Albert II: «Si tout cela est avéré, M. Rybolovlev se retirera de lui-même»

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Mis en cause par notre enquête, tout comme les hauts dignitaires monégasques, le prince Albert II rompt le silence. Pour la première fois, il évoque un possible départ de Dmitri Rybolovlev de l’AS Monaco. Entretien.

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Confronté aux révélations de notre enquête, et après avoir reçu nos questions le mettant en cause personnellement, ainsi que les plus hauts dignitaires de la principauté, le prince Albert II a choisi de rompre le silence en nous recevant le 12 novembre à l'ambassade de Monaco à Paris.

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Le souverain traverse la plus grande affaire de son règne débuté en 2005. La semaine dernière, une flopée d’officiels ont été inculpés dans le « Monacogate », l'enquête judiciaire qui fait trembler le Rocher depuis 2015.

L’ancien garde des Sceaux de la principauté, Philippe Narmino, sa femme et son fils, l’ex-ministre Paul Masseron, ainsi que trois hauts gradés de la Sûreté publique, ont été inculpés par le juge Levrault (voir notre infographie). Tous sont soupçonnés d'avoir profité de faveurs de la part de Dmitri Rybolovlev, le richissime patron russe de l’AS Monaco (lire notre enquête ici).

Le prince Albert de Monaco © Reuters Le prince Albert de Monaco © Reuters

Le prince de Monaco a défendu son point de vue pendant 50 minutes auprès de Mediapart et de l'European Investigative Collaborations (EIC), notre réseau de médias européens travaillant sur les Football Leaks. Pour la première fois, il évoque un possible départ de Dmitri Rybolovlev de l'AS Monaco. Le souverain soutient également l'enquête menée par le juge d'instruction français Édouard Levrault (en détachement sur le Rocher), en jugeant « regrettable » que des policiers aient organisé une manifestation de soutien à leurs collègues mis en cause devant les portes du Palais du justice. Entretien.

M. Rybolovlev doit-il quitter la tête de l’ASM ?

Albert II : L’enquête le dira. Jusqu’à maintenant, vous avez vu les derniers développements de l’enquête et le juge Levrault continue son travail en toute indépendance avec le sérieux qui est de mise. Oui, il y a eu une garde à vue de plusieurs personnes, y compris M. Rybolovlev. Pour l’instant, il faut respecter la présomption d’innocence, à moins que lui-même décide de mettre fin à sa présidence de l’AS Monaco. Mais pour l’instant on ne peut pas précipiter les choses.

Le Palais princier est associé à Dmitri Rybolovlev dans le club de football. Or, à Monaco, la justice est rendue au nom du prince. Comment faire face à cette situation institutionnelle atypique ?

Vous avez bien compris que cette situation n’est pas confortable. Maintenant, la partie monégasque de l’actionnariat ne représente que 33 % [66 % pour l'oligarque à travers la société Monaco Sport Investment – ndlr]. S’il y a revente du club, nous avons notre mot à dire.

Pour la partie institutionnelle, je laisse faire la justice. Il n’y a aucune intervention de près ni de loin non seulement de ma part mais de la part du gouvernement. Ce qui se passe, c’est la preuve de l’indépendance de la justice. On tirera les enseignements à la fin de l’instruction.

L’inculpation de M. Rybolovlev pour « trafic d’influence actif », « corruption active » et « recel de violation du secret de l’instruction » n’est-elle pas pour vous un événement suffisamment important pour changer de stratégie ?

Non, je ne pense pas. Inculpation ne veut pas dire condamnation. Bien sûr, on aimerait pouvoir anticiper les choses un tout petit peu mais il faut laisser faire.

Deux anciens ministres sont aussi poursuivis, avec trois hauts gradés de la police. M. Rybolovlev est soupçonné d'avoir cannibalisé une partie de l'appareil d’État. On parle d’une situation particulièrement grave…

Bien sûr. Il y a des soupçons d’une certaine influence. Mais je pense qu’il faut laisser faire la justice jusqu’au bout. Si jamais tout cela était avéré, je pense qu'il se retirera de lui-même.

Vous avez vu qu’il est déjà très en retrait par rapport à la marche du club. Il se tient bien sûr informé mais il est apparu quand même de moins en moins souvent au stade. Il est de moins en moins présent en principauté depuis quelque temps déjà.

En France, quand il y a eu l'affaire Cahuzac, le pouvoir politique n'a pas attendu l'enquête judiciaire pour proposer une loi de moralisation. Comptez-vous vous saisir de cette affaire pour agir sur le plan politique ?

Il y a déjà un certain nombre de mesures prises ces dernières années [dont deux décrets en 2013 visant à réguler les cadeaux offerts aux fonctionnaires – ndlr] mais bien sûr que c’est une réflexion plus large à mener sur les attitudes à avoir et les positions à prendre quand on est en position de responsabilité. C’est le bon sens de chacun qui doit prévaloir.

Le « bon sens » a ses limites. L’arrêté de 2013 empêchant les cadeaux pour le personnel judiciaire a été pris par Philippe Narmino, aujourd’hui inculpé. Ne faut-il pas aller plus loin ?

Je pense que nous dresserons le bilan de tout cela à la fin de l’instruction. Nous aurons largement le temps de prendre des dispositions s’il faut en prendre.

Des fonctionnaires ont noué des relations de grande proximité avec M. Rybolovlev et ses proches. Ont-ils agi ainsi par complicité, par naïveté ?

Naïveté, sûrement. Vous savez, même sans parler de complicité, il y a des personnes qui ont voulu que cela se passe bien une fois que M. Rybolovlev a repris le club et par souci qu’il se sente bien, même sans aller jusqu’à la complicité. Je ne parle pas de l’enquête sur Bouvier et toute cette affaire-là. Ils ont voulu bien l’accueillir, bien le traiter.

Dans une lettre à son ministre, le commissaire Christophe Haget, chef de la police judiciaire, disait qu'il avait reçu M. Rybolovlev pendant l’enquête Bouvier, parce qu’il y avait des ordres de la hiérarchie de le traiter comme un VIP. Cela vous semble-t-il normal ?

Non, mais je peux vous assurer qu’il n’y a eu de ma part aucune instruction. D’une manière générale, je n’ai donné aucune instruction sur la façon d’accueillir M. Rybolovlev.

Mais, si des personnes à des échelons inférieurs décident de leur propre gré de le considérer comme un VIP, n'y a-t-il pas un problème profond ?

Je pense que cela ne se fait pas uniquement à Monaco. Une fois que l’enquête est lancée, c’est sûr qu’il faut faire attention.

Le commissaire Christophe Haget et son adjoint le commandant Frédéric Fusari, tous deux mis en examen dans le dossier, peuvent-ils rester en poste ?

Ils ont déjà été dessaisis de l’enquête [concernant Yves Bouvier à la suite de la plainte de M. Dmitri Rybolovlev – ndlr]. Cela [leur départ – ndlr] n’a pas été statué pour l’instant. On doit avoir encore une réunion à ce sujet.

Une centaine de policiers monégasques ont manifesté, en civil, jeudi 8 novembre, devant le Palais de justice pour soutenir les policiers mis en cause et les applaudir à la sortie de leur garde à vue. Cette manifestation est-elle opportune ?

Je peux la qualifier peut-être de maladroite. C’est regrettable. Qu’ils s’expriment par communiqué en signifiant leur mécontentement, ça, je pense que ça aurait été légitime, compréhensible. Mais faire une manifestation, même si elle était silencieuse, ce n’est pas un bon signe, ce n’est pas honorable, surtout vis-à-vis de l’institution judiciaire.

Une autre réaction a suscité de vives réactions : dès son arrivée à la tête des services judiciaires en octobre 2017 en remplacement de M. Philippe Narmino, M. Laurent Anselmi a proposé de réformer le turn-over des juges à Monaco. L’Union syndicale des magistrats (USM) s'en est vivement inquiétée en estimant qu’il s’agissait de faire partir le juge d’instruction Édouard Levrault, en détachement en principauté…

M. Anselmi avait cette idée en tête depuis longtemps, elle ne visait personne. Il a été très maladroit dans la façon de la présenter. Il ne fallait sans doute pas la présenter de cette façon-là et surtout à sa prise de fonctions. Maintenant, cela s’est arrangé et cela fera l’objet d’une évolution dans le temps.

Avez-vous échangé avec Nicole Belloubet à ce sujet ?

Pas en réunion formelle mais je l’avais croisée à plusieurs reprises et elle a dit que cela allait faire l’objet de réunions particulières, qui ont eu lieu. On n’a pas encore statué définitivement sur le fait de changer de système mais Nicole Belloubet a accepté le principe de cinq années non renouvelables, contre deux fois trois ans aujourd’hui. [Le renouvellement] est quasiment automatique. Tout le monde est reconduit pour six ans et quelques fois cela ne se justifiait pas nécessairement.

L’action judiciaire du juge Levrault bouscule jusqu'à votre propre entourage. Comment analysez-vous cette réaction ?

Le juge Levrault a l’air de faire une enquête très poussée et très complète. Il n’y a aucun souci sur mon entourage immédiat. S’il faut passer par les convocations et répondre à certaines questions, tout le monde le fera sans aucun problème. C’est vrai qu’on n’a pas l’habitude d’enquêtes qui ratissent aussi large, mais je pense qu’il faut le laisser faire.

Regrettez-vous votre propre proximité passée avec M. Rybolovlev ? Dans ses réponses, votre chef de cabinet nous a indiqué que cela relevait de votre vie privée mais cela éclaire la situation actuelle…

Je n’ai jamais passé plusieurs jours d’affilée avec M. Rybolovlev. C’était toujours ponctuel. L’année dernière, quand on a fait une croisière familiale dans les îles grecques, on s’est arrêtés même pas une journée sur son île. Parce qu’on passait dans les environs et qu’il nous avait invités. Par courtoisie bien sûr on a accepté, mais nous n’avons pas passé toutes nos vacances ensemble, il ne faut pas monter des choses quand elles ne sont pas aussi étendues que cela.

Vous avez aussi été invité pour une soirée lors de la Coupe du monde au Brésil ?

Je me souviens à peine avoir croisé M. Rybolovlev au Brésil. Je me souviens à peine l’avoir croisé au stade mais je ne me souviens pas d’une soirée avec lui au Brésil.

Vous avez passé des vacances ensemble en Corse…

C’était aussi sur une journée. Il voulait que je reste plus mais j’avais d’autres choses à faire.

Ces séjours étaient-ils adaptés à vos fonctions ?

Il m’a invité plusieurs fois ailleurs. Il va chaque année voir la course de taureaux à Pamplona. Je n’ai pas accepté d’y aller avec lui. J’ai d’autres choses à faire mais je ne peux pas non plus dire non à tout, et puis il faut garder quand même une bonne relation avec ces gens-là, tant que l’affaire n’avait pas atteint ce point. Il y a eu quelques rencontres épisodiques à différents moments. J’étais allé aussi chez M. Vasilyev [vice-président de l'AS Monaco – ndlr] pour voir sa maison à Marbella. J’ai d'ailleurs vu M. Jorge Mendes [l'un des plus puissants agents de la planète football – ndlr] débarquer pour le transfert du joueur Fabinho.

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Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent, à partir du vendredi 2 novembre, la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, les médias membres du projet sont Der Spiegel (Allemagne), Expresso (Portugal), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), The Black Sea/RCIJ (Roumanie), Politiken (Danemark), Nacional (Croatie), Tages Anzeiger/Tribune de Genève (Suisse), Reuters (Royaume-Uni), De Standaard (Belgique), VG (Norvège), Premières Lignes/France 2 (France) et NDR Television (Allemagne).

Nous avons rencontré le prince Albert II de Monaco le 12 novembre à l'ambassade de Monaco à Paris.