A l'affût des révolutions (2/51)

A l'affût des révolutions. Egypte, Yémen, révolution et reconstruction

En Egypte, où la révolution est parvenue à destituer le président Moubarak, tout comme au Yémen, où les opposants disent s’apprêter à voir le président Saleh partir, les débats sur les enjeux, les défis et les alliances «post-despotisme» occupent la scène publique et divisent les acteurs politiques et les intellectuels. Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.

La rédaction de Mediapart

14 avril 2011 à 19h06

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Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed

En Egypte, où la révolution est parvenue à destituer le président Moubarak, tout comme au Yémen, où les opposants disent s’apprêter à voir le président Saleh partir, les débats sur les enjeux, les défis et les alliances «post-despotisme» occupent la scène publique et divisent les acteurs politiques et les intellectuels.

Egypte : les défis de l’après-Moubarak

Depuis le départ de Hosni Moubarak et la prise en main provisoire du pouvoir par le conseil militaire, les débats s’articulent essentiellement autour de trois questions : l'Etat civil versus Etat religieux; le rôle politique de l’armée et son peu d'entrain à engager des procédures à l’encontre des symboles de l’ancien régime; les prochaines alliances politiques et électorales, le remaniement du pouvoir à travers les élections parlementaires et présidentielles de l’été prochain (le mois dernier, les Egyptiens se sont prononcés favorablement pour les amendements de la constitution proposés par un comité juridique constitué par le conseil militaire).

Quels sont les enjeux de ces débats dans une période cruciale pour l’avenir politique du pays ?

1- Etat civil ou Etat religieux. Les intellectuels et jeunes activistes qui ont pris part à la révolution appellent les forces politiques à exprimer clairement leur opinion sur la nature de l’Etat à construire. Un «Etat civil» (Dawla madaniyya) étant celui qui garantit la pluralité politique, la séparation des pouvoirs, la législation se référant à la constitution de la république, et l’alternance électorale. Un Etat religieux (islamique) aurait un cadre législatif inspiré de la doctrine «Charia». Même si les frères musulmans qui sont la force islamiste la plus importante du pays (et la mieux organisée) ont déclaré être en faveur d’un état civil, certains de leurs potentiels alliés (tels les salafistes) restent ambigus. Certains craignent qu’une grande victoire des islamistes aux législatives ou même leur soutien à un candidat à la présidentielle puissent représenter une menace pour le principe de l’Etat civil. C’est pourquoi des campagnes politiques et médiatiques ont été lancées en faveur de la formation d’un front de mouvements non religieux pour protéger la philosophie civile de l’Etat. Ces mouvements estiment que des courants internes aux Frères musulmans, en particulier de la nouvelle génération, seront partie prenante d’un projet commun compte tenu de la bonne alchimie qui s’est produite sur la place Tahrir entre les étudiants des frères, ceux des partis laïques et les organisations de la société civile durant les deux mois de la révolution.

© الدولية صحيفة

2- Le rôle politique de l’armée. Les débats sont nombreux sur le rôle du conseil militaire provisoire dans la période actuelle. La position de neutralité de l’armée au tout début de la révolution et sa pression exercée sur Moubarak pour qu'il quitte le pouvoir sont reconnues, mais sa lenteur depuis dans le traitement des affaires juridiques, son laxisme vis-à-vis des services de sécurité et de la bureaucratie instaurée par l’ancien régime (accusés de crimes et de corruption), génèrent certaines craintes dans les rangs des révolutionnaires. C’est le signe que la rupture avec le système n’a pas été consommée et que l’armée hésite à en finir avec les symboles de l’époque Moubarak. Les manifestations de vendredi dernier (9 avril) (où furent lancés des slogans tels que «préservation de la révolution» et «nettoyage de l’Etat») visaient à faire pression sur les militaires pour initier une «purification» du pays de toutes les facettes de la corruption, y compris le président déchu et sa famille. Ce qui explique probablement la précipitation des dispositions prises ces quatre derniers jours, telles la mise en examen de l’ancien président et ses deux fils, l’arrestation de l’ancien premier ministre, du secrétaire général du parti national de Moubarak et de quelques hommes d’affaires et responsables. La pression populaire semble porter ses fruits.

3- Les prochaines alliances politiques et électorales. Les Egyptiens s’apprêtent à mettre en place toute une série d’alliances pour s’engager dans la prochaine bataille électorale. Certains observateurs s’interrogent sur une éventuelle entente entre les Frères musulmans et l’armée en vue de constituer un bloc parlementaire imposant, ce qui leur permettrait de présenter un candidat à la présidentielle qui garantisse aux deux parties des positions de choix au pouvoir. Les observateurs s’interrogent également sur les rapports de force entre islamistes et non-islamistes que les élections vont instaurer (si les clivages prendront clairement cette forme) et la capacité des différents camps à mobiliser et attirer les hésitants, sachant que l’Egypte connaît depuis des décennies des records d’abstention.

Acteurs politiques, intellectuels et jeunes activistes découvrent ensemble le processus démocratique et les défis qu’il pose. L’expérience égyptienne est suivie de près par la majorité des Arabes au vu du rôle historique du Caire dans la région. Quel que soit le projet de société qui s’imposera, il aura sans doute une influence dans les pays arabes en voie ou en attente de révolution.

Une contre-révolution ?

Depuis quelques semaines, certains troubles ont eu lieu dans plusieurs villes égyptiennes. Des accrochages entre des manifestants et des militaires, des émeutes dans certains matches de foot et même des affrontements entre musulmans et coptes ont alarmé les observateurs qui pensent qu’une déstabilisation délibérée est à l’œuvre. Elle serait financée par des hommes d’affaires dont les intérêts sont compromis du fait de leurs liens avec le fils du président Moubarak et leur implication dans des réseaux clientélistes de l’ancien régime. De plus, le retrait toujours non expliqué de la police des rues permet aux «baltagiya» (voyous) payés par ces hommes d’affaires de propager des troubles et un climat d'insécurité. Tout se passe comme si une sorte de «contre-révolution» cherchait à récupérer une situation provoquée, suggérant que seule une collaboration avec les anciens du système ou même une restitution de certains pouvoirs seraient en mesure de ramener la stabilité dans le pays.

Yémen : en attendant le départ du président…

L’Arabie saoudite, les Etats-Unis sont particulièrement inquiets de la dégénérescence de la situation au Yémen, où des manifestations ont lieu depuis le mois de février. Ils tentent de soutenir des initiatives politiques permettant le départ de Saleh sans troubles sécuritaires majeurs et la passation du pouvoir à son vice-président dont les prérogatives transitoires seraient d’établir un dialogue avec l’opposition et les chefs des tribus les plus importantes, et de maintenir une collaboration sécuritaire avec les pays du Golfe et l’Occident.

© kuwaitiCharisma

Aujourd’hui, les Yéménites se trouvent à la croisée des chemins. Saleh souhaite trouver une issue lui permettant d’échapper aux poursuites pénales et de maintenir les membres de sa famille dans de hautes fonctions. L’opposition exige son départ sans délai et refuse l’option de son vice-président même de façon transitoire. Elle réclame le pouvoir afin de préparer rapidement les élections. Les partis politiques de cette opposition ainsi que les tribus tentent d’éviter la violence pour préserver leur unité. En effet, toute confrontation armée pourrait entraîner une modification des alliances en raison de la mentalité tribale qui implique de se solidariser avec le plus faible. Si Saleh et ses alliés apparaissent dans cette position de faiblesse «militaire», certains pourraient estimer que ne pas les protéger (et les sauver) serait contraire aux principes tribaux de préservation de la dignité du « frère-ennemi ».

D’autant plus que Sanaa est divisée à présent en deux régions : la première se situe autour de la place Taghyir (changement) dominée par l’opposition, la seconde autour de la place Tahrir (libération) dominée par la garde républicaine pro-Saleh et conduisant à son palais présidentiel. Et tout accrochage pourrait aboutir à un bain de sang. Depuis le 8 avril, les initiatives des pays du Golfe se succèdent, sans pour autant qu’une solution se profile. L’opposition appelle à une mobilisation exceptionnelle ce vendredi espérant ainsi envoyer un message encore plus fort à Saleh comme aux médiateurs de l’étranger. Selon elle, seul le départ du président isolé ouvrira la voie de la stabilité dans ce pays considéré parmi les plus pauvres du monde.

Ali Abdallah Saleh a pris le pouvoir dans le nord du Yémen en 1978 à l’époque où le pays était encore divisé entre le Nord (dont la capitale est Sanaa) et le Sud gouverné par le parti socialiste (dont la capitale est Aden). C’est en 1990, après la réunification, que Saleh a été élu président de la république du Yémen réunifié. Mais ses pratiques et celles du pouvoir ont généré un sentiment d’injustice et de marginalisation politique dans le Sud. Ce qui, ajouté à d’autres facteurs, a déclenché une guerre de sécession par les sudistes en 1994 durant laquelle ils ont été vaincus. A la suite de cette guerre, Ali Abdallah Saleh a renforcé son assise en exerçant une emprise sur tous les secteurs du pouvoir, qu’il s’agisse du gouvernement, du parlement, des conseils de la magistrature ou des services de sécurité. Il a dans le même temps contrôlé plusieurs secteurs économiques octroyant des monopoles à des hommes d’affaires fidèles à son règne. Il a aussi œuvré pour consolider la structure tribale (autrefois affaiblie par le régime socialiste dans le Sud et par des modifications démographiques dans le Nord) en soutenant des chefs tribaux, renforçant leur présence dans la vie publique et en leur offrant des budgets et des privilèges pour élargir leurs bases sociales afin de les récupérer politiquement. Durant la dernière décennie, Saleh a désigné son fils à la tête de la garde républicaine, le corps militaire le plus équipé et le mieux entraîné militairement. De la même façon, il a nommé son neveu à la tête des services de renseignement du pays. Deux actes qui montrent sa tentative de préservation d'une voie politique vers une succession au sein de la famille.

Après avoir fait alliance depuis 1993 avec le parti Islah («Réforme», qui représente les frères musulmans) présidé par Abdallah Al-Ahmar puis son fils Sadek Al-Ahmar, par ailleurs leaders des Hached, seconde plus grande tribu yéménite du Nord, il l’a délibérément mis à l’écart à partir de 2002 en créant des divisions en son sein. En 2004, le parti Islah est officiellement passé dans l’opposition et a constitué par la suite avec le parti socialiste et d’autres formations politiques une coalition de forces déterminée à se confronter à Saleh et son hégémonie. Cette coalition a commencé à s’activer pour réclamer le transfert pacifique du pouvoir, l’organisation d’élections générales selon une nouvelle législation et l’adoption d’une décentralisation élargie sur la base d’un nouveau découpage des régions (Mouhafazas).

Dans la foulée des révolutions tunisienne et égyptienne, la coalition de l’opposition a commencé à appeler (en février) à une série de manifestations en même temps que les organisations de la jeunesse étudiante qui faisaient des sit-in quotidiens sur les places publiques de Sanâa, Tâaz, Aden et la plupart des villes du pays. La riposte du régime fut violente faisant des dizaines de victimes. Ce qui n’a fait que contribuer à l’éloignement des tribus traditionnellement favorables à Saleh et à l’amplification de la contestation durant le mois de mars. La plupart des formations politiques yéménites encore hésitantes ou neutres ont fini par rejoindre les rangs de l’opposition. Mais ce qui a conféré un poids politique sans précédent à l’opposition, c’est le ralliement des chefs de tribus (en particulier ceux de Bakil, la tribu la plus importante) qui sentaient le rapport de force basculer, et qui s’opposaient à l’usage de la force, véritable déclencheur de luttes et de vengeances intertribales. Fin mars, ce sont les Hawthis du Nord (voir sous l'onglet Prolonger) qui ont rallié l’opposition. Plus encore, on note également la défection de brigades et d’officiers de l’armée et du commandement de Saleh, qui ne compte depuis le premier avril que sur la garde républicaine, quelques services de sécurité et un nombre réduit de tribus de taille moyenne qui lui sont restées loyales. Il a par ailleurs rassemblé tous ses partisans à Sanaa autour du palais présidentiel et averti dans ses discours du risque de l’effondrement de l’Etat, de guerre civile et de confrontation entre l’armée et la garde républicaine. Il n’a pas non plus manqué de brandir la menace d’Al-Qaïda dans plusieurs régions du pays.

Al-Qaïda, fantôme ou réalité ?

Durant les dernières années, le régime yéménite a facilité la pénétration d’éléments d’Al-Qaïda ou de groupes salafistes jihadistes dans certaines régions, notamment dans Abian (dans le sud du pays), dans lesquelles ils sont restés confinés. Il a adopté à leur égard deux niveaux de stratégie : tantôt la lutte en collaboration avec les services américains et saoudiens prêts à le soutenir dans le cadre de la guerre contre le terrorisme ; tantôt par la cooptation en infiltrant leur réseau et orientant leurs activités à son profit au niveau interne. Le régime tente par l’agitation du spectre d’Al-Qaïda et des groupes jihadistes d'affaiblir ses opposants politiques en semant la peur du chaos si jamais il venait à chuter. Il utilise la même carte vis-à-vis de ses voisins et de la communauté internationale.

Certains chercheurs yéménites estiment que les effectifs réels d’Al-Qaïda sont bien en deçà de ce qui est généralement annoncé. Selon eux, ils ne dépasseraient pas les quelques centaines et seraient incapables de prendre le contrôle d’une quelconque Mouhafaza ou région du Yémen. Il suffirait qu’une autorité de bonne foi s’engage à les neutraliser et à mettre fin à toute menace sécuritaire venant d’eux pour que le problème soit définitivement réglé.

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