Europe Entretien

Paul Magnette: «Dans l’intérêt de l’Europe, il faut parfois lui désobéir»

Dans un entretien à Mediapart, le ministre-président wallon Paul Magnette tire les leçons de la victoire de Donald Trump pour la social-démocratie et revient en longueur sur les coulisses de sa bataille contre le CETA. « Ce que les démocrates ont subi aux États-Unis, les sociaux-démocrates en Europe peuvent le subir exactement de la même manière », met-il en garde. Le socialiste belge plaide pour une gauche plus offensive sur les questions commerciales.

Ludovic Lamant

10 novembre 2016 à 20h02

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Il a été la figure du « moment wallon », lorsque cette région belge de 3,5 millions d’habitants a tenu tête à l’Europe, fin octobre, sur le traité de libre-échange avec le Canada (CETA). Dans un entretien à Mediapart, Paul Magnette, ministre-président de la Wallonie, réagit à la victoire de Donald Trump et réfléchit aux leçons politiques à tirer pour la social-démocratie en Europe. Le socialiste revient aussi, longuement, sur les coulisses de cette négociation inédite avec Bruxelles et Ottawa, et explique pourquoi il a choisi, en bout de course, de ratifier ce texte. 

Paul Magnette à Bruxelles le 27 octobre 2016, en pleine crise du CETA. © Reuters / Yves Herman

Que vous inspire la victoire de Donald Trump ?
Paul Magnette : Les premiers éléments que l’on observe, surtout lorsque l'on se souvient que le vote des démocrates et des républicains était très figé lors des trois dernières élections, c'est que tous les États de la « rust belt » [la ceinture de la rouille, dans le nord-est – ndlr] ont basculé côté républicain. C'est l’ouvrier qui a subi la désindustrialisation et la pression de la compétitivité, ce sont les classes moyennes qui ont peur du déclassement, et qui ont voté anti-système. Je formule une analyse précoce, parce que je ne connais le résultat que depuis quelques heures (lire la boîte noire). Mais si cela se confirme, c’est bien sûr une question fondamentale pour la gauche. Cela veut dire que ce que les démocrates ont subi aux États-Unis, les sociaux-démocrates en Europe peuvent le subir exactement de la même manière.
Nous devons repenser notre rapport à la politique industrielle et aux politiques anti-dumping, de manière beaucoup plus offensive. On ne doit pas devenir un populiste de gauche pour autant, parce qu’on perdrait notre âme de socialiste. La différente entre un socialiste et un populiste de gauche, c’est que nous avons vocation à gouverner la société. Je dis cela tout en étant convaincu que la fonction tribunitienne est très importante.
La réponse à Trump, c'est plus d'agressivité en matière commerciale ?
C’est entendre ce cri des “perdants” de la mondialisation. Si l’on n’entend pas ce cri-là, à quoi on sert, en tant que gauche ? C’est cela qu’on doit incarner. Le problème d’une partie de la social-démocratie européenne, c’est qu’elle a fini par faire partie du système. Sur les questions du libre-échange, la différence idéologique n’est plus aussi nette. Cela ne veut pas dire que l’on doit devenir protectionnistes. Mais je prends toujours l’expression de Gramsci pour le dire : on doit assumer « l’autonomie culturelle » de la gauche. La gauche doit dire : je ne suis ni libérale ni protectionniste, je suis sociale-démocrate et c’est un programme en soi. Si l'on fait des échanges commerciaux avec les pays qui produisent les mêmes produits que nous, et s’ils le font dans des conditions sociales et environnementales inférieures aux nôtres, quel est l'intérêt de l’Europe à se lancer là-dedans ?
Cela commence à bouger un peu à Bruxelles, avec la lutte contre le dumping chinois sur l’acier.
Oui, et ce sont celles-là, les vraies questions. La social-démocratie doit porter ce débat-là : très bien, vous voulez faire du commerce, mais pourquoi ? Cela va créer de l’emploi ? Pour lutter contre le réchauffement climatique ? Il faut forcer la commission à dire : on ne peut pas continuer le “business as usual”. J’espère qu’à la commission, il n’y a plus personne ce matin qui croit que l’on va négocier le TTIP [le traité de libre-échange avec les États-Unis, ou TAFTA – ndlr]. Mais je ne suis pas sûr qu’il n’y en ait pas quelques-uns qui y croient encore.
Si l'on vous suit, votre bras de fer sur le CETA, c'est la bonne manière de revitaliser la social-démocratie ?
Le vice-premier ministre de Belgique, Didier Reynders [MR, droite – ndlr], a dit, en substance : Paul Magnette, Donald Trump, même combat. Il l'a dit de manière plus nuancée. Mais il estime, en gros, que le protectionnisme de Trump n’est pas très différent de la résistance de la Wallonie au CETA. Il y a toujours cette volonté de nous faire passer pour des protectionnistes et d’empêcher les sociaux-démocrates d’avoir un discours critique sur le libre-échange. Mais c'est exactement ce qui tue l’Europe, et la gauche depuis toujours.
Si vous étiez contre l’euro, vous étiez un mauvais social-démocrate et un mauvais européen. Si vous étiez contre les traités, idem. Non : je suis un Européen convaincu, mais je pense, et je l'ai dit sans prémonition lors de mon discours de rentrée [le 3 octobre 2016 – ndlr], que « dans l'intérêt de l'Europe, il faut parfois lui désobéir ». Pour sauver le projet européen, il faut, dans certains moments, se mettre en opposition au projet européen, se mettre presque en infraction, pas au sens légal du terme, mais au sens politique.

« Tsipras, lui, avait une contrainte colossale »

Qu’est-ce que le « moment wallon » sur le CETA vous a appris de l'Europe ?
J'ai vu de l'intérieur quelles techniques les institutions européennes utilisent pour isoler les « minoritaires ». Un jour, je l’écrirai en détail. Dans le fond, ce sont des techniques diplomatiques classiques. En interne, l'Union fonctionne beaucoup plus comme un système international que comme un État. L’UE n’est pas une machine à produire de l’accord, c’est une machine à réduire les désaccords.
Il y a ceux qui sont pour le traité avec le Canada, très bien. Et il y a les autres. La commission va les voir les uns après les autres, pour cerner les difficultés, et voir comment s’en accommoder. Évidemment, avec une certaine préséance : quand c’est l’Allemagne qui demande, ça n’a pas le même poids que la Wallonie, pour dire les choses clairement.
L'idée, c'est de laisser les plus petits pour la fin. Et à la fin, on vous dit : 27 sont d’accord, vous ne pouvez pas être tout seul à ne pas être d’accord. Comme si le seul fait d’être le dernier vous privait de votre droit au désaccord. Quand on dit que l'UE fonctionne à l'unanimité, ce n'est pas vrai. C'est de la presque unanimité. Au fond, le dernier, surtout s'il est petit, n’a pas le droit d’avoir un veto.

Il y a d'autres techniques pour vous faire rentrer dans le rang ?
Les ultimatums. On vous dit qu’il y a une date qu'on ne peut pas dépasser, qu'il y a conseil européen, qu'il faut un accord sur le CETA au conseil européen. Je savais que d'un point de vue institutionnel, c'était faux : ce n'est pas au conseil européen [la réunion des chefs d'État et de gouvernement – ndlr] que l'on adopte les traités commerciaux, c'est aux conseils commerce [les réunions des ministres du commerce des 28 – ndlr] de le faire. Même si j'entendais que politiquement, c'était délicat de sortir du conseil européen le 21 octobre sans accord.

Troisième technique : on vous convoque sans cesse à des réunions. Et il faut être honnête, il n'est pas possible de ne pas y aller. Parce que l'on joue le jeu institutionnel. Il m'est arrivé une seule fois durant la séquence de pratiquer la politique de la chaise vide, parce qu'on avait essayé de me coincer dans un format de réunion qui n'était pas celui que je désirais. Mais sinon, la technique, c’est que l'on vous invite et l'on vous demande d'expliquer vos difficultés. On vous explique pourquoi on ne peut pas y répondre. On vous demande de faire des propositions. On vous fait des contre-propositions. Vous ne pouvez pas sortir de la réunion. La négociation dure. Et il faut reconnaître la qualité intellectuelle et le professionnalisme des experts, de la commission comme du conseil. Ce sont de grands commis de l'État, d'une grande rigueur et honnêteté intellectuelles. Et tout cela fait que l'on se trouve un peu coincés dans le processus.
C’est une technique d’épuisement ?
Une technique d’entonnoir, très classique dans les négociations internationales. Au fil des semaines, de moins en moins d'acteurs s'y opposent. Mi-octobre, il restait encore les Roumains et les Bulgares, qui voulaient des garanties sur les visas avec le Canada, pour signer le CETA. Puis il n'est plus resté que les Wallons. Et puisqu'il n'y a plus que vous, vous allez forcément céder. On a dit non. Et là, ils nous disent qu'ils veulent bien discuter, mais uniquement jusqu’à telle date, et sous telles conditions, et uniquement sur tels aspects. Tout l'enjeu pour nous, tout au long des discussions, c'était de rouvrir l’agenda, et de rouvrir le calendrier, pour trouver à chaque fois la manière de ne pas se laisser enfermer.
Vous avez pensé à appeler Alexis Tsipras, pour qu'il vous conseille ? [Le premier ministre grec a perdu son bras de fer au sein du conseil européen à l'été 2015, après des mois de bataille, sur l'aide économique à la Grèce]
J’y ai pensé. Mais je ne l’ai pas fait (rires). La grande différence, c’est que Tsipras avait une contrainte colossale. Il avait besoin d’un accord sur la dette, sans quoi le lendemain, son pays était en faillite. Moi, je n’avais besoin de rien. J’étais dans un confort politique beaucoup plus grand. J'avais des pressions diplomatiques, c'est tout.
Vous risquiez gros pour votre carrière politique : j'imagine que ça joue.
Oui, c'est une chose. Mais vous le croirez ou pas, à certains moments du combat politique, il n’y a plus que les principes politiques qui comptent. On est allés tellement loin dans le combat que je me suis dit à un moment donné : je préfère aller jusqu’à bout pour défendre mes principes, et je ferai autre chose si cela tourne mal – je viens de l’université et je peux y retourner –, plutôt que de céder sans avoir obtenu ce que l’on voulait obtenir.

« Maintenant, il faut atterrir »

C’est une manière de répondre à ceux qui disent que vous avez fait tout cela de manière purement tactique, en réponse à la poussée du PTB (parti à la gauche du PS) en Wallonie ?
Franchement, quand on regarde toute la séquence, on a commencé ce travail parlementaire il y a deux ans quand personne ne parlait du PTB. Au parlement wallon, je dispose d'une majorité des deux tiers avec les Verts, et le PTB n’a pas arrêté d’exprimer son soutien, via les réseaux sociaux, à nos positions sur le CETA. Je crois vraiment qu'on avait dépassé cela, à un moment donné.
Vous, peut-être. Mais d’autres responsables au sein du PS ont senti qu'il y avait un coup à jouer.
Je vais vous répondre, mais avant, je veux contextualiser. D’abord, contrairement à ce que l’on pense, on ne monte pas des coups comme ça. Le CETA, c'est un concours de circonstances incroyable. Il se trouve que la commission a décidé en juillet que c’était un traité mixte [qui doit être ratifié par le parlement européen, mais aussi par les parlements nationaux – ndlr]. Sans ça, on ne nous aurait jamais rien demandé. Il se trouve que notre parlement a des pouvoirs constitutionnels à l'échelle de la Belgique. Sans cela, on ne se serait jamais trouvé là. Il se trouve aussi que par hasard, j’étais ministre-président de la Wallonie à ce moment-là. Et il se trouve qu’il y a une décision terrible de Caterpillar en septembre, qui a créé un climat politique très fort (lire notre article sur les plans sociaux en Belgique). Bref, il y a une série de circonstances qui ont créé le dossier.
Mais vous étiez divisés, au sein du PS ?
Je ne conteste pas qu’il y ait eu des débats entre ceux qui ont voulu atterrir, et ceux qui ne voulaient pas atterrir. Cela fait partie du jeu politique. C’est l’ADN de la gauche. On a créé un rapport de force, et après, il faut décider ce qu'on fait de ce rapport de force. Les plus optimistes disent : on a déjà obtenu ça, très bien. Les plus jusqu’au-boutistes veulent carboniser le traité. Entre les deux, il y a ceux, dont je faisais partie, qui étaient sur une ligne de synthèse. Je l'ai dit dès le départ : je voulais arriver à un accord. Mon raisonnement était purement politique. Pour moi, c'était quelque chose de très important que le Canada, coincé dans l'accord de l'ALENA avec les États-Unis, dise : je me tourne vers l'Europe. L'élection de Trump le confirme encore plus.

Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne, et Donald Tusk, président du conseil européen. © Reuters

Pour le Canada, c’est un geste qui a un coût politique important, associé à un grand bénéfice commercial. Pour l’Europe, le bénéfice commercial sera sans doute maigre. Il n'y en aura peut-être pas du tout. Mais par contre, cela a du sens politique : un grand pays membre du G7 se tourne vers l’Europe. C'est pourquoi je reste persuadé, quand on est de gauche, que l'on doit souhaiter un accord entre l’Europe et le Canada. Mais pas à n’importe quelle condition. Je savais quel était pour moi le minimum que je voulais obtenir, pour aller à l'accord. Et une fois qu’on l’a obtenu, j’ai dit : maintenant, il faut atterrir.
Vous dites que vous avez été très isolé durant ce bras de fer. Pourtant, des sociaux-démocrates en Autriche et en Allemagne ont tiqué, eux aussi, sur le CETA, au cours des derniers mois. C'est pour convaincre Vienne de ratifier le texte que la commission a publié une première « déclaration interprétative », début octobre. Pourquoi n'avez-vous pas été capable d'enclencher une vraie dynamique collective d'opposition au texte, à l'échelle européenne ?
Je ne peux pas tout raconter. Mais je regrette cet isolement. Je m’étais fait la même réflexion au moment de Tsipras [en 2015 – ndlr]. C’est dingue que les sociaux-démocrates n’aient pas davantage aidé les Grecs, et j’avais appelé Martin Schulz [le président du parlement européen – ndlr] à l’époque pour le lui dire. Sur le CETA, j’ai eu des contacts quotidiens avec Christian Kern, le chancelier autrichien, pendant tout un stade. Mais ensuite il m’a dit très franchement : j’ai obtenu ce que je voulais. On en revient à cette technique du confessionnel que pratique la commission européenne, un par un.
Les Autrichiens voulaient une clause qui indique qu'une entreprise ne peut pas demander d'indemnités supérieures à celles prévues par la législation nationale en cas d'expropriation directe. C'était un débat très important chez eux. J'étais en voyage officiel au Japon à cette époque-là [mi-octobre 2016 – ndlr], et Kern m'a dit : j’ai obtenu ce que je souhaitais, je n’ai plus d’objections, mais maintenant, si tu bloques encore le texte, on exprimera notre soutien. Bon, je dois reconnaître que je ne l’ai pas entendu exprimé si fort que cela, mais…
Et les Allemands ?
Les Allemands avaient eu ce qu’ils voulaient quand Sigmar Gabriel [ministre de l'économie social-démocrate du gouvernement Merkel – ndlr] s'est rendu à Ottawa [mi-septembre 2016 – ndlr]. J’ai eu beaucoup d'échanges avec Sigmar Gabriel, qui a franchement aidé. Et avec Martin Schulz.
Qui a été le plus utile, de Sigmar Gabriel ou de Martin Schulz ?
Ils ont été utiles différemment. Sigmar Gabriel entretient de très bons contacts avec les Canadiens. Il connaît Chrystia Freeland [la ministre du commerce canadienne – ndlr] et Justin Trudeau [le premier ministre – ndlr]. Martin Schulz, lui, a convaincu Juncker qu'il nous fallait du temps, et c'est lui qui a pris cette initiative de faire sauter l’ultimatum de Tusk [ultimatum lié à la tenue du sommet UE-Canada prévu, à l'origine, le 27 octobre – ndlr]. Tout de même, on peut dire qu'une coalition de sociaux-démocrates et de démocrates chrétiens s'est formée. Federica Mogherini a aidé, elle aussi [l'Italienne qui dirige la diplomatie de l'UE, sociale-démocrate – ndlr].
À l'inverse, l'arc des libéraux conservateurs a joué contre nous : ils renforçaient les pressions, insistaient sur les ultimatums, jouaient la montre. C'est le front Tusk - Malmström - Verhofstadt [respectivement, président du conseil européen, commissaire européenne au commerce, et chef du groupe des libéraux au parlement européen – ndlr].

« On a violé cinq fois la constitution belge »

Vous ne parlez pas de François Hollande. A-t-il existé dans ce dossier ?
Je dirais qu'il y a eu deux temps. Je suis d'abord allé le voir à l’Élysée [le 14 octobre – ndlr]. Il m’a dit qu’il était très attaché au CETA. Mais il a compris aussi que l’on avait besoin de temps et qu’il ne fallait pas nous enfermer dans un ultimatum. Durant le conseil européen [les 20 et 21 octobre – ndlr], il m’a téléphoné plusieurs fois. Il m’a demandé ce qu'il pouvait faire pour m’aider. Je lui ai notamment expliqué que cela ne pouvait pas s'improviser lors d'un conseil européen.
Hollande n’a pas relayé les pressions de Tusk et d’autres ?
Non, à aucun moment.
Mais il a été moins offensif qu’un Sigmar Gabriel à vos côtés ?
Gabriel a été très impliqué. Les discussions sur le CETA sont très importantes pour les Allemands, et pour le SPD. Gabriel, je le connaissais aussi, parce qu’il était ministre de l’environnement, quand j’étais ministre de l'environnement du gouvernement fédéral belge [de 2007 à 2011 – ndlr]. Les liens interpersonnels jouent aussi dans ce genre de situations.
Construire des rapports de force à Bruxelles pour bousculer la droite, c'est exactement ce que n'a pas su faire Hollande depuis 2012…
Je ne porte pas de jugement. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé lors des réunions au conseil européen.

© Reuters

Mais cette manière d'enrayer la machine, de rouvrir – un peu – l'horizon politique à Bruxelles, cela ne s'était pas passé depuis longtemps.
Oui, ça, j’en ai pris conscience après coup. La semaine d’après, pendant mes jours de congés, je me suis dit : il m’est arrivé un truc absolument incroyable. On a violé cinq fois la constitution belge, et on a violé toutes les règles de fonctionnement de l'UE pendant la période. J’ai par exemple reçu un émissaire canadien ici [au siège de la présidence wallone à Namur – ndlr], alors que je n’ai aucun droit de le faire, sans le gouvernement fédéral [à Bruxelles – ndlr]. J’ai négocié en ligne directe avec la commission européenne, alors que je n’ai pas le droit de le faire sans le gouvernement fédéral, etc.
Nous avons tordu toutes les règles de fonctionnement habituelles. Et ce fut possible parce qu’il y avait ce concours de circonstance extraordinaire. Je savais que la commission devait à tout prix avoir un accord, parce que sinon, elle démontrait au monde entier qu’à cause d’une petite région de 3,5 millions d’habitants, elle était incapable de faire des accords commerciaux. Et je savais que le gouvernement belge en avait aussi besoin : si le gouvernement belge se montrait incapable de mettre de l’ordre dans la maison Belgique, sa réputation, déjà très abîmée, en prenait encore un coup. J’avais face à moi deux interlocuteurs qui avaient besoin d'un accord. Nous avons donc fait des choses sans précédent : le président de la commission, Jean-Claude Juncker, a dépêché un négociateur en chef avec un mandat personnel, autorisé à écrire en séance des amendements et en valider d'autres, pour participer aux réunions avec nous.
Ce qui constitue, au passage, un désaveu total pour la commissaire au commerce Cecilia Malström.
Elle a été complètement écartée de la discussion. J'avais eu une première réunion avec elle. Mais elle était de ceux qui refermaient tellement la négociation… Si l'on continuait avec elle, ça allait aggraver la situation. Juncker l’a compris.
Ce « moment wallon » marque la fin d'une manière de faire de la politique commerciale en Europe ? Ou au contraire, puisque la ratification du CETA se poursuit, un risque existe d'un retour au « business as usual » ?
Nous avons mené un combat dur. Nous avons pris des risques politiques importants. Un ambassadeur d’un pays de l’UE m’a dit : telle entreprise qui devait investir chez vous, n’investira pas si vous ne signez pas le CETA. Parfois, ces pressions sont plus voilées. On vous dit que telle directive européenne à laquelle vous êtes très attachés, cela va devenir très compliqué de l'adopter. Il y a plein de choses comme ça, qui font que l’on mesure le risque qu'on prend pendant les négociations. En plus du risque de réputation pour la Wallonie, et de mon risque personnel. Mais ça, à un moment donné, on n'y pense plus.
J'ai du mal à vous croire.
Je me suis dit : si je sors de la négociation sans résultat, je passerai pour un “Tsipras bis”, avec tout le respect que j’ai pour lui. Et je ne voulais pas non plus carboniser tout le traité. Ma préférence était d'obtenir des amendements significatifs et de pouvoir dire à la fin : on peut signer ce traité parce que pour des raisons diplomatiques que j’ai évoquées tout à l’heure, c’est important à mes yeux. Je me suis donc senti soulagé d’y arriver.

« Pas envie de me mélenchoniser »

Vous seriez devenu un héros altermondialiste, en rejetant purement et simplement le traité.
Je n’excluais pas ce scénario du rejet. Mais je ne pense pas que j’aurais eu envie de continuer à faire ce que je fais aujourd’hui, si je m’étais retrouvé dans ce cas de figure-là. Je me serais trouvé en contradiction avec moi-même. Je n’avais pas envie de me “mélenchoniser”. Mais je n’avais pas non plus envie d’être un Tsipras ou un Varoufakis. Je suis un social-démocrate convaincu. Je pense que l’on doit avoir une gauche forte, audacieuse, qui prend des risques, pour obtenir des résultats, qui ne soit pas juste de la rhétorique.
C'est devenu acrobatique d'articuler des convictions européennes, et la défense d'une Europe plus « intégrée », avec une critique de la médiocrité, par exemple, des politiques commerciales, qui forment le cœur de l'Europe aujourd'hui… Vous y croyez encore ?
C’est ce qu’a fait Roosevelt en son temps. Ce n’est pas pour rien qu'il y a eu ce “collectif Roosevelt” en 2012. Il a profondément renforcé le fédéralisme américain : jamais on a autant renforcé le rôle du président des États-Unis et celui de la cour suprême, qu’à l'époque du New Deal. Mais il a aussi radicalement changé le contenu des politiques menées.

Emmanuel Macron, sur le CETA, dit : la “mixité” du traité est une erreur, décidée par la commission dans la foulée du Brexit. Pour ce genre de traités, la ratification par le parlement européen devrait suffire (à la fin de l'entretien avec Mediapart). Qu'en dites-vous ?
Je peux l’entendre, jusqu’à un certain point. Si l'on fait des traités commerciaux purs. Mais ici, c’est un traité économique et commercial. Le vrai problème, ce ne sont pas les éléments sur le commerce. Ce ne sont pas les 30 millions de Canadiens qui vont inonder le marché pour les 500 millions d’Européens. C'est la protection des investissements qui pose problème. À partir du moment où on dit que le commerce, ce n'est plus seulement des tarifs douaniers à la baisse, mais que cela concerne potentiellement toutes les législations, alors le raisonnement de Macron est conceptuellement faux. Macron dit d'ailleurs l'inverse de la cour de Karlsruhe, qui me semble très rigoureuse sur ce point.
Ce qui est aussi intéressant dans ce « moment wallon », c'est que ce n'est pas un État membre qui a menacé de bloquer l'Europe, et rouvert le débat. Cela vient d'une région. C'est par le local qu'il est possible de réveiller l'Europe ?
Je crois beaucoup à tout cela. Ce que fait Ada Colau, la maire de Barcelone, est très intéressant. Je suis surtout un grand italophile. Mes références sont très italiennes, et les régions italiennes ont longtemps été empêchées, barrées de gouvernement national, par la domination de ce que l’on appelait l’État “D.C.”, l’État de la démocratie chrétienne, qui trustait toutes les institutions nationales. Bologne était un formidable laboratoire politique, comme toute l’Émilie-Romagne, et c'est parce que le Parti communiste italien était enfermé sur les régions, en quelque sorte, qu'il en a fait ce laboratoire extraordinaire.
Encore aujourd’hui, si vous voyez ce qui se passe dans les Pouilles, en Sicile, ou dans le Piémont, avec des présidents de région de gauche, cela redevient des laboratoires d’ouverture politique. En partie parce que vous n’avez pas accès à l’échelon supérieur, donc vous exploitez toutes les ressources dont vous disposez à l'échelle locale. Mais aussi parce que, sans être un régionaliste romantique à l’excès, je crois que les dirigeants régionaux sont très en prise avec les réalités locales.
Dans les grands pays, dont la France, il se pose une question de sociologie politique : la coupure entre la classe politique et les citoyens vient du fait que tous les élus habitent à Paris, que toutes les semaines, ils dînent entre eux, voient des journalistes, puis rentrent en province, pour « se rafraîchir », le vendredi soir et le samedi. Cela crée une coupure très forte avec la population. Dans les petites régions comme la nôtre, tout le monde retourne loger à la maison le soir. Je vais à Charleroi tous les soirs, et chaque fois que je peux j’amène mes enfants à l’école. C'est une sociologie politique de type nordique qui est aussi un élément très important pour la gauche, afin de se reconnecter avec la population : nous devons montrer que l’on est sociologiquement différents de la droite.

Leçon inaugurale de Paul Magnette sur l'Europe, à l'université catholique de Louvain en octobre 2016.

Ludovic Lamant


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