5 décembre: les gauches ne veulent pas manquer le coche

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À la remorque des mobilisations sociales précédentes, la gauche et les écologistes entendent cette fois être « à l’offensive » contre la réforme des retraites. Alors que le pouvoir est contesté de toutes parts, l’opposition espère incarner un débouché politique au front anti-Macron.

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Ces derniers temps, il y a eu des rendez-vous manqués, des divisions et des revers : le moment « gilets jaunes », la lutte contre l’islamophobie, la campagne contre la privatisation d’Aéroports de Paris qui patine… Cela fait des mois que l’opposition semblait spectatrice, atone, aspirée par une spirale dépressive. La mobilisation contre la réforme des retraites changera-t-elle la donne ?

Lors de la manifestation des pompiers, le 15 octobre. © Reuters Lors de la manifestation des pompiers, le 15 octobre. © Reuters

La gauche et les écologistes veulent croire qu’une nouvelle séquence, plus porteuse, s’ouvre à eux. Tous entendent s’immiscer dans la brèche ouverte par la bataille des retraites, mais aussi par la longue grève aux urgences, le malaise étudiant, la colère des agriculteurs ou la modification des règles de l’assurance-chômage… Avec l’espoir que le mouvement, qui s’annonce très suivi, signera aussi le grand retour des corps intermédiaires (syndicats et partis) dans la contestation sociale – qu’il sera une sorte de réplique de 1995, en somme.

C’est donc à l’unisson que les états-majors insoumis, écologiste, communiste, hamoniste et socialiste ont appelé à s’engager dans la bataille qui démarre ce jeudi 5 décembre. Et chacun d’enchaîner communiqués de presse, annonces dans les matinales et messages sur les réseaux sociaux. Tous considèrent que le plan du gouvernement est d’un flou suspect, guidé par des considérations strictement budgétaires. Et que la réforme sera à même de cristalliser les colères qui ont fleuri, un peu partout, depuis l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée.

Alors, il ne faut pas rater le coche. « C’est le début de quelque chose, d’un nouveau rapport de forces qui peut être victorieux », estime le député Adrien Quatennens, numéro 2 de La France insoumise (LFI). À ses côtés sur les bancs du Palais-Bourbon, Fabien Roussel ronge son frein, pressé d’en découdre. « Depuis un an, on subit le calendrier de Macron, maintenant on va imposer le nôtre ! », clame le député communiste du Nord, qui voit aussi dans cette bataille pour « sauver les retraites » une occasion d’imprimer sa marque au sein d’un PCF en déclin, où il a été élu l’an dernier sur la promesse de « redresser la tête ».

Arrêter de regarder passer l’actualité et reprendre langue avec une colère sociale qui échappe, depuis 2017, à toute structuration politique. Charriant les thématiques sociales, classiques à gauche – même si elles le sont moins chez les écologistes –, la bataille des retraites apparaît comme une aubaine. Tout le monde garde en tête le précédent de 2010, qui avait rassemblé des millions de salariés contre l’allongement de la durée de cotisation voulu par Éric Woerth. Ou les manifestations monstres de 2006 contre le « plan Fillon ». Si, chaque fois, les luttes n’avaient pas été payantes, il n’est pas inimaginable qu’elles aient préparé les esprits à l’arrivée du PS au pouvoir, en 2012.

D’où la décision du parti à la rose d’être, cette fois, de la partie. Proches de la CFDT – la confédération n’appelle pas à manifester –, les socialistes s’étaient tenus à distance des gilets jaunes, mais aussi des rendez-vous unitaires, comme La Fête à Macron l’an dernier ou la mobilisation contre l’islamophobie début novembre. Aujourd’hui, changement de ton. Fait pas si fréquent : une résolution a été votée, à l’unanimité, samedi 23 novembre, pour appeler les sympathisants à se « mettre au service des forces sociales du pays » afin de dire « stop à une politique néolibérale […] qui sape les fondements de notre pacte social ».

On est loin de la très impopulaire loi Travail du quinquennat Hollande – il est d’ailleurs peu probable que les derniers « hollandais » restants au PS viennent battre le pavé le 5 décembre. Pierre Jouvet, porte-parole, ne voit pas le problème : « La loi Travail, c’était avant. On a fait l’inventaire. Aujourd’hui, c’est le nouveau PS. » Il faut « faire bloc » avec « l’union des gauches et de l’écologie », plaide de son côté Olivier Faure. Le premier secrétaire, qui voit dans la séquence l’occasion d’ancrer sa stratégie du « dépassement », qu’il peine à imposer à l’intérieur du parti (lire ici), cite ses alliés : « Fabien [Roussel], Yannick [Jadot], Julien [Bayou], Benoît [Hamon] » – seul « Jean-Luc » Mélenchon manque à l’inventaire.

La gauche sortira-t-elle ragaillardie du mouvement social ? Ce n’est pas impossible. Si toutefois elle est en mesure de faire des contre-propositions, reconnaît Guillaume Balas, porte-parole de Génération.s : « On doit passer d’une posture défensive à une posture offensive. On veut être dans la proposition, pas seulement dans l’opposition. » Même topo du côté de l’eurodéputé écologiste David Cormand : « Quand le gouvernement veut pilonner les conquêtes sociales, on doit contre-attaquer. C’est-à-dire proposer un nouveau récit, un nouvel imaginaire. Et pour cela, on doit se coordonner, et avancer ensemble. »

Histoire d’apparaître comme une alternative crédible, tout ce petit monde s’est donné rendez-vous le 11 décembre, à la Bourse du travail de Saint-Denis (93). Sont attendus les poids lourds : Adrien Quatennens, Olivier Faure, Julien Bayou, Guillaume Balas… L’objectif de ce « forum », lancé par Fabien Roussel, est de présenter les contre-projets des uns et des autres. Et rien ne dit que le tout ne formera pas, in fine, le début d’un « programme commun ». Ou plutôt d’un « “programme des communs”, ce qui fait moins années 1970 », souligne Julien Bayou, pressenti pour devenir, ce week-end, le nouveau secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts.

« Il faut une réforme progressiste des retraites, une réforme commune à la gauche. Si on arrivait à faire quatre ou cinq propositions convergentes, ce serait déjà formidable », avance, prudent, Guillaume Balas, qui veut garantir la retraite par répartition et la réduction globale du temps de travail. « Le peuple n’a pas besoin de forces politiques pour passer à la résistance, mais notre boulot à nous, c’est de faciliter ces mobilisations et d’incarner un débouché politique », abonde Adrien Quatennens, qui, pour l’heure n’a toutefois pas spécialement envie que le contre-projet de La France insoumise soit noyé dans la masse.

 Un socialiste de l’aile gauche avertit aussi de l’effet boomerang qui pourrait naître de la mobilisation : « On a vu ce qu’a donné la colère des gilets jaunes : Macron a cartonné aux européennes. Il ne faudrait pas que le scénario se reproduise pour les municipales. J’anticipe une confrontation très dure entre le gouvernement et les cheminots. Alors, La République en marche aura beau jeu d’apparaître comme le parti de l’ordre et d’en tirer profit. »

D’autres sont plus optimistes. Et font le pari que, face au front anti-Macron, le gouvernement sera bien obligé de lâcher du lest. « On mise soit sur un retrait de la privatisation d’ADP, soit sur un recul sur la réforme des retraites. On pense que ce sera plutôt sur ADP, qui est une privatisation indigente. D’où le fait qu’on doit continuer à travailler à mobiliser en parallèle là-dessus », glisse-t-on à La France insoumise.

Reste à savoir si le mouvement social embrayera sur les velléités politiques. Vu la crise de confiance générale envers une opposition sans leadership et qui reste encalminée dans une grave crise militante, c’est peu de dire que rien n’est gagné. « Les trains passent et repassent, ce n’est pas grave », se rassure l’eurodéputé Emmanuel Maurel, proche de Jean-Luc Mélenchon. Manière de dire que, sur ce coup-là, il faut monter à bord sans hésiter.

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