«Au cœur du Russiagate» (1): une bombe sous le siège de Donald Trump

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Le procureur Mueller gagne à chaque arrestation la collaboration secrète des inculpés. Mais il pourrait obtenir plus rapidement des résultats contre la Maison-Blanche en s’attaquant à l’autre côté de l’enquête : la tentative d’entrave à la justice du président. Premier volet de notre enquête sur le « Russiagate ».

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– C’est l’offensive d’hiver. Elle est si violente, intense et massive que ses cibles tentent de se rassurer en se disant que ce sera la dernière. Ty Cobb, l’avocat de Donald Trump, a poussé la morgue jusqu’à jurer sur Fox News qu’il serait bien embarrassé si « cette affaire était encore d’actualité après les fêtes de fin d’année ». Cette fanfaronnade visait surtout à calmer la colère du président Trump. Après avoir laissé le parti républicain payer ses frais d’avocat, Trump doit maintenant se résoudre à ouvrir un fonds spécial de donations pour régler ses honoraires et ceux de dizaines de ses collaborateurs visés par l'enquête du Russiagate.

L'affaire a pris une nouvelle dimension, vendredi 1er décembre, lorsqu'il a été annoncé que Michael Flynn acceptait de plaider coupable de l'accusation d'avoir menti au FBI. Michael Flynn n'est pas n'importe qui dans la galaxie Trump. Il fut l’un des artisans de sa campagne puis son conseiller à la sécurité nationale, un poste clé, avant d'être écarté en février 2017, déjà à cause du Russiagate. Sa décision tétanise l'équipe Trump puisqu'elle indique que Flynn, en plaidant coupable, est prêt à collaborer avec le procureur spécial Robert Mueller, chargé de l'enquête sur les possibles collusions du candidat Trump avec le Kremlin pour la campagne électorale de 2016 (pour plus d'informations, lire cet article).

Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale, a menti au FBI. © Reuters Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale, a menti au FBI. © Reuters
Flynn est accusé d'avoir fait de fausses déclarations au FBI le 24 janvier dernier, soit quatre jours après l'investiture de Trump, en taisant les contacts et contenus des conversations qu'il a eues avec l'ambassadeur de Russie aux États-Unis, Sergueï Kisliak, durant la période de transition (lire ici le détail des accusations). Avant lui, le directeur de la campagne électorale de Donald Trump, Paul Manafort, et son adjoint Rick Gates ont été inculpés à la fin du mois d’octobre. Et le 5 octobre, c'est George Papadopoulos, l’un des cinq experts en politique étrangère recrutés pour la campagne de Trump, qui a plaidé coupable lui aussi pour « fausse déclaration au FBI » concernant ses relations avec la Russie.

Dans la foulée, le procureur spécial Robert Mueller s’apprête, au dire de nombreux avocats de Washington, à interroger plusieurs personnalités de l’entourage du président Trump : Hope Hicks, son adjointe de longue date et son actuelle directrice de la communication ; Stephen Miller, son directeur politique et idéologue en chef ; Don McGahn, responsable juridique à la Maison-Blanche ; et Josh Raffel, communicant de Jared Kushner, le gendre et plus proche conseiller du président. Ce dernier a lui-même déjà été entendu à plusieurs reprises par le FBI.

Après quinze mois d’enquête, dont neuf sous sa supervision directe, Mueller a également requis des milliers de documents du département de la justice. Il se concentre en particulier sur les mails échangés entre ce ministère et la Maison-Blanche au printemps 2017, au moment du limogeage brutal du chef du FBI de l’époque, James Comey.

S'il collabore bel et bien avec le procureur, Michael Flynn pourrait apporter de précieuses informations sur les raisons pour lesquelles Donald Trump a limogé James Comey. Entendait-il sanctionner, comme il l’avait laissé entendre, un « mauvais directeur du FBI », de surcroît trop coulant avec Hillary Clinton, sur laquelle il avait précédemment enquêté pendant un an au sujet de son utilisation d’un serveur internet privé interdit par les règlements ? Ou Trump ne cherchait-il pas, tout simplement, à se débarrasser d’un policier encombrant, acharné à prouver sa complicité avec le Kremlin pendant la campagne ?  

Les réponses importent pour la survie politique du président en place. Depuis la découverte, durant l’été 2016, du piratage du parti démocrate par des hackers à la solde de Moscou et les premiers soupçons contre l’équipe de campagne de Trump, l’enquête s’est dédoublée.

Le procureur fédéral travaille d’un côté à défricher toutes les pistes prouvant une entente occulte avec la Russie pour infléchir la présidentielle américaine de 2016. Paul Manafort, qui fut aussi le conseiller rétribué de divers politiciens pro-russes d’Ukraine, a été inculpé, avec Rick Gates, pour blanchiment et dissimulation fiscale de fonds provenant en grand partie des oligarques de Kiev liés à Vladimir Poutine. Ces chefs d’inculpation ne sont que provisoires. En parallèle, l'inculpation de Papadopoulos vise directement la campagne électorale de Trump.

Le procureur Mueller travaille strate par strate, gagnant à chaque arrestation la collaboration secrète des inculpés. Mais il pourrait obtenir plus rapidement encore des résultats contre la Maison-Blanche, sans même avoir à résoudre l’affaire sur le fond, en s’attaquant directement à l’autre côté de l’enquête : la tentative d’entrave à la justice du président en personne, ses abus de pouvoir patents destinés à torpiller l’enquête le concernant.

Donald Trump ne peut ignorer que Richard Nixon a perdu sa présidence en raison de ses tentatives de dissimulation du cambriolage du Watergate. Il sait que Bill Clinton a affronté une procédure de destitution (impeachment) pour avoir seulement menti sous serment à propos de sa liaison avec Monica Lewinsky. Il n’a pourtant pas hésité, le 29 mai 2017, à faire porter directement au siège du FBI une lettre cachetée sous enveloppe en papier kraft, signifiant son éviction à James Comey, directeur d’une agence de 36 000 policiers fédéraux. La missive valait son pesant d’or : « Bien que j'apprécie le fait que vous m’ayez dit trois fois que je ne suis pas l’objet d’une enquête de votre part, je partage l’avis du département de la justice que vous n’êtes pas capable de diriger efficacement le Bureau », précisait son deuxième paragraphe.

Pour ajouter au camouflet, Comey se trouvait à des milliers de kilomètres de Washington, occupé au même instant à stimuler les agents californiens dans la cafétéria du siège de Los Angeles. Les écrans de télévision accrochés aux murs et branchés sur Fox News et CNN ont commencé à diffuser des alertes annonçant son départ. Le chef du FBI a cru à une blague, avant de se voir escamoté par ses collaborateurs. Le lent retour de son convoi de voitures vers l’aéroport, filmé par les hélicoptères des chaînes d’info, annonçait un instant historique, une conflagration à venir entre la Maison-Blanche et le système judiciaire.

Le directeur du FBI est doté d’un mandat de dix ans afin de préserver sa distance face aux échéances présidentielles. Il n’en reste pas moins un subordonné du département de la justice, qui théoriquement peut mettre fin à ses fonctions à tout moment. Mais un tel limogeage n’a eu lieu qu’une seule fois, en 1993. Bill Clinton avait alors viré le directeur William Sessions, avec l’assentiment de toute la classe politique, en raison de son incompétence et de divers usages abusifs de fonds publics.

Comey, pour sa part, avait surtout eu le tort de résister aux pressions de Donald Trump. À plusieurs reprises, le président lui avait demandé, en termes insistants, d’arrêter l’enquête touchant aux relations de plusieurs membres de son entourage de campagne avec des officiels russes. Le directeur a même les moyens de le faire valoir, car, en fonctionnaire consciencieux et méfiant, il a rédigé dès ses premières rencontres avec Trump une série de comptes-rendus dotés, vu leur origine policière, d’une valeur de preuve lors d’éventuels procès.

Le premier date du 6 janvier 2017, deux semaines avant l'entrée en fonctions du nouveau président. Comey, ainsi que plusieurs gradés des services de renseignement américains, se rendent à la Trump Tower, sur la Cinquième Avenue de New York, pour briefer l’impétrant sur les questions de sécurité nationale. En fin de réunion, le directeur du FBI demande à Trump un aparté pour l’informer de l’existence d’un dossier compromettant, établi pendant la campagne par un cabinet d’investigation rétribué par divers adversaires politiques.

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