A l'affût des révolutions. Egypte, Yémen, révolution et reconstruction

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En Egypte, où la révolution est parvenue à destituer le président Moubarak, tout comme au Yémen, où les opposants disent s’apprêter à voir le président Saleh partir, les débats sur les enjeux, les défis et les alliances «post-despotisme» occupent la scène publique et divisent les acteurs politiques et les intellectuels. Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed.
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Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed

En Egypte, où la révolution est parvenue à destituer le président Moubarak, tout comme au Yémen, où les opposants disent s’apprêter à voir le président Saleh partir, les débats sur les enjeux, les défis et les alliances «post-despotisme» occupent la scène publique et divisent les acteurs politiques et les intellectuels.

 

Egypte : les défis de l’après-Moubarak

Depuis le départ de Hosni Moubarak et la prise en main provisoire du pouvoir par le conseil militaire, les débats s’articulent essentiellement autour de trois questions : l'Etat civil versus Etat religieux; le rôle politique de l’armée et son peu d'entrain à engager des procédures à l’encontre des symboles de l’ancien régime; les prochaines alliances politiques et électorales, le remaniement du pouvoir à travers les élections parlementaires et présidentielles de l’été prochain (le mois dernier, les Egyptiens se sont prononcés favorablement pour les amendements de la constitution proposés par un comité juridique constitué par le conseil militaire).

Quels sont les enjeux de ces débats dans une période cruciale pour l’avenir politique du pays ?

 

1- Etat civil ou Etat religieux. Les intellectuels et jeunes activistes qui ont pris part à la révolution appellent les forces politiques à exprimer clairement leur opinion sur la nature de l’Etat à construire. Un «Etat civil» (Dawla madaniyya) étant celui qui garantit la pluralité politique, la séparation des pouvoirs, la législation se référant à la constitution de la république, et l’alternance électorale. Un Etat religieux (islamique) aurait un cadre législatif inspiré de la doctrine «Charia». Même si les frères musulmans qui sont la force islamiste la plus importante du pays (et la mieux organisée) ont déclaré être en faveur d’un état civil, certains de leurs potentiels alliés (tels les salafistes) restent ambigus. Certains craignent qu’une grande victoire des islamistes aux législatives ou même leur soutien à un candidat à la présidentielle puissent représenter une menace pour le principe de l’Etat civil. C’est pourquoi des campagnes politiques et médiatiques ont été lancées en faveur de la formation d’un front de mouvements non religieux pour protéger la philosophie civile de l’Etat. Ces mouvements estiment que des courants internes aux Frères musulmans, en particulier de la nouvelle génération, seront partie prenante d’un projet commun compte tenu de la bonne alchimie qui s’est produite sur la place Tahrir entre les étudiants des frères, ceux des partis laïques et les organisations de la société civile durant les deux mois de la révolution.

عقد قران و شهر عسل في ميدان التحرير © الدولية صحيفة

 

2- Le rôle politique de l’armée. Les débats sont nombreux sur le rôle du conseil militaire provisoire dans la période actuelle. La position de neutralité de l’armée au tout début de la révolution et sa pression exercée sur Moubarak pour qu'il quitte le pouvoir sont reconnues, mais sa lenteur depuis dans le traitement des affaires juridiques, son laxisme vis-à-vis des services de sécurité et de la bureaucratie instaurée par l’ancien régime (accusés de crimes et de corruption), génèrent certaines craintes dans les rangs des révolutionnaires. C’est le signe que la rupture avec le système n’a pas été consommée et que l’armée hésite à en finir avec les symboles de l’époque Moubarak. Les manifestations de vendredi dernier (9 avril) (où furent lancés des slogans tels que «préservation de la révolution» et «nettoyage de l’Etat») visaient à faire pression sur les militaires pour initier une «purification» du pays de toutes les facettes de la corruption, y compris le président déchu et sa famille. Ce qui explique probablement la précipitation des dispositions prises ces quatre derniers jours, telles la mise en examen de l’ancien président et ses deux fils, l’arrestation de l’ancien premier ministre, du secrétaire général du parti national de Moubarak et de quelques hommes d’affaires et responsables. La pression populaire semble porter ses fruits.

 

3- Les prochaines alliances politiques et électorales. Les Egyptiens s’apprêtent à mettre en place toute une série d’alliances pour s’engager dans la prochaine bataille électorale. Certains observateurs s’interrogent sur une éventuelle entente entre les Frères musulmans et l’armée en vue de constituer un bloc parlementaire imposant, ce qui leur permettrait de présenter un candidat à la présidentielle qui garantisse aux deux parties des positions de choix au pouvoir. Les observateurs s’interrogent également sur les rapports de force entre islamistes et non-islamistes que les élections vont instaurer (si les clivages prendront clairement cette forme) et la capacité des différents camps à mobiliser et attirer les hésitants, sachant que l’Egypte connaît depuis des décennies des records d’abstention.

Acteurs politiques, intellectuels et jeunes activistes découvrent ensemble le processus démocratique et les défis qu’il pose. L’expérience égyptienne est suivie de près par la majorité des Arabes au vu du rôle historique du Caire dans la région. Quel que soit le projet de société qui s’imposera, il aura sans doute une influence dans les pays arabes en voie ou en attente de révolution.

 

Une contre-révolution ?

Depuis quelques semaines, certains troubles ont eu lieu dans plusieurs villes égyptiennes. Des accrochages entre des manifestants et des militaires, des émeutes dans certains matches de foot et même des affrontements entre musulmans et coptes ont alarmé les observateurs qui pensent qu’une déstabilisation délibérée est à l’œuvre. Elle serait financée par des hommes d’affaires dont les intérêts sont compromis du fait de leurs liens avec le fils du président Moubarak et leur implication dans des réseaux clientélistes de l’ancien régime. De plus, le retrait toujours non expliqué de la police des rues permet aux «baltagiya» (voyous) payés par ces hommes d’affaires de propager des troubles et un climat d'insécurité. Tout se passe comme si une sorte de «contre-révolution» cherchait à récupérer une situation provoquée, suggérant que seule une collaboration avec les anciens du système ou même une restitution de certains pouvoirs seraient en mesure de ramener la stabilité dans le pays.

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L’article ci-dessus met en perspective quelques éléments en lien avec les débats et enjeux actuels. Il s’inspire de discussions qui se sont tenues à Beyrouth lors d’une table ronde organisée par le Réseau arabe d’étude de la démocratie (www.ademocracynet.com) regroupant des chercheurs et des activistes de plusieurs pays arabes dont l’Egypte et le Yémen.

Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/