Football Leaks: le lanceur d’alerte met en cause la justice portugaise

Par et l'EIC

Rui Pinto, le lanceur d’alerte des Football Leaks, a réagi à son inculpation pour piratage informatique et à l’extension de sa détention provisoire. Il se considère comme « une sorte de prisonnier politique » et accuse la justice portugaise d’avoir ignoré ses signalements.

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Rui Pinto contre-attaque. Récemment inculpé pour 147 délits par le procureur de Lisbonne, le lanceur d’alerte des Football Leaks a réagi le 25 septembre dernier dans un tweet, que nous avons authentifié auprès de ses avocats. Le jeune Portugais de 30 ans y critique la passivité de la justice portugaise, qu’il accuse d’avoir ignoré les signalements sur la corruption dans le football qu’il a effectués avant son arrestation.

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Rui Pinto est le lanceur d’alerte qui a fourni plus de 70 millions de documents sur les coulisses du foot business à notre partenaire Der Spiegel, qui les a partagés avec Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC).

Rui Pinto, déjà emprisonné depuis six mois, dénonce dans son tweet la prolongation de sa détention provisoire pour trois mois supplémentaires. Il se considère comme « une sorte de prisonnier politique », que le parquet portugais tente de « réduire au silence », en lui interdisant de « recevoir la visite de journalistes ».

Rui Pinto, alias « John », le lanceur d’alerte des Football Leaks. © YP Rui Pinto, alias « John », le lanceur d’alerte des Football Leaks. © YP

Rui Pinto accuse les procureurs de son pays d'origine de « protéger ceux qui pratiquent la corruption et l’évasion fiscale ». Le lanceur d’alerte indique avoir fait en 2017 et 2018, avant son arrestation, plusieurs signalements précis de faits de corruption dans le football via la plateforme dédiée du DCIAP (département central d’investigations et d’action criminelle), l’unité spéciale du parquet général de Lisbonne chargée des affaires criminelles les plus lourdes et les plus complexes… dont les poursuites contre Pinto. 

Malgré cela, « il n’y a eu aucune enquête ouverte [au Portugal – ndlr] sur les agissements criminels révélés par les Football Leaks », déplore-t-il. Rui Pinto a pourtant proposé depuis des mois aux autorités portugaises de les aider à enquêter sur le foot, comme il l’a déjà fait avec les magistrats français du parquet national financier (PNF).

Mais selon Rui Pinto, la procureure en charge de son dossier, Patrícia Barão, « a très clairement indiqué qu’elle voulait uniquement coopérer avec moi dans une logique d’auto-incrimination, et pas pour enquêter sur des délits commis par d’autres », écrit le lanceur d’alerte.

Rui Pinto estime que les poursuites contre lui sont une « menace pour l’équilibre de la démocratie et l’État de droit au Portugal », pays où le parquet déciderait arbitrairement « qui fait l’objet de poursuites ou pas », quitte à « ignorer » des éléments à charge. Rui Pinto affirme être devenu « une cible à abattre » parce qu’il a voulu dénoncer « cette dépravation ».

« Heureusement, j’aurai au tribunal une tribune idéale pour raconter une grande partie de ce que je sais », conclut-il, en référence à son futur procès.

Le lanceur d’alerte a reçu le soutien d’Eva Joly, ancienne juge anticorruption et ex-députée européenne EELV, qui a publié ce lundi une tribune dans Mediapart. Elle y confirme que la justice portugaise n’a pas ouvert d’enquête sur les Football Leaks, et appelle le pays à réformer son système judiciaire afin de pouvoir exploiter les données. Au Portugal, il est interdit d’utiliser en justice des éléments obtenus illégalement, contrairement à de nombreux autres pays (dont la France), où la preuve est libre.

Rui Pinto a posté son tweet après qu'un juge a accepté de prolonger sa détention provisoire de trois mois, jusqu'au 23 décembre. L'ancien étudiant en histoire est détenu à l'isolement dans un commissariat de police de Lisbonne et n'a aucun contact avec d'autres détenus.

Plusieurs demandes d’interview, formulées par notre partenaire allemand Der Spiegel, ont été refusées. Lors d'une récente fouille de sa cellule, le journal de bord de Pinto lui aurait même été confisqué.

Le mois dernier, le bureau du procureur général de Lisbonne a inculpé Rui Pinto de 147 délits, dans un acte d’accusation de 200 pages (lire ici). Il s’agit pour la plupart d’accusations de piratage informatique et d’un cas de tentative d’extorsion de fonds. Le lanceur d’alerte dément (lire son interview ici).

Ses avocats, William Bourdon et Francisco Teixeira da Mota, ont vu dans cet acte d’accusation, qui contient selon eux « de nombreux éléments faux et frappés d’illégalité », « une confirmation de la volonté du procureur de faire taire et de détruire Rui Pinto ». Les conseils du lanceur d’alerte ont jusqu’au 12 octobre pour commenter les accusations. Un juge décidera ensuite lesquelles sont finalement retenues et si un procès doit avoir lieu.

En réponse à l'acte d'accusation et à la prolongation de la détention provisoire, MBourdon a envoyé une lettre à David Kaye, le rapporteur spécial des Nations unies pour la protection de la liberté d'expression, afin de lui demander son soutien dans l'affaire Pinto. Il écrit que son client est « criminalisé de façon artificielle et injuste par les autorités judiciaires de son pays tandis que ceux qui devraient répondre des délits financiers révélés par les Football Leaks sont protégés à tort ».

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Après une première saison en 2016, Mediapart et quatorze médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.