Rybolovlev, l’homme qui voulait s’offrir un pays

Par et Michel Henry

Le patron de l’AS Monaco ne s’est pas seulement acheté un club de football, le plus grand des jets privés, des toiles de maîtres, une île et la villa de Donald Trump. Il s'est offert un pays. Premier volet de notre enquête sur Dmitri Rybolovlev.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Cet homme a ses entrées auprès de Vladimir Poutine, et il a aussi acheté à prix d’or une maison à Donald Trump quand celui-ci manquait d’argent. Sa fortune est estimée à 6,8 milliards de dollars (ce qui en ferait le 261e homme le plus riche du monde), mais d’excellents connaisseurs estiment qu’elle en vaut le double. On sait qu’il possède une île, des maisons, des voitures de luxe, des toiles de maîtres, un Airbus…

fl-logo
L’enquête de Mediapart, qui s’est appuyée sur les millions de documents Football Leaks obtenus par le Spiegel, sur des documents issus de procédures judiciaires et sur les témoignages de ceux qui ont été au plus près de lui, révèle qu’il a en réalité voulu s’offrir bien plus : un pays.

À Monaco, rien n’échappe à Dmitri Rybolovlev. Notre enquête montre que, dans cet État enserré dans le territoire de la République française, il gratifie des ministres, des fonctionnaires, écrit des bouts de loi, rend riches ceux qui l’aident. Dans cette principauté qui constitue un paradis fiscal au cœur de l’Europe, il est venu rechercher un bien qui n’a pas de prix : l’impunité.

Mediapart a décidé de raconter pendant sept jours cette histoire exceptionnelle, cette quête sans pareil. Ceux qui apprécient avant tout le football vont découvrir comment le président de l’AS Monaco a utilisé sa fortune pour s’attirer le soutien des principaux dirigeants du football français. Ceux qui s’intéressent à la géopolitique vont comprendre comment on peut discrètement devenir en quelques années l’un des hommes les plus puissants du monde.

Car Dmitri Rybolovlev est resté jusqu’à présent méconnu du grand public. On le sait « milliardaire », « oligarque », « russe », sans vraiment comprendre ce qui habite cet ancien médecin de 51 ans, qui a subitement jeté son dévolu sur l’AS Monaco football club, en 2011.

Le club de la principauté, huit fois champion de France de football, qui a vu grandir les Thuram, Henry, Trézéguet – avant de faire éclore Kylian Mbappé –, n’est à l’époque plus que l’ombre de lui-même. Il végète en ligue 2, la seconde division professionnelle. Pire, le joujou du prince Albert II, que l’État monégasque rechigne désormais à renflouer, est menacé d’une relégation en troisième division.

 © Reuters © Reuters

La faille sur le Rocher est là. Rybolovlev l’identifie et débarque du jour au lendemain, comme un sauveur, un carnet de chèques à la main. Il injecte 326 millions d’euros en deux ans et demi. Une broutille.

Rybolovlev est en effet assis sur un tas d’or depuis qu’il a fait fortune dans l’exploitation des matières premières de la région de Perm, dans l’Oural, où il est né en 1966. Au début des années 1990, en pleine libéralisation après la chute de l’URSS, ce diplômé de médecine s’associe avec Evgeni Panteleymonov, entrepreneur local dans l’industrie chimique. Quelques années plus tard, en 1995, Panteleymonov meurt assassiné devant chez lui. Rybolovlev était en désaccord avec lui sur la stratégie à suivre dans leurs affaires.

Selon l’acte d’accusation de l’affaire criminelle révélé par la Novaya Gazeta, Oleg Lomakin, autre associé de Rybolovlev arrêté en 1996, a affirmé que les deux armes du crime lui avaient été fournies par le même Rybolovlev. Lomakin les aurait ensuite passées aux deux tueurs présumés, qui faisaient partie du crime organisé et n’auraient finalement pas été payés comme convenu.

À cette époque, Rybolovlev habite à Genève. L’année suivante, il est arrêté lors d’un retour de Suisse et est placé en détention provisoire pendant 11 mois. Mais l’accusation ne repose que sur les paroles de Lomakin, qui finit par se montrer beaucoup plus évasif. Faute de preuve, et grâce au soutien de la veuve de la victime qui assure que Rybolovlev a toujours eu de bonnes relations avec son mari, les poursuites sont abandonnées. Une décision qui « paraît raisonnable », note la Gazeta. « Ce fut très difficile, notamment le choc physique de l’enfermement », confiera Rybolovlev des années plus tard à Paris Match.

La suite de sa vie est moins douloureuse, puisqu’elle consiste principalement en une accumulation de milliards. À partir des années 1990, selon le jugement de divorce du couple Rybolovlev établi par la justice suisse en 2014, il investit dans Uralkali, géant mondial de l’extraction et exportation de la potasse (un composé du potassium utilisé notamment comme engrais), jusqu’à en posséder 75 %. En 2005, sa fortune atteint, selon son épouse de l’époque, son premier milliard de dollars. Deux ans plus tard, alors qu’il dépose une demande de naturalisation suisse, la vente de 12,75 % d’actions d’Uralkali à la bourse de Londres lui rapporte un milliard de dollars.

C’est le début des grandes dépenses. Rybolovlev investit à tour de bras dans l’art (près de 2 milliards d’œuvres logées dans des ports francs), dans les biotechnologies (500 millions de dollars dans des start-ups américaines) et entretient un train de vie hors norme. L’oligarque multiplie les acquisitions aux quatre coins du monde : la villa de l’acteur Will Smith à Hawaï pour 15 millions d’euros, le domaine de Valfère à Saint-Tropez, une villa avec un parc paysager de 67 500 m2, pour 50 millions, un Airbus A319 – 34 mètres, le plus grand des jets privés sur le marché –, à 55 millions d’euros, et un autre avion privé à 30 millions.

Quand en 2011 sa fille aînée Ekatarina, « Katia », alors âgée de 22 ans, part faire ses études aux États-Unis, Rybolovlev casse sa tire-lire pour lui offrir un pied à terre. Et pas n’importe lequel : un immense loft à Manhattan (10 chambres, une terrasse panoramique, une bibliothèque et sept dressings), d’une valeur de 88 millions de dollars. Soit l’appartement le plus cher jamais vendu à New-York.

Deux ans plus tard, Dmitry débourse une centaine de millions d’euros pour offrir à Katia la somptueuse île grecque de Skorpios, où Jackie Kennedy avait épousé en 1968 l’homme d’affaires Aristote Onassis. Près d’un demi-siècle plus tard, Ekatarina Rybolovleva y passera la bague au doigt de Juan Sartori, un businessman uruguayen qui vient d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle.

Rybolovlev n’oublie pas sa fille cadette, Anna, née en 2001, à laquelle il a dédicacé un somptueux yacht, « My Anna ». Immatriculé aux îles Caïmans, ce vaisseau de 67 mètres de long, qui mouille la plupart du temps en Méditerranée, est estimé à 80 millions d’euros.

En 2008, on retrouve la trace de Rybolovlev derrière un appartement monégasque évalué l’année précédente à 100 millions d’euros, quand il avait voulu l’acquérir avec son épouse. Cet appartement appartient à deux sociétés panaméennes qui seraient contrôlées par Rybolovlev et qui supportent « certains charges relatives au train de vie du couple à Monaco », selon le jugement de divorce de 2014. Le couple a également acquis en 2008 un hôtel particulier en face de l’Élysée pour 19 millions d’euros.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

fl-logo
Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent, à partir du vendredi 2 novembre, la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, les médias membres du projet sont Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), The Black Sea/RCIJ (Roumanie), Politiken (Danemark), Nacional (Croatie), Tages Anzeiger/Tribune de Genève (Suisse), Reuters (Royaume-Uni), De Standaard (Belgique), VG (Norvège), Premières Lignes/France 2 (France) et NDR Television (Allemagne).

Initiée au mois de juin, notre enquête sur Dmitri Rybolovlev repose également sur le contenu de procédures judiciaires, ainsi que sur les témoignages de proches de l’oligarque.

Sollicité à plusieurs reprises par Mediapart au nom de l’EIC, M. Rybolovlev n’a pas souhaité répondre à nos nombreuses questions. Il s’est contenté d’une déclaration, transmise par l’un de ses avocats, que nous reproduisons sous l’onglet Prolonger. M. Rybolovlev a été inculpé le 7 novembre 2018 par la justice monégasque pour « trafic d’influence actif », « corruption active » et « recel de violation du secret de l’instruction ». Il bénéficie de la présomption d’innocence.

Sa collaboratrice Mme Tetiana Bersheda s’est également limitée à une déclaration générale, à retrouver en intégralité sous l’onglet Prolonger. Elle a été inculpée le 7 novembre 2018 par la justice monégasque pour « trafic d’influence actif », « corruption active » et « recel de violation du secret de l’instruction ». Elle bénéficie de la présomption d’innocence.

Rybolovlev et Mme Bersheda ont par ailleurs attaqué en diffamation une précédente enquête de Mediapart, publiée en août 2017.

Ils nous ont répondu dans le cadre de cette enquête : le prince Albert II, le cabinet du prince, l’AS Monaco, Vadim Vasilyev, Paul Masseron, Willy de Bruyn, Jean-Charles Allavena, Guilaine Chenu, Laurent Anselmi, Jean-Pierre Gastaud, David Wigno, Jean-Pierre Dreno, Frédéric Thiriez, Bernard Caïazzo, Jean-Raymond Legrand, Jean-Michel Aulas, Nicos Anastasiades, Ionas Nicoláou, Leandros Papaphilippou, Andreas Neocleous, Averof Neofytou, Eva Rossidou-Papakyriaco, Polys Polyviou, Andreas Hadjikyriacos.

Ils n’ont pas répondu à nos questions : Serge Telle, Philippe Narmino, Antoine Narmino, Jean-Sebastien Fiorrucci, Christophe Haget, Frédéric Fusari, Régis Asso, Joël Bouzou, Louis Ducruet, Stéphane Morandi, Delio Onnis, M. Rikkos Erotokritou, Christian Maticiuc, Mikhail Sazonov, Serguey Chernitsyn, Panayiotis Neocleous, Costas Clerides, Jorge Mendes, Carlos Osorio, Yuri Trutnev, Ioannis Soteriades.

Avant notre enquête, la trajectoire du patron de l’AS Monaco a fait l’objet de plusieurs publications :

Ouvrages
- Le mystérieux Monsieur Rybolovlev, Renaud Revel, 2017

- Dmitri Rybolovlev : le roman russe de l’AS Monaco, Arnaud Ramsay, 2017

Articles
- « 
Monaco : l’affaire Bouvier, le dossier qui met en cause Dmitri Rybolovlev », Le Journal du dimanche

- « Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev au centre d’un “Monacogate” », Le Monde

- « Rybolovlev a bien tenté de corrompre des juges », La tribune de Genève