Les déchirements des héritiers du « Chin »

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Le contrôle des syndicats a fait les beaux jours de la Cosa Nostra new-yorkaise. Menaces, extorsions, pots-de-vin... Chez les Genovese, ce type de racket est devenu une spécialité de la maison, dont le savoir s’est transmis de génération en génération.

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New York (Etats-Unis).– Vincent Fyfe a tout juste la trentaine lorsqu’il devient le président de son syndicat. Il représente 1 600 travailleurs de l’industrie des vins et spiritueux, après avoir fait ses armes avec les dockers du New Jersey. Sur le port, Fyfe a beaucoup appris du métier et de sa principale règle : « Deaf and dumb », sourd et muet. Tu ne poses aucune question. Tu ne réponds à aucune question. Jusqu’au jour où il a refusé de se taire.

« Je ne voulais pas payer. J’ai expliqué que je n’avais pas les moyens. » « Si tu ne veux pas payer [10 000 dollars par an – ndlr], ou si tu as peur, trouve-toi un autre travail », lui aurait-on sèchement répondu. « Si je ne payais pas [la mafia sicilienne – ndlr], j’allais perdre mon emploi. […] J’étais choqué », a confié Fyfe fin 2019, lorsqu’il a été appelé à témoigner au procès de ses bourreaux, parmi lesquels un certain Esposito.

À la barre, Fyfe, aujourd’hui âgé de 48 ans, a raconté des années à vivre dans la peur, les menaces, et les pressions. « Je ne veux pas que tu sortes l’argent de ta poche, lui aurait expliqué Esposito, le destinataire de l’argent, membre de la famille Genovese, l’une des cinq branches new-yorkaises de la Cosa Nostra. Tu es intelligent, tu trouveras un moyen de payer. »

Pour Fyfe, l’occasion de se sortir du pétrin n’a pas tardé à se présenter : il aurait été « approché par une entreprise », a-t-il expliqué devant les procureurs du Southern District de New York. Son syndicat de vins et spiritueux avait pour habitude d’offrir des goodies à ses membres. « Des stylos, des livres, des choses comme ça. Je représente des agents commerciaux, a précisé Fyfe, ils utilisent ce genre d’articles. » L’entreprise lui aurait alors fait une offre alléchante. 

Vincent Gigante en 1957. © Photo Phil Stanziola / Library of Congress Vincent Gigante en 1957. © Photo Phil Stanziola / Library of Congress

« Si je leur confiais la commande de goodies, ils m’offriraient en retour des pots-de-vins », a révélé Fyfe. De l’argent en cash. Les prix des goodies seraient gonflés. La surfacturation servirait à payer le bakchich. Fyfe, qui apparaît sur l’un des rares clichés publics du syndicat, sous des airs d’adolescent, avec son costume trop grand et ses cheveux gominés, a accepté. Avec l’argent des goodies, il a en partie pu payer les 10 000 dollars annuels exigés par la mafia. 

Chez les Genovese, le racket de syndicats est une affaire ancienne, qui se transmet de génération en génération. Le légendaire parrain de la famille, Vincent Gigante, figure tutélaire des années 80 et 90, était déjà en son temps maître en la matière. « L’histoire de Gigante est juste unique. L’idée qu’il ait pu prétendre pendant des années en public qu’il était fou, puis qu’il se soit baladé dans les rues de New York en robe de chambre alors qu’il était le boss des Genovese, l’une des plus grandes organisations criminelles en ville… » Ce personnage-là intrigue encore le journaliste du Daily News, Larry McShane, spécialiste de la mafia et auteur d’un livre sur Vincent Gigante, dit le « Chin », le « menton ». 

« Quand le FBI est venu chercher Gigante chez lui, se souvient McShane, à Greenwich Village, au sud de Manhattan, Gigante attendaient les fédéraux debout, dans sa douche, avec son parapluie ouvert. » L’anecdote est restée célèbre. Pendant sept ans, le Chin est parvenu à tromper la justice en plaidant l’irresponsabilité pénale. Jusqu’à ce qu’il soit condamné à douze ans de prison pour une grosse affaire de rackets commis jusqu’en 1997. 

Sous ses ordres : 200 membres de la famille Genovese et près d’un millier d’associés. Selon le New York Times, au début des années 90, cette armada a transféré une partie de son butin au Chin, jusqu’à 100 millions de dollars par an. L’argent était issu de nombreux rackets, d’extorsions de syndicats notamment, des dockers de New York et du New Jersey en particulier. 

Le port « est aujourd’hui la dernière industrie encore contrôlée par la mafia », explique à Mediapart Ronald Goldstock, un ancien membre de la Waterfront Commission, l’un des organes chargés de contrôler les ports. « Contrairement au secteur du BTP, où il y a un grand nombre de syndicats, ici un seul organisme opère, l’International Longshoremen's Association. Or l’organisme est corrompu. »

Au même moment, dans les années 90, Vincent Fyfe finit ses études de sociologie puis commence sa carrière de syndicaliste avec les dockers du New Jersey. Son grand-père lui sert ensuite de piston. « Mon grand-père m’a permis de rencontrer le président du syndicat » de vins et spiritueuxse souvient Fyfe devant les procureurs fin 2019. 

Le petit-fils est embauché et enchaîne les promotions, jusqu’à prendre lui-même les rênes du syndicat. Le salaire est généreux. Fyfe a à peine plus de 30 ans et gagne 300 000 dollars par an. L’influence du grand-père n’est pas complètement étrangère à son succès. Fyfe n’est autre que le petit-fils du Chin. Au tribunal, l’affaire de racket se transforme bientôt en affaire de famille.

À la fin des années 90, un fils se tient aux côtés de son vieux père. Il le soutient, l’aide à marcher. Tout mince, il semble sortir de l’adolescence. Sur les photographies de l’époque, il porte des habits de « grand » : pantalons à pince, chaussures dûment polies et ceinture en cuir. 

Le père, Vincent Gigante, marche parfois avec une canne, le regard dans le vide, perdu. Le Chin fait son cinéma de grand malade sorti de l’asile. Son fils, Vincent Esposito, observe. Son client a eu une vie qui a « frisé le bizarre », a confié l’un des avocats d’Esposito fin 2019, quand celui-ci a été inquiété par la justice, à New York. 

Né d’une longue relation adultère entre le Chin et sa maîtresse, Vincent Esposito « pensait que son père était un gars qui conduisait un camion […] et tout d’un coup, il a découvert que ce dernier avait des problèmes avec le gouvernement. Ça a été un choc ». Une situation qui aurait eu « un impact psychologique » sur n’importe qui.

Vincent Gigante, en peignoir au centre, sur une photo de surveillance du FBI en 1980. © Photo FBI / Wikimedia commons Vincent Gigante, en peignoir au centre, sur une photo de surveillance du FBI en 1980. © Photo FBI / Wikimedia commons

Pour Esposito, un problème à 3,8 millions de dollars s’est toutefois rapidement posé. Lors des perquisitions à son domicile, les autorités ont découvert cette somme en espèces, cachées un peu partout dans la maison. Dans des boîtes à chaussures. 

« Franchement, Votre Honneur, si vous me demandiez dans une situation comme celle-là, de grand stress, de me souvenir du montant exact de mes avoirs […], je ne suis pas sûr de pouvoir vous répondre », a tenté de plaider l’avocat d’Esposito. « Peut-être, a répliqué le juge en charge du dossier, mais je m’en souviendrais si j’avais 100 000 dollars. »

Outre les millions, les autorités ont découvert au domicile de Vincent Esposito une arme et une drôle de liste de noms, dans une boîte d’eau de Cologne. Des noms d’individus, tous membres officiels de la famille Genovese. « Cette liste, ce n’est pas le genre de choses que l’on a en sa possession si on est en bas de l’échelle », ont accusé les procureurs. Devant le juge, ils ont brossé un portrait très différent de Vincent Esposito.

Esposito « a eu une vie extraordinaire, nous sommes bien d’accord, ont-ils ironisé. Contrairement à d’autres prévenus, il a eu une vie de millionnaire. Il a eu l’opportunité de faire des études, il a vécu toute sa vie dans une maison de ville de plusieurs étages située dans l’Upper East Side. Il a eu une vie de luxe, Votre Honneur, de privilèges. […] Aujourd’hui […] Esposito est suffisamment élevé dans la hiérarchie des Genovese pour avoir de l’argent collecté en son nom ».

Dans le Southern District de New York, fin 2019, Vincent Fyfe poursuit lui aussi son témoignage. « Qui était le destinataire » des 10 000 dollars annuels qu’il était forcé de payer, ont encore interrogé les procureurs. Vincent Esposito, a répondu Fyfe. « Mon oncle. » Le plus jeune fils du Chin.

Habituellement, les 10 000 dollars étaient glissés dans une enveloppe, mais il est arrivé à Fyfe de transporter du cash à une ou deux occasions pour le compte de son oncle. Une fois, a-t-il détaillé, dans « un récipient à nourriture » en réalité rempli de billets. Dans la salle d’audience, l’ambiance devient électrique. 

« Tu n’es qu’une merde », lui lance une femme dans le public. C’est l’une des sœurs de Vincent Esposito. Le neveu ne se démonte pas. « Avant que votre grand-père soit incarcéré, de qui était-il le plus proche selon vous ? », insistent les procureurs. La réponse est invariable : Vincent Esposito, déclare Fyfe. « Mon oncle. »

3,8 millions de dollars ont été saisis lors des perquisitions effectuées au domicile de Vincent Esposito. © Photo DR. 3,8 millions de dollars ont été saisis lors des perquisitions effectuées au domicile de Vincent Esposito. © Photo DR.

La valeur des biens d’Esposito témoigne du business florissant de la famille. Le fils cadet du Chin possède en partie la maison familiale de l’Upper East Side, estimée à 12 millions de dollars. Il y vit encore avec ses deux sœurs et sa mère, la maîtresse du Chin. 

Officiellement, il n’a jamais été question pour le parrain des Genovese de mêler les siens aux affaires. « Bon sang ! Je suis désolé », avait-il fait mine de réagir en apprenant que le chef de la famille Gambino avait introduit son fils dans la vie de mafiosi. Et pourtant, l’ombre du Chin ne cesse de planer sur le procès de ses héritiers.

« Mon grand-père ne m’avait certainement pas dit ça », s’indigne Fyfe à la barre, qu’il serait racketé. Pour Fyfe, le pacte familial ne s’est néanmoins pas rompu immédiatement. S’il a accepté de témoigner contre son oncle, c’est pour échapper lui-même aux poursuites judiciaires.

En échange d’une immunité, Fyfe a accepté d’enregistrer et même de filmer à leur insu les associés de son oncle, venus collecter chaque année les fruits de leurs schémas frauduleux, dont les 10 000 dollars annuels qu’ils lui extorquent. « En colère » contre son neveu, Vincent Esposito essayera, sans succès, de l’évincer, de le remplacer par un soldat plus loyal et expérimenté de la famille Genovese, Frank Giovinco, déjà condamné dans une affaire de racket.

Vincent "The Chin" Gigante escorté par Vincent Esposito, à gauche, et Andrew Gigante, à droite, alors qu'il se rend à son procès fédéral pour racket à Brooklyn, New York, le 23 juillet 1997. © Photo Jon Levy / AFP Vincent "The Chin" Gigante escorté par Vincent Esposito, à gauche, et Andrew Gigante, à droite, alors qu'il se rend à son procès fédéral pour racket à Brooklyn, New York, le 23 juillet 1997. © Photo Jon Levy / AFP

À 51 ans, Esposito est condamné à 24 mois de prison après avoir plaidé coupable en avril 2019. Le magot découvert à son domicile – les 3,8 millions de dollars – a été saisi par la justice. Les procureurs soupçonnent Esposito d’avoir géré la caisse noire des Genovese. Grâce à sa collaboration, Vincent Fyfe a échappé à la prison. Il aurait en revanche perdu son poste de président de syndicat à 300 000 dollars l’année.

Sur les ports de New York et du New Jersey, l’influence des Genovese n’a jamais vraiment faibli, malgré les querelles familiales. Elle s’y mesure au nombre d’héritiers du Chin aujourd’hui encore employés sur place : une vingtaine de membres de la famille Gigante, selon les estimations du site Gangland, spécialisé dans la mafia. En 2010, sur les ports, cette vingtaine de membres touchaient deux millions de dollars par an.

« J’ai auditionné Ralph Gigante [un neveu du Chin – ndlr], se souvient Ronald Goldstock, l’ancien membre de la Waterfront Commission. Sur le port, Ralph Gigante perçoit un salaire de 400 000 dollars par an. Il représente les dockers, et doit à ce titre faire remonter leurs doléances. À ma connaissance, il n’en a quasiment fait remonter aucune. Il est pourtant payé 27 heures par jour. Vous pensez sans doute qu’il n’y a que 24 heures dans une journée, mais lui est payé 27 heures, en toute légalité », par son précieux syndicat.

Pas de mobilisation sans confiance
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Contacté pour cet article, l’International Longshoremen’s Association n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.

L’un des avocats de Vincent Esposito a décliné tout commentaire sur l’affaire. « La famille de son client est très privée », a-t-il précisé à Mediapart.

La police de Newark, dans le New Jersey, a renvoyé notre demande d’interview auprès d’autres collègues, de la Waterfront commission notamment. « La police de Newark n’a pas beaucoup traité avec le crime organisé “italien” depuis des années », nous a indiqué un responsable.

Retrouvez nos précisions sur la mafia new yorkaise dans l'onglet prolonger