Croissance, chômage: le gouvernement pris au piège de son optimisme

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La croissance patine, le niveau du chômage déçoit. Le gouvernement appelle à la patience, mais il a cependant sa part de responsabilité. L'avenir s'annonce particulièrement délicat.

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Voilà qui tombe bien mal. Vendredi 27 juillet, l’Insee a publié sa première estimation de croissance pour le deuxième trimestre 2018. L’économie hexagonale a progressé de 0,2 % sur trois mois, un rythme identique à celui du premier trimestre, mais inférieur aux attentes moyennes des économistes. Après une excellente fin d’année 2017, où la croissance avait atteint un rythme de 0,7 % par trimestre, le ralentissement est très net. Selon les données de l’Insee, la France ne doit même sa croissance qu’à la constitution de stocks qui apportent 0,3 point de PIB. En excluant cette contribution, le PIB a reculé de 0,1 %, ce qui n’était pas le cas au premier trimestre, où la contribution des stocks était neutre.

Une croissance plus que médiocre

Ces chiffres de la croissance sont donc mauvais. Comment l’expliquer ? Première piste : l’affaiblissement de ce qui fut le principal pilier de la croissance française pendant des années, la consommation des ménages. Cette dernière a reculé de 0,1 % sur le deuxième trimestre, ce qui a ôté 0,3 point de PIB à la croissance. C’est la première fois depuis le troisième trimestre 2016 que la consommation recule. Certes, il existe des éléments conjoncturels pour expliquer cette prudence des consommateurs : les températures clémentes ont réduit la consommation d’énergie (– 1,7 % sur le trimestre) et les grèves de transport ont pesé sur la dépense de transports (– 3,2 % sur le trimestre). Mais compte tenu du poids de ces activités, l’effet sur la consommation n’a pu dépasser 0,1 point.

Évolution de la croissance en France. © Insee Évolution de la croissance en France. © Insee

Les ménages ont donc décidé de réduire leurs dépenses. La consommation de biens recule ainsi de 0,3 %, celle de services marchands est stable. L’explication se trouve évidemment dans l’évolution du pouvoir d’achat. Au premier trimestre, ce dernier a reculé de 0,6 %. Le chiffre du deuxième trimestre n'est pas encore connu, mais il existe toujours un décalage entre la baisse du pouvoir d’achat et celle de la consommation. De fait, si le comportement du consommateur français semble assez résistant,  cela n’a pu se faire qu’au prix d’une baisse du taux d’épargne (de 1,6 point, soit 10 % entre le troisième trimestre 2017 et le premier de 2018) et d’une hausse de l’endettement.

Deuxième piste d’explication : le commerce extérieur, qui enlève 0,3 point de PIB également à la croissance française pour la première fois depuis le troisième trimestre 2017. La hausse des importations a repris, en reflet de la reprise des investissements. Lorsque les entreprises françaises investissent, elles le font avec des produits importés et l’effet positif de cette reprise est rapidement réduit. La France pâtit là de la faiblesse de son appareil productif qui, par ailleurs, répond mal à la demande externe.

Car si les exportations repartent à la hausse, c’est de façon bien faible (+ 0,6 % contre + 1,7 % pour les importations). Et c’est ici le cœur du mal français : la forte hausse de l’investissement de ces trois dernières années n’a pas amélioré la compétitivité des produits français à l’exportation. Comme l’avait indiqué récemment à Mediapart le chef économiste de Saxo Bank Christopher Dembik, c’est la traduction de choix d’investissement peu pertinents, souvent financiers ou immobiliers. La France investit beaucoup, mais à mauvais escient.

Évolution des salaires et des prix à la consommation. © Dares Évolution des salaires et des prix à la consommation. © Dares

Face à ces deux problèmes, le gouvernement Philippe est-il innocent ? Sans doute pas. L’excuse de « l’environnement international dégradé » ne tient plus puisque les exportations sont reparties à la hausse, traduisant une reprise de la demande mondiale dont la France ne profite que très peu. Or, toute la politique du gouvernement vise à effectuer des « réformes structurelles », autrement dit à modifier la « structure » de l’économie du pays pour en faire une économie plus compétitive. Cette politique, contrairement à ce que prétend le gouvernement, n’a pas été entamée par le nouvel exécutif : elle s’inscrit dans la continuité de la loi El Khomri ou de la création du CICE par les gouvernements précédents.

Malgré tout, l’amélioration structurelle de l’économie n’est pas réelle une fois le très fort soutien de la BCE ou de la demande externe amenuisé. Ces réformes visant principalement à favoriser l’accumulation de capital (qui favoriserait l’investissement productif) et à réduire le coût du travail n’ont pas permis une véritable amélioration de la base productive du pays. Rien d’étonnant puisque, non ciblées, les baisses de cotisations et d’impôts aux entreprises ne pouvaient corriger les erreurs stratégiques des décideurs français. En revanche, cela a conduit à un affaiblissement de la situation des ménages.

Et de ce point de vue encore, le gouvernement ne saurait plaider l’innocence. À l’été 2017, il a décidé de diviser la baisse des cotisations salariales en deux temps (le 1er janvier d’abord, puis le 1er octobre) et de faire porter la hausse des taxes sur le carburant et le tabac en début d’année. Le tout pour financer la baisse de la fiscalité sur le capital. Le recul de la consommation est en partie le fruit direct de cette politique et il est encore renforcé par l’effet (recherché) sur les salaires des réformes du marché du travail. Ainsi, ces derniers croissent moins vite en termes réels (en prenant en compte l’inflation), réduisant ainsi la formation du pouvoir d’achat.

Les arguments sont bien rodés: parce qu’elle est structurelle, cette politique ne saurait être jugée sur un temps court ou bien encore que cette politique est inefficace parce que les réformes ne sont pas suffisantes. Mais ce sont là des prophéties autoréalisatrices et dilatoires. Certes, le schéma classique de la « politique de l’offre » doit en théorie conduire à un affaiblissement de la croissance de la consommation au profit de celle des investissements afin de renforcer la base productive. Mais ce que l’on constate, c’est que la croissance n’augmente quasiment plus (l’acquis de croissance de la consommation n’est que de 0,5 % à fin juin) et que la croissance de l’investissement est presque stérile sur le plan de la compétitivité et de la productivité. Bref, la recette présentée comme miraculeuse par les économistes orthodoxes fonctionne très mal.

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