CORRUPTION Enquête

Espagne: la chute du chef du parquet anticorruption

Le procureur Manuel Moix possède le quart d'une société offshore domiciliée au Panama. Également mis en cause pour obstruction à la justice, il a présenté sa démission le 1er juin, à la suite des révélations d'infoLibre, le partenaire espagnol de Mediapart.

La rédaction d'infoLibre et Manuel Rico

15 juin 2017 à 13h18

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Le chef du parquet anticorruption en Espagne a démissionné jeudi 1er juin. Et pour cause, Manuel Moix est impliqué dans une affaire d'obstruction à la justice et de favoritisme, et possède des parts dans une société offshore. Voici les coulisses de la dernière affaire qui fait scandale en Espagne.

Manuel Moix, chef du parquet anticorruption depuis février 2017, détenait un quart du capital d’une société panaméenne, créée par plusieurs prête-noms bien connus dans le paradis fiscal du Panama. Parmi eux, Aida May Biggs, une Panaméenne âgée de 93 ans, s'était déjà fait remarquer par le passé : en avril 2016, elle figurait à la tête de 17 539 compagnies offshore, faisant office de prête-nom. Aida May Biggs est toujours la trésorière et directrice de la société de Manuel Moix, Duchesse Financial Overseas.

L'ancien chef du parquet anticorruption, Manuel Moix. © infoLibre

Cette société panaméenne est propriétaire d'un chalet d'une valeur estimée à 550 000 euros, dans la localité madrilène de Collado Villalba. Créée en 1987 par sa famille, cette firme a été partagée entre Moix et ses trois frères et sœurs après les décès de leurs parents : d’abord en 2008, après le décès de sa mère, puis en 2011, à la mort de son père. Depuis, aucune démarche n'a été entamée pour la dissoudre, et ils n’ont pas essayé de relocaliser l’entreprise en l’Espagne.

Duchesse Financial Overseas a été constituée le 22 décembre 1987 devant Olmedo Mario Cedeño, notaire au Panama. Le capital social a été fixé à 10 000 dollars américains, divisé en 100 actions. Son « objet principal » est de « s'occuper dans la République du Panama ou dans tout autre pays, colonie ou territoire étranger, d'acheter, vendre, transférer, disposer, négocier, financer, permuter, posséder, administrer, donner ou prendre un prêt, une commission, une hypothèque, une pièce, une location, un usage, un usufruit, toute espèce de biens, soit des meubles ou immeubles, des actions ou des droits, et d'effectuer tous les actes, contrats, opérations, affaires et transactions de commerce licite ». En clair : toutes sortes de transactions, notamment immobilières.

Selon les statuts déposés au registre du commerce du Panama, auquel infoLibre a eu accès, cet objet social continue d'être le même aujourd'hui.

À l’époque, les premiers dirigeants de la société étaient des prête-noms, les plus actifs dans la dernière décennie étant Pablo Javier Espino, président, Adelina Mercedes Chevarria de Estribi, secrétaire, et Aida May Biggs, trésorière. Le cas de cette dernière, qui est aujourd'hui aussi directrice de la société de Moix, a été évoqué avec insistance lors d'un débat organisé le 18 avril 2016 au Conseil de l'Europe sur les Panama Papers et les conséquences de l'évasion fiscale. Aida May Biggs y a été mentionnée comme l’exemple typique de ce travail effectué par les prête-noms au Panama.

Mais May Biggs n’est pas la seule à travailler activement dans le paradis fiscal panaméen. Les noms de Pablo Javier Espino et Adelina Mercedes Chavarria de Estribi figurent dans les statuts de plus de 10 000 sociétés localisées au Panama et dans d'autres paradis fiscaux comme les Bahamas ou les îles Vierges britanniques.

Après la révélation de l’affaire par infoLibre, le 30 mai, Manuel Moix, qui avait refusé de répondre aux questions du journal, a donné sa propre version dans une autre publication, le journal numérique El Español, en assurant qu'« il est normal », puisqu'il s'agit d'une succession familiale, « que les enfants aient hérité » de la société Duchesse Financial Overseas.

Obstruction à la justice

Mais le nom de Manuel Moix, nommé en février 2017 à la tête du parquet anticorruption par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy afin d'agir dans des affaires sensibles – la lutte contre la corruption et la criminalité organisée –, n'apparaît pas seulement dans ce scandale de société offshore. Selon les informations d'infoLibre, le magistrat, procureur général de Madrid entre juillet 2003 et septembre 2015, a fait obstruction à la justice à trois reprises au cours de l’enquête sur le montage financier d'une société créée par Ignacio González, l’ancien président de la région de Madrid, et sa famille. Un montage destiné à détourner des fonds publics dans la construction et l’exploitation du golf du canal Isabelle II.

En 2009, l'association des voisins Parque Sí en Chamberí avait porté plainte contre Ignacio González concernant la concession du terrain de golf du canal. L’association demandait au parquet de Madrid une enquête visant les entreprises impliquées dans le projet, Tecnoconcret et Only Golf. Manuel Moix, à l’époque procureur général, avait ordonné de ne pas donner suite à la plainte. Une décision qui avait empêché de mettre au jour le fait que que Tecnoconcret, société contrôlée de façon majoritaire par le frère et le beau-frère d'Ignacio Gonzalez, avait reçu plus de trois millions d'euros dans le cadre du projet de terrain de golf.

La plainte contre Ignacio González concernant la concession du terrain de golf du canal Isabel II. © infoLibre

Dans son propre rapport, Moix avait estimé qu'il n'existait pas d'indices permettant d'incriminer le vice-président de la Communauté de Madrid, Ignacio Gonzalez, pour avoir favorisé les deux sociétés.

Aujourd’hui, Ignacio González est mis en cause dans l’affaire Lezo, une enquête contre l’organisation criminelle dirigée par l’ancien président de la région de Madrid, entre 2012 et 2015, qui aurait détourné des fonds publics au bénéfice de membres de l’ancien gouvernement régional du Parti populaire (PP).

Encore à la tête du parquet anticorruption, le 20 avril, Manuel Moix a tenté de freiner une perquisition au domicile d'Ignacio González dans le cadre de l’enquête de ce vaste détournement de fonds publics. Une nouvelle obstruction qui avait provoqué la colère des procureurs Carmen García Cerdá et Carlos Yañez, chargés de l’enquête.

Rien de bien surprenant, par conséquent, qu'Ignacio González ait applaudi à la nomination de Manuel Moix en tant que chef du parquet anticorruption. Selon un enregistrement obtenu par la justice et révélé par le journal El Español, il s'enthousiasmait en ces termes au cours d'une conversation avec Eduardo Zaplana, ex-ministre du travail et ancien porte-parole du Parti populaire au pouvoir : « Je pense qu’il va occuper le poste…, ça serait top… J’avais déjà essayé de faire en sorte qu'il ait ce poste mais il manquait des conditions… Il était procureur général de Madrid, c’est un bon type, bon… son nom est Moix. »

Après ces révélations et sous la pression politique et médiatique, Manuel Moix a fini par démissionner début juin. « Pour protéger ma famille », a-t-il expliqué.

  • Traduction : Irene Casado Sánchez

La rédaction d'infoLibre et Manuel Rico


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