peines plancher. Et donc pas davantage les réparations plancher. C’est une question de principe. On veut faire une forme de rescrit prud'homal. Mais on ne parle pas, ici, d’un redressement fiscal !

Plus généralement, on a trop souvent tendance à confondre la question du travail et celle de l’emploi. Ce n’est pas la même chose. L’emploi, c’est le nombre de personnes qui travaillent. Le travail, c’est la qualité de vie au travail. Au travail, vous donnez du temps, de l’intelligence, mais aussi de votre corps. À ce titre-là, vous devez être protégé. La faute première qui nous a entraînés vers cette loi, c’est l’oubli de cette distinction.

Sauf que les partisans de cette loi expliquent précisément que ce sont les trop grandes lourdeurs du travail, les protections, qui empêchent la création d’emplois…

On crée de l’emploi mais avec quel progrès en terme de qualité de vie au travail ? Que dit-on, au XXIe siècle, à ceux qui travaillent dans l’agroalimentaire dans des conditions difficiles, à ceux dont les mails ne se coupent pas à 19 heures alors qu’ils ont commencé à 7 heures ? Est-ce que tout cela est juste ? Et est-ce qu’on prend en compte tous ceux qui donnent de leurs corps ? Ils sont nombreux. Il est très facile de raisonner de manière désincarnée quand on gagne plus de 5 000 euros – c’est le cas des députés, des ministres, des hauts fonctionnaires et des dirigeants du Medef – et qu’on est dans la classe la plus riche de France.

De la même manière, sur la majoration des heures supplémentaires d’au moins 10 %, sur un Smic net, cela fait moins de 80 centimes pour une heure travaillée – cela fait un yaourt. Je peux comprendre que, dans une entreprise, il peut y avoir un “coup de bourre”, avec des heures supplémentaires majorées à 10 %. Mais si cela devient systématique, c’est autre chose. Et puis, les 10 % vont-ils aussi s’appliquer au travail du dimanche ? Dans cette loi, il y a de bonnes choses parce qu’il faut simplifier le code du travail. Mais sur plusieurs points, il faut retravailler avec les syndicats et les parlementaires.

Comment expliquez-vous que le gouvernement soit arrivé à un projet de loi si contesté ?

Parce que le texte va trop loin. Trop, c’est trop. En plus, le débat a été tué quand la ministre [Myriam El Khomri – ndlr] a parlé de 49-3 avant même que le texte soit présenté en conseil des ministres. Je n’avais jamais vu cela dans ma vie. C’est une erreur grave. Car elle crée d’emblée une lecture négative.

Pourquoi cette menace d’emblée ?

Je ne l’explique pas. Quand vous décidez d’une loi, vous le faites dans l’intérêt du pays. L’intérêt du pays peut conduire au 49-3 – je l’entends tout à fait. Mais d’abord, vous avez la volonté de convaincre. Là, je ne comprends pas…

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L'entretien a eu lieu vendredi à Morlaix, à la permanence parlementaire de Marylise Lebranchu.

Il a été relu et modifié à la marge par l'ancienne ministre.