Justice

« Valeurs actuelles » condamné pour injure raciste contre Danièle Obono

Dans un texte bourré de clichés sur les Noirs, l’hebdomadaire d’extrême droite avait représenté la députée de La France insoumise en esclave. Les responsables de cette « fiction » devront payer une amende, dédommager Danièle Obono et verser un euro symbolique à quatre associations. 

Camille Polloni

29 septembre 2021 à 17h24

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Mercredi, la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris a condamné Valeurs actuelles pour injure publique à caractère raciste, visant la députée LFI de Paris Danièle Obono. 

Le directeur de publication du magazine, Erik Monjalous, le directeur de la rédaction, Geoffroy Lejeune, et le rédacteur de l’article, Laurent Jullien (alias Laurent Dandrieu), devront s’acquitter d’une amende de 1 500 euros chacun, une peine conforme aux réquisitions du procureur. Ils sont également condamnés à verser 5 000 euros de dommages et intérêts à Danièle Obono et un euro symbolique aux associations Mémoires & Partages, SOS racisme, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap). Ils ont dix jours pour faire appel. 

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© Mediapart

Le 27 août 2020, dans un article intitulé « Obono l’Africaine », Valeurs actuelles imagine la députée réduite en esclavage par des Arabes au XVIIIsiècle : vendue (non sans peine), elle va chercher de l’eau à la rivière pour se doucher, défèque dans une fosse parmi les cafards, craint d’être violée par ses ravisseurs – sa vieillesse et son physique l’en préservent – et ne doit son salut qu’à un missionnaire français. Le texte et ses illustrations (Danièle Obono enchaînée) ont déclenché une telle levée de boucliers que l’hebdomadaire d’extrême droite a préféré présenter ses excuses. Ce qui n’a pas empêché des poursuites. 

Dans son jugement, dont Mediapart a consulté une copie, le tribunal retient que le choix de Danièle Obono comme personnage « est lié à son origine et sa couleur de peau, l’auteur lui-même ayant reconnu que celles-ci rendaient son récit “plus crédible” ». La députée n’ayant jamais pris position publiquement sur l’esclavage, il estime qu’« aucun autre critère objectif (...) n’a pu déterminer ce choix ». Et enfonce le clou : 

« De ce récit se dégage un grand mépris pour Danièle Obono, en convoquant systématiquement un rappel à ses origines, l’Afrique, en lien avec la couleur noire de sa peau. » 

Entre les lignes, les juges décèlent une « volonté manifeste d’humilier la personne de Danièle Obono », notamment en la représentant dans des latrines. « Moquée pour son physique », elle est constamment présentée « de manière dégradante », avec une « condescendance » destinée à la « rabaisser »

Le tribunal écarte un à un les arguments avancés à l’audience par les responsables de l’hebdomadaire. Il considère que ce texte, loin de « dénoncer diverses exactions », constitue plutôt « une forme de valorisation de l’esclavage », puisque celui-ci permet à Danièle Obono de « devenir meilleure et plus sage (...), ses velléités d’insoumission ayant été réduites à néant au terme de cette expérience ». Les propos tenus « excèdent ce que permet la satire, si tant est que l’on puisse considérer que le présent article relève de ce genre » (ce que le tribunal réfute), pas plus qu’il ne relève « de la fiction »

Pour les magistrats, il n’y a pas d’ambiguïté : 

« Les propos et le dessin poursuivis, qui vient les illustrer avec une image frappante de femme enchaînée, caractérisent une injure publique envers Danièle Obono à raison de son origine. (...) Le caractère clivant d’une personnalité politique ne peut être de nature à justifier les injures à caractère raciste qui seraient proférées à son endroit, la gravité de cet acte, qui touche à l’individu dans son essence même, étant sans commune mesure avec la nature des débats engagés et des propos échangés parfois avec violence dans la sphère militante ou politique. » 

Châteauneuf-sur-Isère, le 23 Aout 2020. Danièle Obono lors de l’université d’été de La France Insoumise, au moment où Valeurs actuelles à publié un texte la représentant en esclave. © Photo Nicolas Guyonnet / Hans Lucas via AFP

« C’est une victoire sur toute la ligne », se réjouit Raquel Garrido à la sortie de la salle, bien que la constitution de partie civile de La France insoumise, qu’elle défend, ait été jugée irrecevable. Agnès Tricoire, avocate de la Ligue des droits de l’Homme, se déclare elle aussi « très heureuse de la lecture minutieuse » effectuée par le tribunal, qui est « entré dans le corps de ce récit humiliant » pour en tirer « une analyse extrêmement fine »

« Il est important de tracer une ligne rouge entre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, à l’heure où le débat public est articulé autour de considérations xénophobes, racistes et haineuses comme jamais. » 

« C’est une condamnation exemplaire, aux motivations pédagogiques », estime de son côté Xavier Sauvignet. L’avocat de Danièle Obono voit dans cette décision « un message très franc » adressé à Valeurs actuelles, « qui joue avec les limites de la liberté d’expression depuis très longtemps », mais aussi à toute « la droite extrême » 

« Si les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu permettent l’expression de discours haineux, racistes et xénophobes, la justice est en situation de les condamner. On ne peut pas se dissimuler derrière la liberté d’expression pour les promouvoir. » 

Camille Polloni


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