Au Cameroun, « l’hydre de la corruption » gagne du terrain

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Le Cameroun est l’un des pays les plus corrompus du monde, selon plusieurs classements internationaux. Racket, pots-de-vin, détournements de fonds publics se retrouvent dans tous les secteurs. Des raisons historiques, économiques et politiques sont à l’origine de ce phénomène.

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Alors qu’elle s’apprêtait, fin 2020, à quitter le Cameroun pour aller en France, Élise a vécu une expérience singulière. Ayant l’obligation de présenter à l’aéroport un test de dépistage du Covid-19, elle s’est rendue dans un hôpital public de Yaoundé pour en effectuer un. Lorsqu’elle a voulu récupérer le résultat, quelques heures avant son départ, surprise : les agents hospitaliers lui ont annoncé qu’ils ne pouvaient pas le lui délivrer.

Élise a fini par comprendre que ses interlocuteurs voulaient lui extorquer 50 000 francs CFA (76 euros) contre un document attestant qu’elle n’était pas porteuse du virus. Ils n’ont rien obtenu : entre-temps et après avoir cherché à faire ailleurs un test en urgence, Élise a obtenu un certificat similaire, vendu par une structure sanitaire privée 2 000 francs CFA (3 euros).

Plus personne au Cameroun n’est étonné par ce type de racket et de petite combine. Les rapports concernant le pays font le même constat depuis des décennies : la corruption y est endémique. En 2020, il était ainsi classé parmi les trente États les plus corrompus du monde sur l’indice de perception de Transparency International.

Aucun secteur n’échappe au phénomène et les exemples se déclinent à l’infini : des éléments des forces de l’ordre ferment les yeux sur des infractions contre paiement ou inventent des délits pour extorquer de l’argent à des automobilistes ; des professeurs d’université monnayent les notes auprès de leurs étudiants ; des magistrats demandent des pots-de-vin contre des jugements favorables ; des agents des postes de contrôle érigés par la police, la gendarmerie, la douane ou les agents de la prévention routière rançonnent les camionneurs, etc.

Détournements de fonds publics

Au fil du temps, des réseaux de corruption se sont constitués au sein des administrations publiques, dont la présidence et les ministères. « Parfois, le ministre n’est pas au courant de l’existence de certaines pratiques ou exigences imposées aux usagers par ses agents. Dans d’autres cas, c’est le ministre lui-même qui met en place un système dont les fruits remontent jusqu’à lui », indique un officier de police.

Pour les citoyens qui ont les moyens et les bons contacts, tout devient possible : ils peuvent, par exemple, obtenir un document officiel sans remplir tous les critères demandés ou selon une procédure accélérée non prévue par les textes. Pour les autres, c’est le parcours du combattant.

Si des fonctionnaires et des usagers refusent de céder au système, la corruption est devenue automatique et normale chez beaucoup d’autres. Des acteurs économiques « se singularisent par des réflexes les poussant à chercher à corrompre, parfois alors même qu’ils ont le droit avec eux », a déploré en 2019 le président du patronat camerounais, Célestin Tawamba.

Cette corruption généralisée se traduit aussi par de nombreux détournements de fonds publics : de hauts fonctionnaires empochent une partie des budgets de leur ministère, des directeurs généraux se servent dans les finances de l’entreprise publique qu’ils dirigent, des médecins utilisent l’argent destiné à l’établissement public dans lequel ils travaillent pour équiper leur clinique privée, etc.

Manifestation de l’Association citoyenne pour la défense des intérêts des consommateurs contre les détournements de fonds au ministère de l’agriculture, à Yaoundé, à la fin des années 2000. © Photo Fanny Pigeaud Manifestation de l’Association citoyenne pour la défense des intérêts des consommateurs contre les détournements de fonds au ministère de l’agriculture, à Yaoundé, à la fin des années 2000. © Photo Fanny Pigeaud

Les autorités reconnaissent cet état de fait. La corruption a ainsi fait l’objet d’un débat à l’Assemblée nationale en avril 2021, et la télévision publique a parlé à cette occasion de « l’hydre de la corruption », disant que la « gangrène » gagnait du terrain. Chaque année, le président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, déplore lui-même dans ses discours « la corruption et les détournements de fonds publics ».

Comment le Cameroun en est-il arrivé là ? Il faut remonter en arrière pour comprendre. Avant la période coloniale, des relations de corruption ont « façonné dans le temps long les logiques politiques » en Afrique, rappelle l’anthropologue Tarik Dahou

Elles reposaient souvent sur « des rapports de nature clientélaire » qui engendraient des systèmes de redevance. Par la suite, la traite des esclaves a « stimulé l’expansion des systèmes tributaires et des pratiques corruptives qu’ils véhiculent ».

La colonisation a eu le même effet, avec un État violent, prédateur et distributeur de prébendes, « donnant l’impunité à ceux qui participaient au système d’assujettissement colonial », et incitant à trouver « des stratégies de contournement de l’autorité par la corruption des individus situés au cœur de cet appareil répressif », analyse encore Tarik Dahou.

Pour le Cameroun, le passage à l’indépendance, en 1960, n’a rien changé. Sous la présidence d’Amadou Ahidjo (1960-1982), imposé par la France par le biais d’élections frauduleuses, la corruption est toujours là. Afin de compenser sa faible légitimité, le chef de l’État use de la terreur et du clientélisme. Il a beau vouloir dans le même temps contrôler les dépenses personnelles de ses ministres, les pratiques délictueuses se développent dans l’administration.

En 1982, Amadou Ahidjo démissionne au profit de son premier ministre, Paul Biya. Le nouveau président promet « rigueur et moralisation ». Cependant, le 6 avril 1984, une tentative de coup d’État militaire bouleverse tout. Paul Biya en réchappe mais va concentrer désormais toute son attention sur son pouvoir et sa sécurité. Il distribue à son tour rentes et privilèges pour maîtriser les ambitieux, tout en fermant les yeux sur le reste.

La crise de la dette et la chute des cours des matières premières, au milieu des années 1980, ont elles aussi des conséquences lourdes. Les institutions financières internationales imposent un plan d’ajustement structurel qui se traduit notamment par une baisse considérable des salaires dans la fonction publique, en 1993 : ils chutent en moyenne de 60 % et jusqu’à 70 % pour certaines catégories.

Peu après, en janvier 1994, la dévaluation de 50 % du franc CFA porte un coup supplémentaire au pouvoir d’achat des fonctionnaires. Le Cameroun, classé jusque-là dans la catégorie des pays intermédiaires, connaît un appauvrissement général.

C’est à cette période que l’aggravation de la corruption est manifeste : chacun cherche les moyens de sa survie, certains s’arrangeant dans les services publics pour soutirer de l’argent à leurs concitoyens, tandis que d’autres détournent l’argent de l’État.

Depuis, la situation ne s’est pas arrangée car les rémunérations des fonctionnaires restent misérables, parmi les plus faibles d’Afrique : de 44 000 francs CFA (67 euros) à 330 000 francs CFA (503 euros). Pour tenter de les améliorer, le gouvernement a développé un système de primes, mais celles-ci, pas vraiment encadrées par des normes, sont difficiles à tracer, ce qui conduit à davantage de fraudes. Le salaire minimum, lui, stagne à 36 000 francs CFA (55 euros).

La saignée semble être chaque année plus grande. Du fait de cette corruption multiforme, environ 1 300 milliards de francs CFA (2 milliards d’euros) se seraient évaporés entre 2010 et 2016, selon des informations officielles. D’autres chiffres, compilés par le quotidien Émergence à partir de données de la justice, indiquent que 6 000 milliards de francs CFA (9,1 milliards d’euros) auraient disparu des caisses publiques entre 2012 et 2017.

Une somme supérieure au budget annuel du pays, qui est cette année de 4 865 milliards de francs CFA. Un exemple récent : en 2019, 64 agents publics auraient détourné, en deux mois, 33 milliards de francs CFA (50 millions d’euros), d’après un communiqué officiel.

La lassitude s’installe chez ceux qui luttent contre la corruption

Au sein de la société civile, quelques organisations tentent d’obtenir des changements. À la fin des années 2000, l’une d’elles, l’Association citoyenne pour la défense des intérêts des consommateurs (Acdic), a enquêté sur des détournements de fonds au ministère de l’agriculture et a manifesté à plusieurs reprises pour les dénoncer. Sans grand résultat.

À la même période, les autorités ont commencé à prendre des mesures. Les États-Unis et d’autres bailleurs de fonds exerçaient alors de fortes pressions, multipliant les critiques et déclarations fracassantes. « Les actes de corruption sont devenus si communs et si banals que certains observateurs se demandent si le sens du mot corruption a une connotation différente au Cameroun », a par exemple lancé l’ambassadeur américain Niels Marquardt, en 2006.

Yaoundé s’est donc résolu à lancer une opération « mains propres », baptisée « Épervier », laquelle a abouti au fil des ans à l’arrestation d’un premier ministre, de ministres, de patrons d’entreprises publiques et de hauts fonctionnaires, accusés de détournements de fonds publics.

Le gouvernement a également créé plusieurs structures de lutte contre la grande corruption : un Tribunal criminel spécial, une Agence nationale d’investigation financière et une Commission nationale anticorruption (Conac). Cette dernière mène des enquêtes, fait des recommandations.

Elle assure avoir évité, entre 2013 et 2017, le vol de plus de 1 652 milliards de francs CFA de fonds publics (2,5 milliards d’euros).

Le président camerounais Paul Biya lors d'une visite officielle à Paris, le 7 février 1985. © Photo AFP Le président camerounais Paul Biya lors d'une visite officielle à Paris, le 7 février 1985. © Photo AFP

Elle mène aussi des campagnes de sensibilisation. « Le service public est gratuit », a-t-elle répété en 2018, distribuant des tracts à l’entrée des ministères. « Dans les commissariats, on a affiché le montant des frais d’établissement de la carte d’identité, observe un habitant de Yaoundé. Avant, il n’y avait pas d’information, ce qui pouvait donner lieu à des abus. » Un numéro vert a aussi été créé pour la dénonciation d’actes de corruption.

Toutefois, le dispositif mis en place est très insuffisant, et ce pour des raisons structurelles. La Conac, par exemple, n’est pas indépendante puisqu’elle est placée directement sous l’autorité du président de la République. Elle ne peut pas geler ou confisquer des biens, et n’a pas la possibilité de renvoyer des affaires devant les tribunaux. En 2016, elle a elle-même indiqué que onze ministères et agences avaient refusé de lui fournir des informations.

La réalité est là : les autorités ne veulent pas mettre un terme à la corruption parce que c’est pour elles un outil de contrôle et d’influence, comme nous le verrons dans le deuxième épisode de notre série.

Après moins d’une quinzaine années d’efforts, la lassitude s’installe par conséquent chez ceux qui mènent sincèrement la lutte, et les scandales continuent de s’enchaîner. Le Covid-19, par exemple, n’a pas seulement donné lieu au racket constaté par Élise. De forts soupçons de détournement entourent aussi l’argent prêté au Cameroun par le Fonds monétaire international, soit plus de 250 millions d’euros, pour combattre la pandémie.

Plusieurs ministères seraient impliqués dans ce « Covidgate » marqué par des surfacturations, des marchés attribués de gré à gré, etc. « Ces fonds auraient dû servir à moderniser notre système de santé, c’était une occasion unique. Et au lieu de cela, rien. À part de nouvelles dettes contractées », constate avec dépit un économiste.

L’avenir s’annonce plus compliqué encore. Car la corruption fausse aussi l’accès aux grandes écoles qui forment les futurs gestionnaires du pays. Des responsables vendent contre plusieurs milliers d’euros des places dans ces écoles, auxquelles on accède normalement sur concours. Conséquence, « on forme des agents de l’administration incompétents et redevables non pas à la nation mais aux individus ou aux clans qui les ont parrainés et aidés à entrer dans ces écoles », déplore un haut fonctionnaire. Une fois diplômés, ces nouveaux cadres devront en effet à la fois rembourser et continuer à alimenter les réseaux dont ils dépendent.

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