«Santo» Chavez plane sur l'élection de son successeur

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Le défunt président est omniprésent lors de ces élections présidentielles anticipées. C'est désormais un culte qui est voué à Hugo Chavez. Orchestrée par l'équipe de campagne de son héritier désigné, Nicolas Maduro, cette dévotion prend racine dans des croyances populaires. Plus que jamais au Venezuela, le politique se nourrit de la religion. Par Jean-Baptiste Mouttet, à Caracas.

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Par Jean-Baptiste Mouttet, à Caracas.

La “caserne de la montagne” est devenue un lieu de pèlerinage. Dans cette bâtisse rose imposante, flanquée de tours rococos, repose le corps de l'ancien président socialiste, Hugo Chavez, décédé le 5 mars dernier des suites d'un cancer. Le lieu n'a pas été choisi au hasard. Le “comandante” repose à l'intérieur de ce qui fut l'ancien ministère de la Défense avant de devenir un musée militaire. C'est d'ici, de cet édifice surplombant Caracas, au cœur du quartier modeste du “23 de Enero”, que le jeune lieutenant-colonel lançait son coup d’État raté, le 4 février 1992. Ce barrio, semblable aux favelas brésiliennes, fut son plus fidèle bastion après son élection en décembre 1998. Dans la file d'attente, le silence est de mise.

Ce jeudi 4 avril, une quarantaine de personnes attendent la permission d'entrer. À une dizaine de jours de l'élection présidentielle anticipée, les visites guidées s’enchaînent sans discontinuer. Les visiteurs sont bien plus nombreux en fin de semaine. C'est la première fois que Gabriel Henriquez vient se recueillir sur la tombe de celui qui a été selon lui « le dernier guide suprême du pays depuis Simón Bolívar », le père de l’indépendance du Venezuela. Tout en discutant avec ses amis, il raconte que « Chavez n'est mort que physiquement. Il s'est dispersé ».

« Nous sommes tous Chavez », dit-il, reprenant un slogan de la campagne présidentielle d'octobre, qui a vu l'ancien président socialiste s'imposer avec plus de 55 % des voix. « Chavez est le petit garçon, Chavez est l'ouvrier, Chavez est le paysan, Chavez est tout le monde et nous sommes tous Chavez. Chavez est une “anima”, qui va nous aider spirituellement », continue le jeune homme qui se dit catholique. Dans la culture populaire vénézuélienne, une « anima » pourrait se traduire par une âme, un esprit, qui navigue entre deux mondes, le réel et l'au-delà. 

« Parvenir à la résurrection de Chavez »

Forte émotion plus d'un mois après la mort d'Hugo Chavez à la "caserne de la Montagne" où repose Hugo Chavez © Jean-Baptiste Mouttet Forte émotion plus d'un mois après la mort d'Hugo Chavez à la "caserne de la Montagne" où repose Hugo Chavez © Jean-Baptiste Mouttet

La visite débute. Le guide, un milicien, rappelle à un public conquis que « la lutte continue », que « Hugo Chavez n'est pas mort, il s'est multiplié », reprenant ainsi des slogans de campagne entonnés par les militants ou peints sur les murs de la capitale. En file indienne, parfois en pleurs, les visiteurs font le tour de la pierre tombale en marbre, puis entrent dans une chapelle. Deux photos, d'environ 2 mètres, de celui qui est désormais surnommé par ses partisans « le commandant suprême » ont été fixées à droite et à gauche du crucifix. Sur les deux clichés, il prie.

Forte émotion plus d'un mois après la mort d'Hugo Chavez à la "caserne de la Montagne" où repose Hugo Chavez © Jean-Baptiste Mouttet Forte émotion plus d'un mois après la mort d'Hugo Chavez à la "caserne de la Montagne" où repose Hugo Chavez © Jean-Baptiste Mouttet

La visite guidée se poursuit ensuite dans deux salles, où sont retracés les grands moments de la vie d'Hugo Chavez : sa carrière militaire, son coup d'État raté, les élections, sa lutte contre le cancer, sa famille sont représentés avantageusement. Cette canonisation ne choque pas les visiteurs. « L'amour se paye avec l'amour », cite Douglas Marine, en déambulant dans le musée, pour signifier qu'Hugo Chavez le mérite.

« La situation actuelle, marquée par le dramatique décès de Hugo Chavez, offre une conjoncture particulièrement fertile pour l'exacerbation du sentiment religieux des secteurs qui appuient le processus révolutionnaire. Ils maintiennent avec Chavez un lien émotionnel profond et quasiment sacré. L'équipe de campagne de Nicolas Maduro ne l'ignore pas et essaye de capitaliser cette connexion en sa faveur », analyse l'ethnologue Anabel Fernandez Quintana.

Les acteurs de la campagne des socialistes préfèrent parler de « continuité » plutôt que de « transition » pour qualifier le passage de témoin au président par intérim, Nicolas Maduro, désigné par Hugo Chavez lui-même comme son successeur, le 8 décembre dernier. Celui qui a longtemps été le ministre des Affaires étrangères du gouvernement socialiste ne se dit pas seulement le « fils de Chavez », mais aussi son « apôtre », et qualifie son mentor de « rédempteur des pauvres ». Au début de la campagne, le 2 avril, il a poussé la logique jusqu'à assurer que le fondateur de la révolution bolivarienne lui était apparu sous la forme d'un oiseau et lui aurait donné sa bénédiction :

Chávez se me apareció en forma de pajarito: Maduro © EL HERALDO

 

Jeudi 11 avril, lors de la clôture de campagne dans l’État de Zulia, à l'ouest du pays, la foule portait un oiseau rouge en papier de plusieurs mètres de long, tandis que le candidat avait déposé au creux de sa main un oiseau factice. Nicolas Maduro fait du vote des Vénézuéliens un moyen « symbolique de parvenir à la résurrection de Chavez », note Anabel Fernandez Quintana. Comme le fait remarquer cette spécialiste des relations entre politique et religion, « au Venezuela, il n'est pas rare que l'imaginaire religieux colle au discours politique ». Quand Nicolas Maduro lance dans sa campagne « que Dieu bénisse le peuple vénézuélien », ou conclut une phrase forte par « amen », il se fait l'écho d'Hugo Chavez. Bien que des références à la religion aient existé lors de gouvernements précédents, l'ancien président leur a donné une toute autre ampleur. Nicolas Maduro suit le même chemin.

Hugo Chavez aimait répéter que « le Christ fut l’un des plus grands socialistes et Judas le plus grand capitaliste ». Dans son ouvrage Le Socialisme du XXIe siècle (1), il écrit : « Pour moi, le christianisme est soit socialiste ou ce n'est pas le christianisme. (…) Il faut lire les discours du Christ et son action vitale, anti-impérialiste, affrontant les élites du pouvoir économique, politique et religieux de son temps. (…) Le véritable règne du Christ n'est autre que le socialisme. » Hugo Chavez ne s'entendait pas pour autant avec la hiérarchie catholique du pays et préférait créer des liens avec des prêtres adeptes de la théologie de la Libération, comme par exemple le père Numa Molina. En 2002, c'est le cardinal de l'époque, Ignacio Velasco, qui lui demandait de signer sa démission lors du coup d'État qui l'avait renversé durant 48 heures.

(1) Le Socialisme du XXIe siècle, Hugo Chavez Frias, Ministerio del Poder Popular para la Comunicación y la Información, Caracas, 2001, pp. 21-22.

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