Le Soudan post-révolutionnaire vit une situation volatile et incertaine

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Cela fait plus de six mois que le Soudan est dirigé par un gouvernement arrivé au pouvoir par la volonté de la rue. Mais la tentative d’attentat à laquelle a échappé le premier ministre Abdallah Hamdok lundi montre que, pour certains, le coup de force est toujours possible.

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Khartoum (Soudan).– L’amas de tôles éventrées suffit à le prouver : près de sept mois après le retour aux affaires des civils, il n’y a pas que des bonnes fées à se pencher sur le berceau de la transition démocratique soudanaise. Si la démocratie n’est plus tout à fait un fantasme, le coup de force est la seule option envisagée par certains.

Abdallah Hamdok, qui a échappé de peu à un attentat ce lundi matin 9 mars 2020, est un premier ministre très populaire. Il n’a pourtant pas participé à la révolution de l’an dernier qui, en 240 jours, a abattu une dictature vieille de 30 ans. C’est justement parce que cet économiste, haut fonctionnaire de l’ONU, calme et modeste, était hors du jeu politique qu’il a la confiance des Soudanais.

Sa popularité ne l’empêche pas d’avoir de nombreux ennemis – lui crée de nombreux ennemis, devrait-on dire, tant ceux qui ont intérêt à ce que la transition démocratique échoue sont légion. Il est trop tôt pour dire avec certitude qui a visé le cortège du premier ministre soudanais. Selon des sources soudanaises, il s’agirait d’un tir de RPG et non d’une bombe. Le tireur n’a pas été arrêté. Quant aux commanditaires, les médias sociaux bruissent déjà de rumeurs. Certains soulignent que l’attentat a eu lieu près de la prison de Kober, où sont enfermés les caciques du régime précédent – dont Omar al-Bachir lui-même. D’autres y voient la main du chef du NISS, les services de renseignement, redoutée police politique de la dictature, dont le patron est en exil en Égypte. L’Égypte, justement, est accusée, ainsi que les Émirats arabes unis. À travers ces deux pays, on soupçonne l’implication de leur meilleur allié à Khartoum, Mohamed Hamdan Dagolo, dit « Hemetti », chef de la Force d’action rapide (RSF), unité paramilitaire forte de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, accusée de massacres et de pillages au Darfour et à Khartoum.

On voit mal, cependant, l’intérêt de ce dernier à organiser un attentat contre le premier ministre : « Hemetti » est aujourd’hui le vice-président du Conseil de souveraineté, la présidence collégiale de transition. Avec l’aide d’une boîte de communication russe, il « civilise » son image, se présentant habillé du vêtement traditionnel immaculé, plutôt qu’en uniforme, remettant à l’État une des mines d’or qu’il exploitait – illégalement – et jurant son amour de la révolution. Et il réussit, effectivement, à conquérir une partie de l’opinion. L’homme est trop malin pour remettre en cause cette popularité naissante par une tentative d’assassinat d’un homme que les Soudanais apprécient.

Dans cette situation post-révolutionnaire volatile et incertaine, deux choses ont assurément changé à Khartoum pour qui a connu la capitale soudanaise avant. Deux absences, plutôt. Celle de portraits d’un dirigeant tout-puissant, homme fort guidant le peuple. Et celle de véhicules militaires, blindés légers et pick-up hérissés de mitrailleuses et de soldats au regard masqué de lunettes noires. Plus de culte d’une personnalité protégée par l’armée, donc.

Khartoum a connu ces derniers mois d’autres changements. Ici, dans le centre-ville, les cafés en plein air des « dames du thé » ont une nouvelle clientèle : sous les arcades des immeubles coloniaux ou sous les arbres, ce sont des jeunes qui sirotent, assis sur des tabourets bas, thé et café préparés par des femmes enveloppées dans le voile coloré traditionnel. Garçons et filles, voilées ou non, rient et discutent côte à côte des heures durant. Inimaginable sous le régime du dictateur déchu Omar al-Bachir et de ses alliés islamistes, qui bannissaient toute mixité publique. Là, des lieux d’un genre nouveau, mi-galerie mi-café, mixtes eux aussi.

Ali Abou Araki est le rédacteur en chef des pages culture du quotidien Al-Soudani al-Daouli, fermé en 1994 pour cause de censure et qui paraît à nouveau depuis quelques mois. « Des endroits comme celui-ci, il n’en existait pas, avant la révolution, explique-t-il, assis sur une banquette du café Sandoul sous des tableaux peints dans l’arrière-cour par de jeunes artistes. Tout était sous surveillance permanente. L’expression était bridée, l’art était bridé. »

Fresques révolutionnaires à Oumdourman. Sur la banderole de droite, il est écrit : "Liberté, paix, justice". © GL Fresques révolutionnaires à Oumdourman. Sur la banderole de droite, il est écrit : "Liberté, paix, justice". © GL

Loin du centre-ville de Khartoum, de l’autre côté du Nil, dans la banlieue sableuse de la ville jumelle d’Oumdourman, Imane et Azza, deux amies d’enfance, tout juste 20 ans, lèvent les yeux au ciel : « Ce qui a changé ? Mais la liberté ! La liberté ! On ne pouvait parler de rien, sauf de choses superficielles et sans intérêt. La politique, c’était banni, sauf à les soutenir ! » « Les », ce sont les partisans de l’ancien régime, les membres du Parti du Congrès national (NCP) islamiste. Contre eux, contre les généraux, Imane et Azza ont manifesté pendant des semaines, d’abord en cachette de leurs parents effrayés, puis en accord avec eux, du 25 décembre 2018 à juillet 2019. Pour conquérir cette liberté, elles ont passé presque deux mois sur le gigantesque sit-in installé par les révolutionnaires le 6 avril 2019 face au quartier général des forces armées, à Khartoum. C’est là que se rêvait, s’imaginait, se construisait le nouveau Soudan, celui d’après les militaires.

Il a fallu le massacre du sit-in par les milices, le 3 juin, une réplique populaire sous forme d’énormes manifestations et des négociations ardues pour que les généraux commencent à lâcher le pouvoir. Le 17 août, les Forces de la liberté et du changement (FFC), coalition de mouvements professionnels, d’organisations de la société civile et de partis politiques, colonne vertébrale de la révolution, signent avec les militaires du Conseil militaire de transition (TMC), proches du dictateur Omar al-Bachir qu’ils avaient fini par sacrifier, la « déclaration constitutionnelle ». Elle définit les institutions qui doivent mener, au terme de 39 mois de transition, soit en 2022, à des élections libres et démocratiques, et renvoyer l’armée dans ses casernes.

Pour l’instant, le Soudan vit sous le régime d’un partage du pouvoir entre militaires et civils. L’architecture du pouvoir est complexe. Au sommet, le Conseil de souveraineté, composé de cinq militaires et six civils. Sa présidence, tournante, est revenue, pour les 18 premiers mois, aux militaires, en la personne du général Abdel Fattah al-Burhan. C’est l’organe exécutif. Celui qui décide de la politique, c’est le gouvernement. Ses membres ne pourront se présenter aux élections. Ils sont tous civils, sauf les ministres de la défense et de l’intérieur. À sa tête, Abdallah Hamdok, économiste, ancien haut fonctionnaire de l’ONU. Le premier ministre était inconnu de la majorité des Soudanais il y a encore sept mois.

 

 

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Gwenaëlle Lenoir est journaliste indépendante, spécialiste de l’Afrique. Il s’agit de son premier article pour Mediapart.