Maqdissi, le théologien critique

Parmi les auteurs des textes saisis aux deux domiciles revient de manière systématique le cheikh Mohammed al-Maqdissi. Avant sa contestation de l’État islamique (EI) proclamé en juin 2014, Maqdissi était la principale référence idéologique du courant djihadiste contemporain, bien avant celui qui est pourtant numéro 1 d’Al-Qaïda depuis la mort d’Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri. Ses livres – téléchargeables sur le site tenu par al-Maqdissi lui-même, ou sur le site francophone Ansar-Al-Haqq (en arabe, les « Partisans de la vérité », dont le nom est noté sur un petit carnet retrouvé chez Amedy Coulibaly), piraté après les attentats de Paris –, sont d’ailleurs présents dans plusieurs milliers de foyers de par le monde qui n’appartiennent pas à la mouvance, mais qui sont cependant curieux d'en connaître le contenu.

Théologien, Maqdissi ne se focalise pas sur la lutte armée, et n’a jamais participé au djihad. En 2011, le chercheur Romain Caillet a publié une notice biographique très complète du personnage. Présenté, à tort selon Romain Caillet, comme le mentor de Zarqaoui, le chef de la branche d’Al-Qaïda en Irak jusqu’à sa mort en 2006, Maqdissi s’est en fait servi du réseau de Zarqaoui pour exister sur la scène djihadiste et diffuser son idéologie. Palestinien né en 1959 près de Naplouse en Cisjordanie, il émigre au Koweït avant d’en être expulsé en 1991 au moment de la guerre du Golfe. Après avoir voyagé en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, il trouve enfin asile en Jordanie. Emprisonné pour ses écrits en 1995, il est libéré à la fin des années 1990. Via Internet, ses thèses deviennent mondialement connues.

Sa pensée s’inspire principalement de la réforme wahhabite, l’islam ultra-rigoriste promu par les oulémas d’Arabie saoudite, où il a été formé mais dont il n’épargne pas le régime. Son principal traité, « La religion d’Abraham » – la référence exacte est : La Religion d’Abraham et l’appel des prophètes et des messagers et les styles utilisés par les tyrans pour la banaliser et pour détourner les prédicateurs de cette religion, par Abou Mohammed Assim Al Maqdissi –, est présent parmi les textes saisis chez les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Maqdissi y compare les systèmes législatifs en vigueur dans les pays arabes aux idoles qu’Abraham aurait refusé de servir.

Le Cheikh Al Maqdisi dans l'une des dizaines de vidéos et cours théologiques disponibles sur You tube © DR Le Cheikh Al Maqdisi dans l'une des dizaines de vidéos et cours théologiques disponibles sur You tube © DR

Un ouvrage de Maqdissi sur l’Arabie saoudite, dans une version française traduite et légèrement modifiée, qui dégrade le royaume des Saoud au statut d’État mécréant, pose également la question de la formation et du rapport à l’ONU. L’idée du chapitre de cet ouvrage consacré à l’OMC et à l’ONU est d’expliquer que puisque l’Arabie saoudite est membre de ces deux organisations, considérées comme étant au service des ennemis de l'islam, elle doit être excommuniée.

Paradoxalement, c’est du traitement de la question du travail humanitaire que provient l’un des désaccords fondamentaux de Maqdissi avec l’organisation de l’État islamique et le califat proclamé en juin par l'émir al-Baghdadi en Irak et en Syrie. Considérant qu’il est de son droit d’avoir une approche critique du mouvement djihadiste – Maqdissi a notamment, au début des années 2000, conseillé à son ancien compagnon de route Zarqaoui de cibler les troupes américaines plutôt que les musulmans chiites –, Maqdissi a condamné à plusieurs reprises l’assassinat d’humanitaires par des groupes djihadistes. En 2008, à la suite d’un nouveau séjour de trois ans en prison, Maqdissi ajoute un chapitre sur la Croix-Rouge à l’un de ses ouvrages consacré aux « fruits du djihad ». Il y raconte son expérience avec l’équipe du CICR qui lui a rendu visite à plusieurs reprises en prison et désavoue l’attentat perpétré contre le CICR à Bagdad en 2003. Il rappelle notamment que l’Empire ottoman a reconnu la convention de Genève en 1864, reconnaissant la neutralité du personnel médical intervenant dans les zones de guerre. Sa formule est la suivante : si l’ONU est considérée comme le « taghout » absolu (terme usité dans la littérature coranique pour désigner tout ce qui dépasse les limites sacrées, jusqu’à devenir un objet d’adoration ; il peut désigner un État, ou un chef d’État ; dans ce cas-là le taghout peut être traduit par « tyran »), Maqdissi estime que son personnel n’en est que le messager et qu’il faut donc l’épargner.

Ce droit de regard que s’arroge Maqdissi ne convient cependant pas à une large partie des djihadistes, qui considèrent que les oulémas (les savants de l’Islam) comme Maqdissi ne tirent leur légitimité que du fait qu’ils soutiennent leur cause. Là réside, selon Romain Caillet, une différence doctrinale et politique considérable entre les salafistes quiétistes (qui ne s’occupent pas de politique) et les djihadistes : qui détient l’autorité ? L’émir (le chef de l’organisation) ou le cheikh (le chef religieux) ? Les salafistes quiétistes se fient aux oulémas et aux cheikhs. Les djihadistes, eux, se rangent derrière l’émir. Sur le territoire qu’il contrôle en Irak et en Syrie, al-Bagdhadi est d’ailleurs le chef incontesté et ne partage pas son autorité avec les dignitaires religieux. Directeur de l’ouvrage collectif Qu’est-ce que le salafisme ?, le chercheur Bernard Rougier résume cela dans une formule : « Il est bien plus facile pour un émir de s’improviser cheikh que l’inverse. » Le rapport ambigu que beaucoup de djihadistes entretiennent désormais avec Maqdissi, entre un profond respect pour ses écrits et son parcours et une grande méfiance pour ses prises de position critiques envers l’EI, éclaire l’évolution idéologique des djihadistes présents sur le territoire français.