Notre dossier: Mali, guerre et crises

Mali: urgent, la France cherche des partenaires

Avec la prise d'otages dans un complexe gazier en Algérie et alors que les troupes françaises sont engagées dans des combats de terrain au Mali, l'Élysée et Matignon recherchent des alliés et partenaires. L'Union européenne n'apporte qu'un soutien cosmétique. Les autres pays européens sont au balcon. Les États-Unis sont en service minimum. À ce rythme, le consensus politique français pourrait vite s'effriter.

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Au sixième jour de l’intervention française au Mali, quelques-unes des nombreuses questions posées par cette guerre ont été abordées, même si cela s’est produit de manière indirecte. Tout d’abord, sur le terrain, les soldats français ont entamé des combats au sol avec les djihadistes réfugiés dans la localité de Diabali, à 400 km au nord de la capitale Bamako.

Cela confirme ainsi ce qui apparaît désormais clairement, sans que cela n'ait été annoncé officiellement : la France ne mène plus seulement une guerre aérienne à coups de bombardements ou de missions des forces spéciales, mais des opérations militaires de reconquête de territoire. Une autre colonne de soldats français se dirigerait également vers les villes de Konna et de Douentza, qui sont toujours contrôlées par les djihadistes. Les communiqués du ministère de la défense font toujours état d’une assistance des forces maliennes dans ses combats, mais au vu des événements de ces derniers jours, il est évident que ce sont les soldats français qui se chargent de déloger les groupes armés.

Contrairement à l’opération Harmattan en Libye ou aux différents déploiements en Afghanistan, les Français sont sur le terrain en première ligne, et seuls.

Troupes françaises au nord de bamako. © Reuters

 Le conflit a surtout pris une toute autre dimension avec la prise d'otages de plusieurs dizaines d'occidentaux dans un complexe de production de gaz en Algérie, non loin de la frontière avec la Libye. Jeudi matin, la situation restait particulièrement confuse mais plusieurs éléments pouvaient être confirmés. Un groupe d’islamistes contrôle la "base de vie" du complexe gazier d'In Amenas et une partie des installations de production. Au moins un Algérien et un Britannique ont été tués lors de l'assaut. Les assaillants revendiquent la capture de 41 otages occidentaux : des Américains, des Français, des Britanniques et des Japonais.

Mercredi soir, le groupe terroriste qui se dénomme "la brigade Al-Mouthalimin" et serait commandé par un ancien chef d'Aqmi, l'Algérien Mokhtar Belmokhtar, a revendiqué cette prise d'otages et réclamé dans un communiqué «l'arrêt de l'agression» au Mali. «Nous annonçons avoir réussi une attaque de taille en réaction à (...) la croisade menée par les forces françaises au Mali». Le communiqué dénonce également l'attitude du pouvoir algérien qui a autorisé le survol de son territoire par les avions de chasse français.Le ministre de l'intérieur algérien, Dahou Ould Kablia, a déclaré que les ravisseurs ne venaient pas du Mali ni de Libye, estimant qu'il s'agissait d'un groupe d'«une vingtaine d'hommes issus de la région». Ils auraient demandé à quitter le pays avec les otages.

La base de vie du complexe d'In Amenas. © (dr)

Cette attaque sur le sol algérien va placer le pays dans une position encore plus délicate, sachant que, depuis le début de la crise malienne, Alger a tout fait pour ne pas se laisser entraîner dans le conflit.

À Paris, le débat parlementaire prévu par la réforme de la Constitution de 2008 a tourné à l’affaire entendue. Tous les groupes politiques soutiennent en effet la décision du président de la République François Hollande d’engager les troupes françaises au Mali, de l’UMP au Front de gauche. Les critiques de la droite portent essentiellement sur le caractère tardif de cette décision qui, pour Jean-François Copé et Hervé Morin, aurait dû être prise plus tôt.

François de Rugy pour les écologistes a rappelé que son groupe avait déjà soutenu l’intervention en Libye et qu’aujourd’hui, malgré des voix discordantes au sein des Verts, ils approuvaient cette opération et que leurs homologues allemands demandaient à Angela Merkel de s’engager également. Quant au Front de gauche, même si François Asensi a parlé de malaise à propos de la « configuration de l’intervention », il a assené : « La non-intervention serait la pire des lâchetés ! »

Dans ce jeu politique indirect où les choses ne sont jamais dites clairement à propos de l’entrée en guerre, le premier ministre Jean-Marc Ayrault a semblé confirmer que la soudaineté de la décision française reposait autant sur la poussée vers le sud des djihadistes que la nécessité d’éviter une disparition du pouvoir civil à Bamako : il s’agissait « d’une agression caractérisée qui mettait en jeu l’existence même de l’État malien », a dit Ayrault face aux députés. Devant les commissions des affaires étrangères et de la défense (et en l’absence de la presse), le patron du Quai d’Orsay Laurent Fabius a lui aussi évoqué ce sujet, sous-entendant que le gouvernement malien risquait à nouveau d’être écarté par les militaires putschistes de mars 2012.

L’autre point marquant du discours de Jean-Marc Ayrault fut de souligner qu’il n’était désormais plus question, comme on pouvait le penser il y a encore trois jours, de se contenter de repousser les djihadistes au nord de la « ligne de démarcation ». « Il n’est pas question de figer la ligne de front issue d’un rapport de force que nous avons l’intention de modifier », a exposé le premier ministre. Autrement dit, les militaires français ont bel et bien l’intention de libérer tout le territoire malien, y compris le Nord abandonné aux djihadistes depuis presque un an.

Feu sur l'Union européenne !

Durant le débat puis dans les couloirs, on a parfois pu avoir l’impression que si les rebelles islamistes maliens étaient le premier ennemi, l’Union européenne n’était pas loin derrière, accusée par tous les courants politiques de manque de solidarité. Ainsi, pour le député PS Malek Boutih, « la crise européenne n’est pas seulement financière, elle est aussi politique. Les Allemands affaiblissent la solidarité européenne ». Son chef de groupe, Bruno Le Roux, a insisté en regrettant « que l’Europe de la défense reste un projet, je dirai même une Chimère ! ». Quant à l’UMP Jean-François Copé, il a critiqué l’échec de la diplomatie française « qui n’a pas su rallier nos amis européens. Pourquoi François Hollande n’a-t-il pas été rendre visite en personne à nos alliés pour les convaincre d’y aller avec nous ? ».

Car, alors que s’achève cette première semaine de guerre, la France cherche de toute urgence des partenaires. L’Élysée et le gouvernement ont compris que, face à un conflit qui s’annonce long et potentiellement meurtrier avec l’engagement direct des troupes sur le terrain, un isolement persistant ouvrira la voie à de sévères critiques.

Catherine Ashton. © (dr)

Jean-Marc Ayrault a par avance paré l’attaque, en affirmant tout à trac : « Nos partenaires européens sont eux aussi au rendez-vous, qui fournissent une assistance logistique. » Et le premier ministre de confirmer la tenue d’un conseil extraordinaire des ministres des affaires étrangères de l’Union, ce jeudi à Bruxelles. Conseil qui doit acter « un paquet de mesures immédiates », avait annoncé, mardi devant le Parlement européen, Catherine Ashton, en charge pour l’Union européenne des relations extérieures et de la sécurité.

Mais, une fois de plus, Catherine Ashton, régulièrement vilipendée pour son inaction chronique (lire notre article «Ashton et le naufrage d'une diplomatie commune»), se retrouve à incarner une Europe au balcon. L’Europe de la défense, toujours vantée, n’a pour ainsi dire pas progressé depuis le traité de Saint-Malo de 1998. Malgré d’innombrables et bruyants engagements, l’Europe ne dispose toujours pas d’une force d’intervention militaire, ayant de fait sous-traité à l’OTAN la conduite de ce type d’opérations.

Du coup, l’Union se trouve incapable de s’impliquer dans cette crise malgré des mois de discussions diverses et d’ébauches de plans. Car officiellement, l’Europe avait un plan ! C’est le « projet Sahel » qui s’est vite égaré dans les sables (lire ici sa présentation en langage technocrate). De fait, Bruxelles a été totalement pris de court par le choix de François Hollande.

Inévitablement, et faute d’une politique de défense commune plus intégrée, l’affaire se joue à deux niveaux : celui des États, et aucun pays européen n’est à ce jour prêt à engager des troupes ou des moyens de combat aux côtés de la France ; celui des institutions européennes, et l’administration communautaire ne dispose que de moyens limités.

A Bamako. © Reuters

Quant aux États-Unis, le soutien verbal ne s'accompagne d'aucune mesure importante. Interrogé par le site d'informations Tout sur l'Algérie, l'ambassadeur américain à Alger explique ainsi l'attitude de l'administration Obama et le soutien logistique annoncé : « Aucune décision n’a été prise pour le moment. Ça pourrait se traduire par une assistance aérienne. Les forces américaines ne vont pas entreprendre des attaques. Elles vont juste apporter un soutien aux opérations aériennes. Il y a toujours les consultations en cours sur la nature et la forme de l’aide que pourraient apporter les Américains. »

Seule, face à ses responsabilités

Quant au « paquet de mesures » annoncé par Catherine Ashton (son discours est à lire ici), qui devrait être validé ce jeudi, il se résume essentiellement à deux opérations de portée très limitée :

  • 1) Une mission de formation de l’armée malienne par environ 250 instructeurs européens

C’est la mission EUTM annoncée depuis des mois mais toujours pas mise en place, et que l'offensive française oblige à accélérer. À l’origine, cette mission était prévue à Macina, à 150 kilomètres de Mopti, une zone aujourd’hui trop proche des combats. Exemples pratiques de cette formation : que fera-t-on des prisonniers de guerre ? « Il faut que Bamako soit capable de juger et de poursuivre ces prisonniers, par la suite », explique un officiel européen. Comment réagir face aux enfants soldats ? Comment mettre fin aux multiples exactions commises par l’armée malienne, aux tortures et aux exécutions sommaires ?

Cette mission, qui sera précédée d'une mission de reconnaissance dès la fin de semaine au Mali, a traîné les pieds pour une autre raison : l’échec en la matière des États-Unis qui ont formé depuis trois ans beaucoup de soldats maliens passés ensuite avec armes et bagages dans le camp des rebelles ou des mouvements islamistes quand ils n’ont pas rejoint la fraction de l’armée…

  • 2) Une aide financière d’urgence et un soutien humanitaire

Cette aide avait jusqu’alors été pour partie suspendue, le pouvoir malien ne correspondant en rien aux critères exigés par l’Union. La situation de guerre rend Bruxelles plus « tolérant », d’autant que la région est au bord d’une crise humanitaire de grande ampleur avec 150 000 réfugiés maliens dans les pays voisins et 200 000 personnes déplacées dans le pays pour l’année 2012. Selon le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies, environ 1 300 personnes ont fui les combats actuels pour trouver refuge au Niger, en Mauritanie, au Burkina Faso. « 20 millions d’euros sont immédiatement disponibles », assure Mme Ashton. Au total, l'Europe peut compter, d'après plusieurs sources européennes, sur une enveloppe de 90 millions d'euros, qui pourraient être rapidement versés à l'État malien, en échange de quelques gages de bonne volonté de Bamako.

Voilà pour ce que peut faire l’Union. Les États européens, quant à eux, ne sont aucunement prêts à s’engager, comme ils l’avaient pourtant fait lors de la guerre de Libye, lancée par Nicolas Sarkozy et David Cameron puis coordonnée par l’OTAN. Cette fois, le soutien des Européens se limite à des encouragements verbaux et à quelques mises à disposition de moyens techniques.

La Belgique a ainsi annoncé mobiliser deux avions de transport et un hélicoptère d’évacuation médicale… Le Danemark envoie un avion de transport. L’Allemagne hésite encore. La Grande-Bretagne prête pour une semaine deux avions de transport C-17. Le ministre britannique de la défense a bien précisé qu’il n’était pas question de mobiliser des troupes, tout comme l’Allemagne qui préfère parler d’aide médicale ou humanitaire.

« Madame Ashton, vous avez dit : nous sommes tous concernés. Tout le monde dit nous. Mais il n’y a que des soldats français là-bas. On dit aux Français : on vous donne les infirmières et allez vous faire tuer au Mali ! » a protesté le Vert Daniel Cohn-Bendit, mardi au Parlement européen.

© EurodeputesEELV

C’est cette nouvelle absence d’une Europe politique et militaire que la guerre malienne souligne à sa façon. En mettant la France, seule, face à ses responsabilités : celle d’avoir engagé la guerre sans préparation préalable de ses potentiels alliés ; celle d’avoir négligé depuis quinze ans toute avancée réelle d’une Europe de la défense ; celle enfin d’avoir réintégré – par le choix de Nicolas Sarkozy – le commandement de l’OTAN sans forcer à une redéfinition des missions de l’Alliance.

François Hollande. © Reuters

François Bonnet, Ludovic Lamant et Thomas Cantaloube

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