«A Jérusalem, les jeunes Palestiniens ont brisé la barrière de la peur»

Inès Abdel Razek est directrice du plaidoyer pour le Palestine Institute for Public Diplomacy, une organisation non gouvernementale palestinienne de plaidoyer et diplomatie citoyenne. Depuis Jérusalem, elle explique les raisons de la colère actuelle et l’absence d’horizon pour la jeunesse.

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La crise actuelle est partie de lieux précis de Jérusalem, la Porte de Damas (à ce sujet, lire sur le site OrientXXI le témoignage de l’écrivain et militant palestinien Mahmoud Muna), l’esplanade des Mosquées et le quartier de  Sheikh Jarrah. Des lieux où s’exerce le système de répression coloniale israélien, souligne Inès Abdel Razek, directrice du plaidoyer pour le Palestine Institute for Public Diplomacy, une organisation non gouvernementale palestinienne de plaidoyer et diplomatie citoyenne. Entretien.

Partons de la géographie. Les violences ont débuté Porte de Damas (Bab Al-Amoud) à Jérusalem, avant de s’étendre au quartier de Sheikh Jarrah. Pourquoi cela a-t-il démarré en ces lieux ?
Inès Abdel Razek : La géographie joue en effet un rôle important, car elle reflète tout ce qui ne va pas dans le système de contrôle israélien. Comment se traduit-elle ? En 1948, beaucoup de Palestiniens ont été chassés de leurs maisons et ils se sont réfugiés à Jérusalem-Est. C’est le cas des familles de Sheikh Jarrah [300 résidents dont l’expulsion programmée a été le détonateur des affrontements – ndlr]. Avec un accord de la Jordanie, ces réfugiés avaient obtenu des papiers pour leurs nouvelles résidences. Depuis 1967 et l’annexion de la totalité de la ville par Israël, tout est mis au service d’une « ingénierie » destinée à régler ce que les Israéliens considèrent comme un « problème » palestinien, vu à la fois comme démographique et sécuritaire. Ce que veulent les autorités israéliennes, c’est avoir une ville pour les Juifs, dotée d’une identité juive, et effacer l’identité palestinienne de la ville, tout en cantonnant les Palestiniens dans des zones limitées et enclavées. Officiellement, il s’agit de maintenir 70 % de Juifs et 30 % de Palestiniens.

Inès Abdel Razek. © courtesy of Inès Abdel Razek.

Et cela se traduit par des lois discriminatoires qui permettent l’expropriation de terres et la prise de quartiers par des colons juifs ou la municipalité, ou la destruction d’habitations, car les Palestiniens ne peuvent obtenir de permis pour construire. Mais aussi dans les infrastructures – en particulier le mur de huit mètres derrière lequel s’est retrouvé un tiers de la population palestinienne (120 000 personnes) –, les dépenses budgétaires municipales, qui ont totalement négligé les quartiers palestiniens… La loi dite du « retour » permet à n’importe quel juif du monde entier de s’installer en Israël, alors que les réfugiés palestiniens qui ont fui en 1948 n’ont pas ce droit. Il existe une loi qui permet à des Juifs de pouvoir récupérer des maisons où des Juifs habitaient avant 1948. Cette loi ne s’applique pas uniquement aux anciens propriétaires (qui souvent ont vendu de plein gré ou sont partis ailleurs volontairement), mais plus largement aux associations de colons qui depuis les années 1970, saisissent la justice israélienne pour s’approprier des maisons à Jérusalem-Est.

Il faut aussi souligner qu’en ce qui concerne la vieille ville, la Porte de Damas et l’esplanade des mosquées sont les rares espaces publics que les Palestiniens peuvent encore s’approprier. Enfin, pour aggraver la situation, il n’existe pas de leadership palestinien à Jérusalem, car l’Autorité palestinienne n’y a jamais été autorisée.

Quelle est cette jeunesse qui se trouve à la pointe de la mobilisation ?
C’est une jeunesse en colère qui a grandi sous le régime d’Oslo [le processus de paix lancé en 1993 – ndlr] et de la seconde Intifada, une période où on leur a dit qu’elle pourrait vivre dans un État séparé dans les frontières de 1967 [selon l’ONU – ndlr], un compromis déjà mal vécu par les réfugiés et les Palestiniens citoyens d’Israël. Mais ce qu’elle a vu sur le terrain, c’est plus de colonisation, plus d’annexion, plus de contrôle et de violence de l’État d’Israël. Ainsi que l’impunité d’Israël, qui viole pourtant le droit international et les droits humains depuis des décennies.

Elle a vu aussi s’accroître le népotisme de l’Autorité palestinienne, devenue un sous-traitant des Israéliens plutôt qu’une force de résistance à l’occupation. Elle est arrivée à la conclusion que les Palestiniens ne peuvent désormais compter que sur eux-mêmes, faute de réaction de la communauté internationale. Pendant longtemps, les Palestiniens avaient également accepté de suivre la voie de la négociation, mais négocier est vain dans un tel rapport de force où Israël n’a jamais accepté l’idée même d’un État palestinien dans les frontières de 1967.

Beaucoup de jeunes sont également au chômage et, à Gaza, c’est pire, car ils sont soumis au blocus depuis 13 ans. Il y a donc une jeunesse palestinienne clairement frustrée, confrontée à l’absence d’horizon mais qui a soif de liberté et veut pouvoir être maître de son destin. Et c’est le cas aussi dans certaines villes israéliennes, où les Palestiniens devenus citoyens d’Israël se soulèvent et manifestent contre le projet suprémaciste et ethno-nationaliste de l’État israélien, notamment à Nazareth, Haïfa ou Umm El Fahm. C’est important, car pour les Palestiniens, cette « ligne verte » ne représente pas grand-chose et le cœur du problème reste 1948 et la « Nakba » [mot arabe qui signifie « grande catastrophe », nom donné par les Palestiniens à l’expulsion de leurs foyers – ndlr]. L’identité palestinienne repose de la rivière Jourdain à la mer Méditerranée.

Ce qui a aggravé la situation, c’est la décision du leadership palestinien de repousser indéfiniment les élections prévues fin mai, au motif que la tenue du scrutin n’était pas « garantie » à Jérusalem-Est, annexée par Israël. Ce qui a conforté l’idée que ces dirigeants sont plus complices de l’occupant que décidés à s’y opposer, décrédibilisant encore plus le président Mahmoud Abbas.

Quelle peut être la réponse du nouveau président américain Joe Biden face à cette colère palestinienne ?
Malheureusement, tant que les Américains et les Européens estiment qu’il s’agit d’un conflit mettant aux prises deux parties rivales de force et responsabilité équivalentes, qui devraient régler un contentieux, on n’avancera pas. C’est un déni de la réalité et des rapports de force. Nous sommes face à des enjeux coloniaux, une situation d’apartheid. On demande aux colonisateurs et aux colonisés de se mettre autour d’une table pour trouver un accord. Tant que ce paradigme persistera, nous ne pourrons avancer vers la justice et la paix.

Donald Trump a renforcé l’impunité des colons et désinhibé les parties les plus extrémistes de la société israélienne, que l’on trouve depuis plusieurs années déjà à la Knesset, dans les tribunaux, la police, etc. Tout le système sophistiqué militaire, législatif et bureaucratique créé par Israël est fait pour servir uniquement les Juifs israéliens, y compris les colons. On en arrive à une situation à Jérusalem où les colons se sentent intouchables et protégés par l’État. On l’a vu ces derniers jours.

Cependant, ni les Américains sous l’administration Biden ni les Européens ne semblent vouloir évoluer sur leur soutien sans condition à Israël, qui permet de perpétuer cette impunité. On voit malheureusement depuis 30 ans ces cycles qui alternent épisodes de violence,  appels au calme, puis un retour à la situation d’oppression quotidienne pour les Palestiniens.

À chaque fois, ce sont les Palestiniens qui souffrent. Le prix à payer est très fort. Pendant deux ans, les jeunes à Gaza se sont mobilisés mais cela a créé une génération de blessés et d’amputés. Pour quel résultat ? À Jérusalem, ce qui est remarquable, c’est de voir que les jeunes ont brisé la barrière de la peur, car Israël a un système de répression extrêmement efficace. Jusqu’à quand cela peut-il durer tant que la complicité internationale persiste ? C’est toute la question.

François Bougon

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