Dans le centre de Lisbonne, les dégâts du tourisme et de la gentrification

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Le quartier d’Alfama, dans le centre historique de Lisbonne, est envahi par les logements Airbnb et les restaurants. Le tourisme, moteur de la reprise portugaise, est lourd de conséquences pour la population locale qui s'organise pour tenter de résister.

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Lisbonne (Portugal), de notre envoyée spéciale.– Du haut du Miradouro da Santa Luzia, la vue est imprenable sur les toits et les ruelles tortueuses d’Alfama, ce vieux quartier de Lisbonne qui descend du château jusqu’aux rives du Tage… Le regard tombe naturellement sur le tout nouvel embarcadère, aménagé pour les bateaux de croisière. Ce matin-là, un gigantesque ferry y est amarré. Je discute avec une personne âgée de l’influence du tourisme sur la ville. Nous sommes toutes deux assises sur l’un des petits bancs de la terrasse quand arrive un homme, qui nous interrompt et demande avec insistance à se faire prendre en photo. Occupées à notre discussion, nous déclinons poliment. Quelques minutes plus tard, un policier s’approche à son tour. Il remet à mon interlocutrice son portefeuille, dérobé par la complice du « touriste » sans que nous ne nous soyons aperçues de rien.

L’omniprésence des pickpockets, un aspect parmi d’autres des ravages du tourisme à Lisbonne… Il y a aussi les tuk-tuk – ces petits véhicules qui promènent les visiteurs dans le centre historique –, le vieux tramway no 28, toujours bondé, le bruit des roulettes des valises sur les pavés d’Alfama à toute heure du jour et de la nuit… Et puis, il est d’autres effets, plus insidieux, qui opèrent sur le long terme.

Maria de Lurdes Pinheiro, à la tête de l’Association du patrimoine et des habitants d’Alfama, me reçoit à quelques pas de cette grande terrasse bordée d’azulejos, dans les locaux de son collectif où se vend également de l’artisanat local. « Il y a toujours eu des touristes à Alfama, raconte-t-elle. Nous ne sommes pas opposés à leur présence, mais il nous faut veiller à conserver un certain équilibre. Sinon, les locaux vont finir par tous quitter les lieux. » Car depuis la fin des années 1980, quand cette association a commencé à se mobiliser pour pousser à la réhabilitation de ce quartier très dégradé, le mouvement de départ des habitants n’a cessé de se poursuivre. Il s’est même largement aggravé avec la crise économique qui a éclaté en 2010, du fait de la conjonction de trois facteurs : la baisse du pouvoir d’achat des habitants, l'ouverture de la manne touristique et les changements législatifs favorisant la spéculation immobilière. Aujourd’hui, le quartier est envahi par les logements Airbnb. On en compte plus de trois cents sur ce site d’offres de location de particulier à particulier.

Maria de Lurdes Pinheiro, sur les hauteurs d'Alfama © Amélie Poinssot Maria de Lurdes Pinheiro, sur les hauteurs d'Alfama © Amélie Poinssot

Au départ de cette transformation d’Alfama, il y a les programmes de réhabilitation mis en place par la mairie de Lisbonne dans les années 1990 et 2000. Ils permettaient aux propriétaires de réaliser des travaux de réhabilitation tout en ne s’en acquittant qu’après coup. Beaucoup de gens ont alors acheté des immeubles délabrés, ont fait faire les travaux, puis ont revendu avec force plus-values ou ont mis leurs logements fraîchement retapés sur le marché de la location… « Lors de ces ventes, la mairie n’a jamais utilisé son droit de préemption, déplore Maria. Or, elle aurait pu le faire pour acquérir des logements afin de maintenir une certaine population dans le quartier. »

Deuxième élément : la loi édictée en 2012 par la droite, alors au pouvoir, qui allait encore plus loin que ce que demandait la Troïka [les bailleurs de fonds du pays : Commission européenne, FMI et Banque centrale européenne – ndlr], a déséquilibré le rapport entre propriétaires et locataires en faveur des premiers. Les loyers d’avant 1990, gelés, sont débloqués ; les expulsions de locataires sont facilitées ; les durées des baux deviennent extrêmement variables, alors que la règle au Portugal était jusque-là de louer sur une durée de cinq ans. Parallèlement, les fonds vautours étrangers peuvent s’en donner à cœur joie : tout étranger hors Union européenne qui peut justifier d’un achat immobilier de 500 000 euros au Portugal a droit à un visa d’une durée de cinq ans. C’est le « visa doré », inventé lui aussi en 2012. Quelque 3 500 personnes en ont bénéficié à ce jour : propriétaires chinois, russes, brésiliens… Jusqu'à présent, le gouvernement socialiste n’est revenu sur aucune de ces lois. Et n’a pas l’intention de le faire, si l’on en croit les nombreux interlocuteurs, à l’exécutif et au parlement, interrogés sur ce sujet (lire notre reportage : « Portugal, au pays de la gauche qui marche », et notre entretien : « Un ministre socialiste portugais: “Pourquoi nous avons mieux rebondi que la Grèce” »).

Dans le quartier d'Alfama, deux populations se croisent. Touristes et habitants, de moins en moins nombreux. © AP Dans le quartier d'Alfama, deux populations se croisent. Touristes et habitants, de moins en moins nombreux. © AP
Pourtant, il y aurait beaucoup à faire pour enrayer la spéculation immobilière qui s’est envolée depuis lors, alimentée par une conjoncture touristique internationale qui a placé le Portugal au premier plan des destinations des vacanciers européens. Ne serait-ce que sur le plan fiscal. Il est ainsi beaucoup plus avantageux de louer des appartements sur du court terme que de faire de la location durable : la différence de taxation est de l’ordre de 15 %.

Le quartier d’Alfama est-il en train de perdre son âme dans la prolifération de ces logements Airbnb ? Il y a ceux qui en font le constat et qui résistent. C’est le cas de Mario Rui Da Cruz, trente ans de commerce dans Alfama. Il tient une tasca (taverne traditionnelle) dans la rua de São Miguel. « Dans la rue, il n’y a presque plus de résidents locaux… alors qu’il y a une dizaine d’années, il y avait encore deux bouchers, une dizaine d’épiceries et une boulangerie. Quelque 500 personnes habitaient là… Aujourd’hui, il y a essentiellement des bars à touristes. » Chez Mario, les beignets de morue sont à 1,30 euro pièce et la soupe à 1,50 euro. Rien à voir avec les restaurants touristiques qui ne servent rien au-dessous de 10 euros. Cette tasca attire en réalité autant les locaux que les étrangers de passage. « Après avoir tenu pendant des années une épicerie dans le quartier, je voulais ouvrir un lieu qui contribue à la vie locale, raconte Mario. Je voulais que les prix soient accessibles à tous. Les vieux habitants du quartier ne peuvent pas se payer les restaurants qui ont ouvert ces dernières années. »

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