En Irak, le corps des femmes est un champ de bataille

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En Irak,  les guerres et l’extrémisme religieux ont entraîné des violences et des régressions considérables en matière de droits des femmes. Mais ces dernières luttent et résistent. Elles s’appellent Amal, Sahira, Farah, Hana, Raya, sont musulmanes, yézidies, chrétiennes ou non croyantes.

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Bagdad (Irak).– Dans la vie rêvée, Amal Ibrahim tombe son voile. Elle roule à vélo dans Bagdad, cheveux au vent. Sa mère applaudit, ne craint ni le qu’en-dira-t-on, ni les milices, ni les terroristes. Le divorce est enfin prononcé, son ex-mari condamné à payer une pension alimentaire. Dans la vie réelle, elle est coincée. Par les tabous rétrogrades, les lois conservatrices, les haines meurtrières.

Elle ne peut pas ôter son foulard : « On me cracherait au visage. » Elle ne peut pas enfourcher au-delà du pâté de maisons la bicyclette verte garée devant le générateur pétaradant : « Ma mère craint des représailles. » Elle ne peut pas divorcer car son ex s’y oppose depuis dix ans : « Un homme peut divorcer même si son épouse est contre. Pas une femme. Si en plus, je ne porte plus le hijab ! »

Amal (à gauche) et sa mère Sahira devant l'entrée de leur maison (Bagdad, avril 2021). © Rachida El Azzouzi Amal (à gauche) et sa mère Sahira devant l'entrée de leur maison (Bagdad, avril 2021). © Rachida El Azzouzi

Amal a 52 ans, quatre enfants. Elle a quitté leur père, son mari, en 2011 : il était devenu violent, intégriste, ne voulait plus fréquenter que des chiites, reprochait à leurs filles de parler à des garçons. Un soir, il a sorti la ceinture, battu l’une d’elles. L’excès de trop. Amal est partie avec les gosses. L’aîné avait 20 ans, la benjamine à peine un an. Depuis, aucun ne veut le revoir : « Ils sont traumatisés. » Lui ne leur a pas versé un dinar.

Amal n’éprouve pas de ressentiment : « La guerre et la terreur font dériver. » Elle est retournée vivre à Bagdad chez sa mère, Sahira, dans la maison familiale bâtie par le grand-père maternel, qu’on partage avec les oncles et les tantes. Les enfants ont grandi. Il n’en reste plus que deux : Riyam, 12 ans et Hawraa, 22 ans. Hicham et Zahraa, les trentenaires, ont fait leur nid, sont mariés, jeunes parents. Bébés, ils ont frôlé la mort à cause de l’eau contaminée sous l’embargo des Nations unies. 

Ce vendredi d’avril, dans la chaleur étouffante, Amal retrouve Farah (*), une jeune femme « de retour de l’enfer ». Une rescapée yézidie, cette minorité kurdophone du nord-ouest de l’Irak qui a son dieu (Xwedê), son dialecte (le kurmandji), victime d’un génocide de la part de Daech, l’État islamique. Elle arrive en sueur au lieu de rendez-vous, tenu secret pour des raisons de sécurité, dans un quartier aux toits inachevés, confuse d’avoir mis une heure trente en taxi pour faire 15 minutes. 

« La circulation est encore pire avec le corona. » La capitale est presque déserte à cause du confinement et du couvre-feu total imposés le week-end mais il est impossible de la traverser tant les check-points, déjà si nombreux, se sont multipliés. Un vrai labyrinthe. Parfois, c’est juste un militaire, un 4x4 en travers des routes, des ruelles, aux sorties des ronds-points qui bloquent l’accès.

Rescapée de Daech qui a décimé sa communauté, puis vendue à un gang criminel, Farah, yézidie, témoigne des atrocités faites aux femmes. © Rachida El Azzouzi Rescapée de Daech qui a décimé sa communauté, puis vendue à un gang criminel, Farah, yézidie, témoigne des atrocités faites aux femmes. © Rachida El Azzouzi
Parfois, c’est plusieurs tanks, encerclés par des T-Walls, des murs de béton, une vraie mini-caserne avec des caméras et la vie qui va avec, des fauteuils défoncés, un réchaud, une théière, du riz byriani au poulet. Parfois, c’est une forteresse, comme l’entrée de la « green zone » ultra-sécurisée, l’emblème de l’occupation américaine, siège du gouvernement irakien, de la représentation de l’ONU et des ambassades occidentales dont la plus sensible et bunkerisée d’entre elles : celle des États-Unis.  

Traductrice, poétesse, éducatrice, classe moyenne éduquée mais étranglée financièrement, Amal mène de front plusieurs métiers. Pour nourrir sa famille monoparentale et faire avancer deux causes essentielles à ses yeux : les droits des femmes et des enfants. 

Voilà des mois qu’elle veut recueillir le témoignage de Farah, consigner la barbarie pour qu’elle ne se reproduise « plus jamais ». Pour que je sois la dernière, comme dit le titre du best-seller de la Nobel de la paix Nadia Murad, la Yézidie torturée, violée, vendue, réduite à une esclave sexuelle qui a bouleversé le monde.

Farah aussi pourrait avoir un Nobel. Elle a 33 ans, a connu la même destinée tragique. Avec une différence : elle a enduré les atrocités de Daech qui a décimé sa communauté, l’une des plus anciennes d’Irak, mais elle a aussi éprouvé l’inhumanité de certains Yézidis au sein de sa propre famille.  

Farah a gardé dans son téléphone les images qui prouvent les calvaires endurés comme l'immeuble où elle a été séquestrée, violée, pendant des mois. © Rachida El Azzouzi Farah a gardé dans son téléphone les images qui prouvent les calvaires endurés comme l'immeuble où elle a été séquestrée, violée, pendant des mois. © Rachida El Azzouzi
Elle raconte son histoire, mains croisées, crispées, corps tremblant, recroquevillé, en trempant ses lèvres dans un gobelet d’eau pour se donner de la force, de la voix quand celle-ci s’éteint dans les ténèbres des traumas. Elle porte un jean, une chemise colorée et une casquette qui cache son regard noir, creusé, qui en a « trop vu ». Un chien dort à ses pieds.

Elle vient d’un village perché dans le Sinjar, cette terre stratégique que se disputent Bagdad et Erbil, à la frontière syrienne, où prospèrent commerce et contrebande. Son père a disparu dans les années 1980, victime de la répression de Saddam Hussein parce qu’il était communiste. Deux mois avant sa naissance. Puis c’est sa mère qui a fui la persécution baasiste après l’accouchement. Elle a confié Farah à un oncle. 

L’orpheline grandit dans la misère et l’amour. À 14 ans, elle est déscolarisée pour travailler aux champs. L’école est loin, coûteuse. Pendant dix ans, elle vit au rythme des saisons, les tomates, les melons, les pastèques, les grenades, les olives, les raisins, développe même un business agricole florissant qui permet d’aider ses demi-frères à payer les voitures et les dots. 

Le 1er août 2014, Daech et l’odeur de la mort envahissent le hameau. Partout des cadavres. Les hommes qui refusent de se convertir à l’islam et les femmes jugées « trop vieilles » pour être des esclaves sexuelles sont exécutés. « On a découvert plusieurs charniers. » Farah a les images dans la tête et dans le téléphone. Ici, la photo d’une mère fusillée en plein accouchement, son bébé à moitié né…

Hana Edwar, figure de la lutte pour les droits des femmes irakiennes. © Rachida El Azzouzi Hana Edwar, figure de la lutte pour les droits des femmes irakiennes. © Rachida El Azzouzi
Les djihadistes, « Allah Akbar » gravé sur des bandeaux autour du front, conduisent les garçons de 8 à 18 ans dans un camp pour leur apprendre à tuer. Ils égorgent aussi des plus jeunes, des nourrissons. « Ils en ont fait de la viande grillée qu’ils ont donnée aux femmes affamées depuis des jours, sans leur dire qu’elles mangeaient leurs enfants. Quand elles l’ont su, elles sont devenues folles. » Farah ponctue son récit de larmes, de silences…

Elle réussit à s’échapper au Kurdistan. Démarre un nouveau chemin de croix qui la ballotte d’épouvantes en camps de déplacés. Elle perd trente kilos, alerte des ONG internationales, subit les foudres des forces kurdes qui tiennent les camps, prend sous son aile des orphelins…

Les mois passent dans le dénuement. Farah veut fuir à l’étranger, demander un statut de réfugiée. En 2016, elle obtient un contact à l’ambassade américaine. Un Yézidi propose de la conduire à Bagdad, lui promet une rencontre avec un parlementaire. Il l’emmène en réalité dans un faubourg misérable, haut lieu du trafic de femmes, d’organes, de drogue et de prostitution. Un vieillard attend dans la poussière et lui annonce : « Je t’ai achetée. » Pour quelques milliers de dollars. 

Farah tente de fuir, elle est battue, enfermée dans une cave, dans le noir, la crasse, droguée. Combien de temps passe-t-elle à dormir ? Deux heures, des jours ? Quand elle se réveille, elle est nue au milieu de verres sales qui montrent qu’« ils » étaient plusieurs. Elle a été violée, elle saigne. Le début de tournantes quotidiennes. 

Affiche d’une conférence féministe organisée en 2004 placardée sur les murs de l’association Amal de Hana Edwar. © Rachida El Azzouzi Affiche d’une conférence féministe organisée en 2004 placardée sur les murs de l’association Amal de Hana Edwar. © Rachida El Azzouzi
Elle implore une membre du gang, balafrée de cicatrices, qui semble avoir perdu des organes, de l’aider à s’échapper. « Tu vas t’habituer, balaie-t-elle. Si tu t’enfuis, ils te retrouveront. » Farah y parvient miraculeusement un jour de manifestations et d’émeutes. Un milicien chiite de la brigade pro-iranienne Asaïb Ahl al-Haq la conduit chez un Yézidi qui tient un hôtel. Pour la première fois, depuis des mois, des années, elle dort « comme un être humain, lavée, nourrie ».

Mais le cauchemar n’est pas fini. Ses tortionnaires la retrouvent… Il faudra une part de chance, la mobilisation d’une ONG norvégienne et des féministes irakiennes pour la sauver de leurs griffes en 2017. Le début d’une lente et difficile reconstruction. Quatre ans plus tard, Farah est toujours sous antidépresseurs, suivie par une psychologue, mais elle reprend goût à la vie. Elle aide à son tour d’autres survivantes de Daech et des gangs. Elle a un amoureux. Ils vont se marier…

La nuit s'approche. Il faut rentrer. Amal n’aime ni le crépuscule ni l’obscurité. « Tout devient plus dangereux », Bagdad, les check-points. Elle tombe dans les bras de Farah, promet de la revoir, pleure avec elle, accablée par son insoutenable témoignage. « La situation des droits humains est une tragédie en Irak. C’est une accumulation depuis des décennies, une continuité. Mais les crimes contre l’humanité de Daech ont dépassé toutes les sauvageries connues. »

Sur le chemin du retour, elle desserre son voile fleuri, repense à Hana Edwar, 75 ans, figure de la lutte pour les droits des femmes irakiennes, dont l’association porte son prénom, Amal, l’espoir en arabe. Formée aux côtés de la pionnière Naziha al-Dulaimi, première femme ministre dans l’histoire de l’Irak, Hana Edwar dit que « la barrière de la peur a sauté », que « beaucoup de femmes parlent aujourd’hui » : Farah, Nadia Murad, les manifestantes qui ont bravé le conservatisme et les grenades lacrymogènes pendant la thawra, la révolution de 2019 en chantant « Nation, nous sommes tes filles »…

L'Irak avait l'un des codes de la famille les plus progressistes du Moyen-Orient en 1960. © Rachida El Azzouzi L'Irak avait l'un des codes de la famille les plus progressistes du Moyen-Orient en 1960. © Rachida El Azzouzi
« C’est un tournant clé dans l’histoire irakienne et dans les mentalités que les femmes sortent réclamer leurs droits en tant que femmes et citoyennes », s’enthousiasmait l’icône féministe, quelques jours plus tôt, devant un thé à la cardamome, dans sa propriété quadrillée de caméras et de chiens qui sert de bureau et de maison. 

Elle avait listé une à une les femmes martyres de ces dernières années, « victimes de la démocratie de la mort et de l'oppression ». Connues ou anonymes. Des activistes, des intellectuelles, des étudiantes, des mères au foyer, des entrepreneures, des influenceuses, des mannequins, des directrices de centre de beauté et de chirurgie esthétique…

Riham Yacoub, 33 ans, médecin, abattue en 2020 à bout portant par des hommes à moto, à Bassorah, sa cité d’origine au passé incroyable, devenue si conservatrice. Sarah Taleb, 24 ans, enceinte de son premier enfant, et son mari, assassinés à leur domicile en 2019 dans cette même ville. Et toutes les autres : Rafif, Rachaa, Hoda, Zahra, Jinan, Souad… tuées à Bagdad, Nasriyah, Kerbala, Najaf… Vertige. 

« En Irak, le corps des femmes est un champ de bataille. Ces meurtres sont des menaces adressées à toutes les femmes par tous ceux qui pourrissent le sommet de l'État, les milices, les gangs, les tribus : votre place est à la maison, pas dans l’espace public. » Hana Edwar a cofondé le Réseau des femmes irakiennes qui fédère plus d’une centaine d’associations de la société civile à travers le pays. 

Des femmes discutent devant leur maison dans un quartier pauvre de Bassorah (Irak, avril 2021). © Rachida El Azzouzi Des femmes discutent devant leur maison dans un quartier pauvre de Bassorah (Irak, avril 2021). © Rachida El Azzouzi
Parmi elles, Her Voice (Sa voix en français). Raya, la trentaine joviale, les yeux bleus, y a longtemps milité. Elle invite à en parler chez elle autour d’un repas concocté avec son mari, Muhayed. Le couple s’est connu en 2015, au pire de Daech. Ils venaient en aide, chacun pour une ONG, à des familles déplacées dans un camp près d’Anbar. Une majorité de femmes et d’enfants. 

Raya avait été agressée car elle distribuait des contraceptifs. Des hommes l’avaient encerclée, accusée de vouloir commettre « un génocide ». Elle avait répliqué : « Les femmes ont le droit à la contraception, de ne pas donner la vie dans des conditions aussi terribles. » Muhayed avait été impressionné de la voir tenir tête devant tant d’hostilité. 

Aujourd’hui, ils ont une fille, Nay, et un garçon, Watan, qui jouent avec la moustache de leur père et son smartphone. Muhayed promet de les élever « dans les valeurs d’égalité », de montrer qu’« on peut aimer sa femme, la respecter, elle et toutes les autres femmes », qu’elles ne sont pas « une sous-catégorie ». À rebours de ce dogme : « Dans la société irakienne, les femmes sont élevées pour obéir et se soumettre au père puis à un mari, être confinées au foyer, faire des enfants. » Gamin, il ne comprenait pas pourquoi il avait droit à tout, à l’espace public, et pas les filles de son âge.  

« Dans certaines familles, dès qu’une enfant a ses règles, elle est retirée de l’école, même mariée. » Raya observe les ravages des mariages précoces, des fillettes à peine pubères, mariées à 9, 10, 11, 12 ans. « Certaines meurent en enfantant car leurs utérus ne sont pas prêts. » Le fléau se développe loin des tribunaux. Des religieux, des cheikhs supervisent les unions et obéissent à des lois tribales qui ne respectent pas le code du statut personnel (CSP) qui régit les mariages, les divorces, les héritages.

Raya, Muhayed et leurs enfants (Bagdad,avril 2021). © Rachida El Azzouzi Raya, Muhayed et leurs enfants (Bagdad,avril 2021). © Rachida El Azzouzi
Promulgué en 1959, quand la monarchie a été renversée, le CSP irakien était une innovation, l’un des codes les plus progressistes du monde arabe, comme l’a montré la sociologue Zahra Ali, spécialiste du féminisme musulman. Il réunit les jurisprudences sunnites et chiites, permet les unions interconfessionnelles, protège des interférences religieuses et tribales, fixe à 18 ans l’âge minimal pour se marier, limite le droit à la polygamie, à rebours de la charia, la loi islamique, qui l’autorise…

« Il accordait même une égalité partielle en matière d’héritage, note la chercheuse, ce qui était — et demeure encore — absolument inédit pour un code qu’une assemblée d’oulémas sunnites et chiites avait contribué à élaborer, conjointement avec les autorités irakiennes. »

Soixante ans plus tard, on ne compte plus les reculs. « La catastrophe » s’est accélérée à partir de 1991, sous les bombes de la coalition internationale puis pendant la décennie d’embargo qui a asphyxié la nation. Quand Saddam Hussein, acculé, a pactisé avec les chefs tribaux et les religieux conservateurs, islamisé son discours pour survivre…

La deuxième invasion de l’Irak en 2003 par les États-Unis, qui érigèrent à sa chute un système politique ethno-confessionnel, « a aggravé la régression », estime Raya. « Leur démocratie “conte de fées” a été un piège sectaire. Elle a fracturé encore plus en profondeur notre société et engendré toutes sortes de terroristes. Les droits des femmes sont devenus une cible. »

Depuis, par tous les moyens, partis islamistes et milices confessionnelles tentent de faire régresser le CSP mais se heurtent à la mobilisation et la détermination des militantes féministes. En témoigne la lutte contre la jurisprudence chiite Ja‘fari qui veut légaliser le mariage des filles dès 9 ans, considéré comme l’âge de la puberté, de la maturité. 

Au péril de leur vie, des féministes irakiennes se battent contre les dogmes qui veulent assigner les femmes dans les foyers et les cuisines. © Rachida El Azzouzi Au péril de leur vie, des féministes irakiennes se battent contre les dogmes qui veulent assigner les femmes dans les foyers et les cuisines. © Rachida El Azzouzi
Dans son salon, devant un festin disposé au sol sur le tapis moelleux, des plats nationaux – le masgouf, une carpe grillée selon une recette très particulière, et les dolmas, des légumes farcis –, Raya égrène les coutumes d’un autre âge qui foudroient des générations de femmes, notamment dans les contrées rurales.

La falsiya, quand une femme est contrainte par son clan d’épouser un homme d’une tribu ennemie pour payer le « prix du sang », « réparer » un crime ou un préjudice. La nahwa, quand une femme est mariée à un membre de son clan contre son gré. La kessa bi kessa (femme pour femme), quand un homme épouse une femme et offre sa sœur au frère de la mariée, faute de dot. Et puis les crimes d’honneur, quand une femme est tuée, brûlée vive par un père, frère, cousin, au nom de la réputation d’un clan, d’une tribu. 

« Ces pratiques sont criminelles selon le code irakien mais qui s’en soucie ? Aucune femme ne porte plainte contre les siens et les juges ferment les yeux. » Raya a vu des familles, souvent en grande pauvreté, broyées, des jeunes filles se suicider, s’immoler, d’autres finir en dépression. 

Elle se souvient de deux sœurs de 14 et 17 ans, mariées de force à deux frères qui les ont prostituées. Dix mois plus tard, ils les ont répudiées. Elles sont revenues, enceintes, chez leur mère, veuve de guerre, frappées de déshonneur. Sans contrat prouvant qu’elles sont mariées, que leurs enfants à naître sont de leurs ex-maris car elles sont passées devant un imam, pas un juge.

Raya milite aussi contre le mut’ah« le mariage de plaisir », qui sévit dans les régions chiites depuis 2003, une forme de prostitution déguisée importée d’Iran. Interdit sous Saddam Hussein, il réduit les femmes, souvent des veuves et des orphelines, à des esclaves sexuelles. Un homme, qui peut être marié par ailleurs, s’offre une épouse pour quelques heures ou quelques mois moyennant l’équivalent de 10 ou 15 euros par jour. En cas de séparation, de grossesse, la « mariée temporaire » n’a ni droit, ni recours…

Riyam, 12 ans, rêve de faire du sport à l'école. © Rachida El Azzouzi Riyam, 12 ans, rêve de faire du sport à l'école. © Rachida El Azzouzi
Un autre drame frappe les femmes et les enfants de tous les milieux sociaux : les violences familiales, domestiques. « Elles ont été amplifiées par les guerres, les sanctions qui ont plongé le pays dans la misère, le chômage, l’instrumentalisation de la religion. » Raya et Muhayed veulent quitter l’Irak. Ils ont déposé un dossier auprès de l’Organisation internationale des migrants (OIM), et sur le palier, à l’heure du départ, citent un proverbe irakien : « Rester, c’est la mort. Partir, c’est la fièvre. »

Amal aussi fera tout pour que ses enfants sortent de ce « pays sans avenir », en perpétuel chantier, saturé de grues en mouvement ou figées depuis des années dans le ciel, certaines depuis les invasions américaines. Comme chaque soir, au retour du travail, ses filles l’accaparent gaiement. Riyam veut lui montrer comme elle enchaîne les pirouettes et poiriers sans casser les vases. 

Le salon est sa salle de gymnastique. « L’école ne prévoit aucune activité sportive ou culturelle », se désole Amal. Hawraa, l’aînée, demande si demain, elle peut réviser dans les locaux de son association car « grand-mère prépare un dîner de ramadan, il y aura trop de monde et de bruit ». Elle étudie l’architecture, vient de réussir son permis de conduire. 

À la maison, Amal enlève son foulard, libère ses cheveux noirs au carré, « se sent elle-même ». Sa mère aussi. Elles ont seize ans d’écart, l’âge auquel Sahira s’est mariée, « tôt mais par amour », avec Ibrahim, un professeur d’agriculture qui a étudié aux États-Unis où il a refusé de rester, estimant le fossé culturel trop grand. Il est mort, exécuté sous Saddam Hussein qui raflait « les communistes, les chrétiens, les chiites, les Kurdes, tous ceux qui n’étaient pas du parti baasiste étaient des traîtres ».

Portrait du père et des oncles d'Amal, exécutés sous Saddam Hussein. © Rachida El Azzouzi Portrait du père et des oncles d'Amal, exécutés sous Saddam Hussein. © Rachida El Azzouzi
Amal avait 11 ans quand son père a été enlevé sous ses yeux par des nervis du régime sur le pas de la maison de Bassorah où ils vivaient alors. C’était en octobre 1980. Neuf jours après le début de la guerre Iran-Irak. Peu de temps après, deux de ses oncles maternels ont disparu à leur tour…

Ont-ils été torturés pendant vingt, dix ou deux ans avant d’être tués ? Amal et Sahira cherchent encore. En 2003, à la chute du dictateur, elles ont obtenu le dossier des services secrets et un début de réponse : Ibrahim serait mort, plongé dans un bain d’acide en 1982. 

Elles l’ont réuni avec les oncles, dans un cadre accroché près de la bonbonne d’eau potable reliée à un ingénieux purificateur installé dans la cuisine. Il trône aussi au-dessus de la télévision où passe le feuilleton koweïtien de ramadan préféré de Sahira, une histoire d’amour qui finit dans les sanglots et les cris. 

Amal a ressenti dans l’intimité du foyer conjugal « peur et soumission », « l’urgence de fuir ». « J’avais deux dictateurs, un grand, Saddam Hussein, et un petit, mon mari. » Elle l’a épousé « sous la contrainte du patriarcat », à 19 ans, l’année de la fin de la guerre contre l’Iran. C’était son cousin. Elle ne l’aimait pas. « Il fallait soulager ma mère. » Malade, veuve, sous pression de l’entourage, Sahira devait « caser » ses filles. 

Amal est un « ovni » dans la famille. Celle qui dit non à l’envahissement de la religion. Elle a « une relation merveilleuse avec Dieu », mais elle ne le prie plus cinq fois par jour, « j’étais dans une consommation superficielle ». Elle a porté le hijab quand personne ne le portait sous le règne sanguinaire du raïs, célébré pour sa laïcité et sa modernité. « Une revanche pour dire ma haine à celui qui avait fait exécuter mon père et mes oncles. » 

Nay a trois ans. Ses parents veulent quitter l'Irak pour qu'elle ait un avenir et échappe aux régressions conservatrices qui frappent les femmes. © Rachida El Azzouzi Nay a trois ans. Ses parents veulent quitter l'Irak pour qu'elle ait un avenir et échappe aux régressions conservatrices qui frappent les femmes. © Rachida El Azzouzi
Aujourd’hui, elle s’en mord les doigts et en même temps, elle aurait fini par porter ce bout de tissu. Car les guerres, les sanctions, la terreur ont nourri l’obscurantisme religieux qui dicte par le sang les conduites. Deux de ses sœurs se sont exilées avec mari et enfants pendant l’embargo. L’une s’est installée en Jordanie puis à Chicago aux États-Unis, l’autre au Québec. Trente ans qu’elles ne se sont pas serrées dans les bras. Le téléphone est leur seul lien, l’arrivée de WhatsApp, une révolution.

Sa troisième sœur est très religieuse. Elle reproche à Amal et ses filles de mal se voiler en laissant apparaître leurs cheveux, en préférant un pantalon-chemise à l’austère tchador noir. Leur mère aussi est de plus en plus pieuse avec l’âge, suspendue à des récitations coraniques : « Dieu nous aide à traverser les guerres. » Elle peut râler après les libertés d’Amal sur la prière, le voile, le vélo mais elle respecte ses choix, son indépendance. Elle l’a encouragée à se séparer de son mari violent.

Amal ne lui dit pas qu’elle brise avec ses filles les tabous de la sexualité, transmis de génération en génération, qui l’ont verrouillée. Elle leur explique les règles, l’amour, les premiers émois, que ce n’est pas sale, dégoûtant, une honte, un péché, tout ce que Sahira ne lui a jamais expliqué, à cause de cette chape d’interdits, faute d’éducation, de rituels de passage. Pas question que ses filles vivent la nuit de noces cauchemardesque qu’elle a vécue. « J’ai tout découvert le jour J. C’était atroce, violent. »

Avec son amie Birgit Svenson, une journaliste allemande installée en Irak depuis des années, elles ont publié une anthologie inédite de poèmes et proses, signés exclusivement par des femmes qui font de l’écriture l’exutoire de leurs âmes meurtries, « un cri de protestation contre la société patriarcale ». Le livre s’appelle Les Yeux d’Inana, du nom d’une immense divinité mésopotamienne, déesse de la vie et de la fertilité, de l’amour physique et de la guerre, une reine des astres et du ciel, libérée de la tutelle masculine…

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Mediapart s’est associé à la série documentaire « Irak, destruction d’une nation », réalisée par Jean-Pierre Canet. Et complète ce travail exceptionnel d’archives et d’entretiens par une série d’enquêtes sur la destruction d’un peuple quarante ans durant.

La première, réalisée par le journaliste indépendant franco-irakien Feurat Alani, consacrée à la corruption qui gangrène le pays, est à retrouver iciLa seconde, dont voici le cinquième volet, est une immersion dans la société irakienne aux côtés d’un peuple sacrifié, tout particulièrement ses enfants et ses femmes. Les autres volets sont à lire ici.

Je me suis rendue en Irak du 14 au 25 avril, ce qui a coïncidé avec le mois de jeûne du ramadan. 

(*) La jeune Yézidie témoigne sous un prénom d'emprunt pour des raisons de sécurité.