Altran ou les petits arrangements d’une entreprise française au Brésil

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Mediapart a reconstitué les événements ayant conduit à la vente précipitée des filiales du groupe français au Brésil, et au limogeage de son président d’alors, Yves de Chaisemartin. Enquête sur un système politique corrompu.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.- Le passé brésilien d’Altran a fini par remonter à la surface. C'était fin 2017, dans le cadre de l'opération « Lava Jato » : dans l’une des ramifications multiples de cette immense opération, un informateur a dénoncé l'organisation d'un cartel en place depuis 2011, le Tatu Tennis Club, dont chaque membre a reçu un nom de code en référence à un grand tennisman

Le « club », dont l’idée était dès le départ de s’octroyer les marchés publics, notamment en se mettant d'accord sur les prix, s'est agrandi peu à peu. De grands groupes brésiliens en ont fait partie, mais aussi des Français, dont Alstom et TCBR, une filiale de la société de conseil en technologie Altran. Selon un document du Conseil administratif de défense économique (Cade), chargé de la procédure sur le Tatu Tennis Club, TCBR a intégré le cartel grâce à ses bonnes relations avec le pouvoir local et à son rôle dans la préparation des projets pour les appels d’offres faussés…

Retour sur les années 2009-2011, qui ont conduit Altran, devant l’abondance de scandales, à vendre précipitamment sa filiale, y laissant au passage deux millions d’euros. 

En ce jour de fête nationale 2009 au Brésil, malgré le temps grisâtre de septembre, Nicolas Sarkozy est tout sourires. Venu tenter de vendre les avions Rafale, il est reçu en grande pompe par le président Lula et assiste au défilé militaire. Le Brésil affiche sa préférence pour les avions français – Dassault en sera pour ses frais – et, dans la cohorte de 25 chefs d’entreprise qui accompagne le président français, beaucoup espèrent profiter de l’aubaine pour faire prospérer leurs affaires dans un pays en plein essor.

Parmi les PDG, Yves de Chaisemartin, dirigeant d’Altran, un temps fleuron de l’industrie française. Ce n’est pas la première fois que Chaisemartin se rend au Brésil pour rencontrer le gratin politique local. Altran y possède une filiale, TCBR, modeste mais très prometteuse. Le marché représente seulement 1 % du chiffre d’affaires du groupe, mais les visites du PDG sont la preuve de l’intérêt qu’il porte au pays. Quelques mois auparavant, le 13 avril 2009, il rencontrait déjà Lula, ainsi que le gouverneur de Brasília, Roberto Arruda, et l’un de ses proches, Gaspar de Souza, nommé par le gouverneur à la direction du métro de la ville.

Ce qu’espère le Français ? Le tramway de la capitale brésilienne, un contrat juteux soutenu par l’Agence française de développement (AFD). Arruda, le gouverneur, s’est déjà rendu à Paris et Montpellier pour jeter un œil aux tramways locaux et négocier un financement auprès de l’AFD, à hauteur de 134 millions d’euros. À cette époque, le Brésil vient de remporter l’organisation de la coupe du monde de football 2014, et les projets de grands travaux se multiplient. Bien se positionner représente l'assurance de profits juteux pour les entreprises françaises du secteur.

Pourtant, en 2011, Altran se sépare de sa filiale TCBR (et des deux autres) en urgence, pour un prix très inférieur à celui du marché. C’est qu’entretemps, selon les informations auxquelles Mediapart a eu accès, le groupe s’est retrouvé au milieu de magouilles mêlant politiciens, cartel d’entreprises et comptable véreux… Pour éviter le scandale et une chute douloureuse à la Bourse, Altran et son PDG décident de vendre en catastrophe.

Après une histoire de fausses factures en 2001 et une condamnation en 2009 à deux ans de prison avec sursis pour abus de biens sociaux, Yves de Chaisemartin ne peut se permettre de nouveaux remous. Si sa condamnation n'a pas fait beaucoup de bruit dans les médias, le PDG sait qu’il n’a que trop attiré l’attention. Rompu aux méthodes de son mentor Robert Hersant, il va alors s’employer à étouffer l’affaire. Voici comment.

Décembre 2009 à Brasília. Des étudiants manifestent contre le gouverneur Roberto Arruda, filmé avec des valises de billets. © Reuters Décembre 2009 à Brasília. Des étudiants manifestent contre le gouverneur Roberto Arruda, filmé avec des valises de billets. © Reuters

Altran est arrivé au Brésil en 2000 en rachetant TCBR, une entreprise fondée en 1988 par Renato Ely. Ely est un ami proche de Roberto Arruda, éternel phénix de la politique à Brasília : touché par un scandale d'achat de votes, Arruda a renoncé à son mandat de sénateur en 2001 pour mieux se faire élire député fédéral l’année suivante. Élu gouverneur en 2006, il est destitué en 2010 après la diffusion d’une vidéo où il reçoit des valises de billets. C’est le premier gouverneur à être arrêté durant l’exercice de son mandat – ce qui ne l’empêchera pas d’être en tête des intentions de vote pour les élections de 2014.

Barré par la loi « ficha limpa », il ne parvient pas à se représenter. Préparant un nouveau retour, il est rattrapé par un autre scandale de corruption autour de la construction du stade Mané Garrincha, signant sa troisième mort politique en une quinzaine d’années. 

C’est dans cet environnement où la collusion entre politique et économique produit son lot de scandales qu’évolue TCBR, année après année, pour trouver des contrats auprès du gouvernement.

La filiale d’Altran est épinglée par la justice brésilienne en 2011 : après enquête, un juge annule l’appel d’offres du contrat à 1,5 milliard de reais (500 millions d'euros) du tramway – un marché perdu par TCBR. Mais dans sa décision, le juge constate que l’appel d’offres a été truqué et manipulé pour bénéficier à des entreprises liées à Gaspar de Souza. Celui-ci, à la tête du projet de tramway, a travaillé comme consultant pour TCBR mais aussi pour sa concurrente directe. « Les deux entreprises concurrentes étaient en réalité complices », précise le juge dans ses attendus. La société qui a remporté le projet a reversé une partie de l’argent à TCBR, avec qui le tramway avait été élaboré en partenariat. Comme le révèle un document du jugement en deuxième instance, les deux entreprises étaient liées par un contrat secret. 

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