«Sur le commerce, Trump a déjà gagné face à l’Europe»

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Malgré l’opposition de la France, les Européens ont donné leur feu vert, lundi 15 avril, à l’ouverture de négociations commerciales avec les États-Unis. S'agit-il d'un retour déguisé du TTIP, qui avait avorté en 2016? Entretien avec l’activiste Lora Verheecke à Bruxelles.

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L’opposition de la France et l'abstention de la Belgique n'ont pas suffi à empêcher le lancement, lundi 15 avril à Bruxelles, de nouvelles négociations commerciales avec les États-Unis de Donald Trump. Il suffisait d'une majorité de 55 % des États de l'UE, qui représentent au moins 65 % de la population, pour obtenir un feu vert aux discussions.

Deux textes sont sur la table, rendus publics ce lundi : un mandat pour négocier un accord éliminant les droits de douane entre les deux blocs commerciaux, et un autre, plus controversé, visant à s'entendre sur des normes communes dans des secteurs précis.

S'agit-il d'un retour déguisé du Traité transatlantique, le TTIP, ce projet de méga-traité lancé en 2013 et que Donald Trump avait enterré après son élection en 2016, et que les capitales considèrent comme « obsolètes », dans leur communiqué du jour ? Entretien avec l'activiste Lora Verheecke, chargée de recherche et de campagne pour l'ONG Amis de la Terre-Europe, en poste à Bruxelles.

La relance de négociations commerciales avec les États-Unis s'inscrit-elle dans la droite ligne du TTIP, enterré en 2016 ?  
Lora Verheecke : Cela y ressemble. L’état d’esprit est toujours le même : harmoniser les règles, pour commercer davantage, échanger toujours plus de produits et services. Mais il y a deux des chapitres les plus controversés du TTIP qui ne sont plus couverts, à ce stade : l’agriculture et les tribunaux d’arbitrage [ces mécanismes qui autorisent des entreprises à attaquer des États en justice – ndlr] sont absents. Sur ce dernier point, cela s’explique parce que Donald Trump, et surtout son secrétaire au commerce, ne veulent pas de ce type de tribunaux pour des pays développés. Ils en font une question de souveraineté.

Que pensez-vous des mandats publiés (ici et ) par la commission ce lundi ?
Les mandats sont courts et vagues, ce qui est dangereux. À la moindre menace de tarifs douaniers de Trump, de nouveaux sujets, comme l'harmonisation des règles sanitaires, pourraient faire leur apparition sur la table des négociations.

Cette relance des négociations transatlantiques est-elle une surprise ?
Non. C’est la conséquence de la manière dont Trump négocie. Il menace d’abord d’imposer de nouveaux tarifs douaniers, par exemple sur l’automobile, ce qui lui permet ensuite d’arriver à la table des négociations en position de force. Ce qui est dommage, et triste, c’est que l’UE a tout de suite accepté de négocier avec lui. D’après nos informations, le rôle de l’Allemagne, dont le secteur automobile pourrait être fortement affecté, fut clé pour une relance de ces discussions.

Jean-Claude Juncker et Donald Trump, le 25 juillet 2018 à Washington © Reuters / Joshua Roberts. Jean-Claude Juncker et Donald Trump, le 25 juillet 2018 à Washington © Reuters / Joshua Roberts.

Comment analysez-vous l’opposition d’Emmanuel Macron, qui explique qu’il n’est pas possible de conclure un accord avec un État qui n’a pas signé l’accord de Paris ?
Emmanuel Macron cherche à se donner une image de défenseur du climat. Il y voit une opportunité politique, au moment des « gilets jaunes », et à l’approche des élections européennes : il veut montrer que LREM est un parti vert. Mais je ne crois pas que ce soit le vrai motif qui justifie son refus.

Deux mandats sont aujourd’hui sur la table. L’un concerne la coopération réglementaire [harmoniser des normes dans des secteurs industriels, pour renforcer les échanges – ndlr]. L’autre, plus basique, porte sur l’élimination des tarifs douaniers, et notamment sur les produits de la pêche, des mollusques aux moules, en passant par les huîtres. L’impact sur tout un pan de l’économie française, et de son tourisme, est évident. C’est cette menace économique qui, à mon sens, explique le refus de Macron, bien plus que des considérations environnementales.

Pourquoi tant de précipitation, avant les élections européennes, de la part de l’UE ?
La France avait plaidé pour une discussion sur le sujet lors du conseil des ministres du commerce de fin mai, c’est-à-dire juste après les européennes. Dans le cadre d’une même réunion où il sera question du traité négocié avec le Vietnam. Mais il y a eu une pression interne forte, au sein du conseil de l’UE [l’institution qui représente les capitales à Bruxelles – ndlr]. La France était la seule à vouloir repousser la discussion.

Ensuite, Donald Trump a menacé de rétablir des tarifs douaniers sur le vin et le fromage, ce qui semble avoir convaincu Paris d’accélérer. D’où ce débat ce lundi, lors d’une réunion des ministres, non pas du commerce, mais de l’agriculture et de la pêche. De mémoire, c’est la première fois qu’un vote en tant que tel est organisé pour lancer des négociations commerciales. D’ordinaire, cela se passe toujours à l’unanimité.

Les négociations commerciales avec les États-Unis sont un vieux serpent de mer à Bruxelles. Ont-elles cette fois-ci une chance d’aboutir ?
La différence par rapport au TTIP, c’est que ces négociations se déroulent avec un partenaire commercial qui n’est pas du tout diplomate, ni prévisible. De son côté, l’UE est divisée au niveau du conseil, mais aussi au niveau du parlement européen. Ce dernier n’a pas réussi à adopter une résolution sur le sujet.

En un sens, Trump a déjà gagné : il a déjà déstabilisé l’Europe qui, à la moindre menace de rétablissement de tarifs douaniers, se divise sur la manière de réagir sur la politique commerciale. Alors que les Européens ont déjà fait d’énormes concessions. Depuis la visite de Jean-Claude Juncker, le président de la commission, à Washington, à l’été 2018, on importe beaucoup plus de soja américain, et dans sa très grande majorité, du soja transgénique. On prévoit aussi d'importer plus de gaz de schiste des États-Unis. Et il est désormais possible d’utiliser du soja américain – très polluant – comme agrocarburant sur le marché européen. Ce qui est très inquiétant.

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