Dans le désert libyen, les migrants face au risque d’enlèvements

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Aux mains des passeurs toubous et touaregs sévissant dans le sud du pays, les migrants subsahariens sont, en outre, la cible de ravisseurs qui les torturent et les rançonnent le long du périple qui les mène du désert du Sahara aux côtes libyennes.

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Sur les côtes libyennes, les exactions commises contre les migrants commencent à être documentées. Au nord-ouest du pays, à Sabratha, principale plate-forme des départs vers l’Europe, la reconversion récente des deux principaux réseaux de passeurs en milices empêchant les embarcations de partir a attiré l’attention des médias internationaux (lire notre article).

Agissant pour le compte du gouvernement d’union nationale de Tripoli soutenu par l’ONU, ces groupes armés se sont transformés en gardes-frontières zélés. Ils détiennent dans des conditions inhumaines les personnes qu’ils envoyaient jusqu’alors en mer Méditerranée dans des canots pneumatiques surchargés. Les images de migrants cadavériques, entassés hors de tout cadre juridique dans des prisons insalubres, ont fait le tour du monde. Sans pour l’instant freiner les dirigeants européens dans leur volonté de négocier avec les autorités de Tripoli, voire avec les groupes armés.

Des migrants au départ d'Agadez, au Niger, en route vers la Libye, le 9 mai 2016. © Reuters/Joe Penney Des migrants au départ d'Agadez, au Niger, en route vers la Libye, le 9 mai 2016. © Reuters/Joe Penney

Depuis mi-juillet, le nombre d’arrivées en Italie a beaucoup diminué. Combien de temps cette « trêve », comme la désigne les miliciens eux-mêmes, va-t-elle durer ? Tant que l’argent affluera, préviennent-ils. Pendant quelques semaines, les départs, en baisse, s’étaient déplacés de l’ouest à l’est de Tripoli. Selon les témoignages recueillis sur l’Aquarius, affrété par SOS Méditerranée pour venir en aide aux migrants, les embarcations sont parties ces derniers jours à la fois de l’ouest (Sabratha et Zouara) et de l’est (Khoms).

Les trois provinces traditionnelles de la Libye. © Wikipedia Les trois provinces traditionnelles de la Libye. © Wikipedia
Dans la zone désertique, les Africains subsahariens, venus principalement du Nigeria, de Guinée, de Côte d’Ivoire, de Gambie, du Sénégal, du Mali, d’Érythrée et du Soudan, font face à des violences tout aussi monstrueuses, mais celles-ci restent méconnues : l’accès à l’information déjà complexe sur la côte est rendu plus difficile encore par les rivalités entre les tribus, qui, dégagées de l’autorité de Tripoli, contrôlent le territoire de la vaste région du Fezzan, par laquelle transitent produits manufacturés, vivres, bétail mais aussi migrants, cigarettes, drogue et armes.

Rédigé par le groupe d’experts sur la Libye, le rapport du Conseil de sécurité publié le 1er juin 2017 note une « escalade sans précédent » de la violence dans le sud du pays, qui s’est notamment traduite par des frappes aériennes entre forces rivales.

L’instabilité politique, les renversements d’alliance et les conflits armés, incessants depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, fragilisent les populations, et en particulier les migrants, qu’ils travaillent sur place ou cherchent à rejoindre l’Europe.

Des migrants emprisonnés en Libye, dans le reportage d'Euronews « La Libye, antichambre de l'enfer pour les migrants », décembre 2016. Des migrants emprisonnés en Libye, dans le reportage d'Euronews « La Libye, antichambre de l'enfer pour les migrants », décembre 2016.
Ceux qui viennent de traverser la frontière avec le Tchad ou le Niger sont regroupés par leurs passeurs dans des entrepôts. Épuisés, ils viennent de passer trois jours angoissants à bord de pick-up lancés à toute allure sur les pistes du Sahara. Dans la remorque, accrochés à la rambarde pour éviter de tomber, ils ont frôlé la mort. En cas de panne, ils risquent de mourir déshydratés. Un braquage qui tourne mal, et c’est la mort assurée. Régulièrement, des corps sans vie sont retrouvés dans le sable ; des disparitions sont signalées. Mais à la différence de ce qui se passe pour la Méditerranée, les décès ne font pas l’objet de recensions officielles.

Dans un reportage publié par Foreign Affairs, Jérôme Tubiana, chercheur au centre d’information Small Arms Survey, décrit le trajet entre le Niger et la Libye. Il évoque des convois de pick-up militarisés traversant le désert ; le risque d’être dévalisé en chemin par des bandes de jeunes Touaregs ou d’anciens rebelles, appelés « coupeurs de route », sillonnant les contreforts des montagnes de l’Aïr, au nord d’Agadez ; les pots-de-vin versés à chaque check-point aux autorités locales.

Les principales villes libyennes. Les principales villes libyennes.
À peine remis de cette épreuve, ils subissent le joug de leurs passeurs. Originaires d’Afrique de l’ouest, les migrants en provenance d’Agadez, au Niger, sont débarqués, après leur périple dans le Sahara, à Qatroun, Aoubari, Sabha ou Mourzouq. Comme le note le rapport du Conseil de sécurité, tout au long de ce trajet, plusieurs groupes « facilitent » le trafic, moyennant une commission.

Les réseaux toubous et touaregs permettent aux migrants de traverser la frontière sud. Le rapport précise que les chefs toubous, tels que Adamu Tchéké et Abou Bakr el-Souqi, prélèvent un droit de passage sur le tronçon reliant la frontière à Sabha, tandis que les chefs touaregs, notamment Cherif Aberdine (peut-être un alias se référant à un ancien conseiller du président nigérien, passeur notoire décédé en 2016), contrôlent la route qui mène à Mourzouq. À Sabha, ajoutent les experts de l’ONU, des membres de la tribu Aoulad Souleïman organiseraient le trafic. Plus au nord, le trajet entre Ghadamès et Bani Walid ou Nalout serait entre les mains des Zintanais Mohamed Maatoug et Ali Salek, impliqués dans le trafic de migrants et de cannabis.

La route de l’est est empruntée par les migrants venus de la Corne de l’Afrique, du Tchad et du Soudan. D’après les experts de l’ONU, elle est gérée par des « fixeurs » érythréens, éthiopiens et somaliens, qui organisent le départ depuis les pays d’origine et s’occupent de collecter l’argent. En Libye, le transport est assuré par des Libyens. « Les migrants qui ont effectué ce trajet mentionnent systématiquement que des hommes en tenue encadraient leurs déplacements », souligne le rapport, ce qui laisse penser que les autorités locales sont impliquées dans le trafic.

Plus précisément, dans la région frontalière avec le Tchad, autour de Koufra en Libye, la coordination serait assurée par les Toubous, les Zoueï et des membres des Forces d’appui rapide du Soudan déployés le long de la frontière. Jusqu’en 2016, indique le rapport, la plupart des migrants étaient conduits de Koufra à Ajdabiya, non loin de la côte, entre Benghazi et Syrte, où ils étaient placés sous l’autorité du commandant des forces de surveillance des champs pétrolifères, Ibrahim Jadhram. Un Érythréen détenu dans cette ville pendant un an a expliqué que les migrants étaient contraints d’effectuer des opérations de déminage alors qu’ils ne portaient aucun équipement de protection et n’avaient pas été formés à cette tâche dangereuse. Alors que la communauté érythréenne est importante en Suède, il semblerait qu’une partie des sommes dues soit récoltée auprès de ses membres via des virements bancaires. Ces dépôts seraient versés sur les comptes suédois des passeurs, avant de transiter par des réseaux parabancaires hawalas (système traditionnel de paiement informel basé sur la confiance) situés au Soudan et à Dubaï aux Émirats arabes unis, où l’argent est alors blanchi.

Voilà pour l’ossature. Comme sur la côte, les groupes de passeurs brutalisent leur « marchandise ». En Libye, où le racisme envers les Noirs est profondément ancré, tous les migrants se plaignent d’être traités « comme des animaux ». Comme le plus souvent le passage est payé d’avance (lorsqu’il est réglé en deux temps, au départ et à l’arrivée, les tarifs sont plus élevés), les trafiquants sont indifférents à leur sort. Les témoignages recueillis dans le pays par l’équipe de Médecins sans frontières (MSF), qui intervient dans différentes villes comme Tripoli, Misrata, Bani Walid, Benghazi et Khoms, sont édifiants. Ils évoquent une industrie du kidnapping, se développant en parallèle au business des passeurs.

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