A Gaziantep (2). Les opposants syriens ne «voient qu'un tunnel noir»

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Gaziantep, grande ville du sud-est de la Turquie proche de la frontière syrienne, est l’antichambre de la guerre. Beaucoup de responsables de l'opposition à Bachar al-Assad y vivent et se désespèrent des échecs répétés de l'Occident. « Le plus urgent est de stopper les crimes. Chassons Bachar al-Assad et Daech se dégonflera », disent-ils. Deuxième volet de notre reportage.

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Gaziantep, de notre envoyé spécial. – C'était le 27 décembre 2015, en milieu d’après-midi. Une voiture stoppe brusquement en plein centre-ville de Gaziantep. Deux hommes en jaillissent. Ils tuent le journaliste syrien Naji al-Jarf avec un pistolet muni d’un silencieux. Une des figures de la Syrie libre tombe, alors que Paris vient de lui accorder le droit d’asile. Ce drame touche au cœur la diaspora syrienne installée dans cette ville turque de deux millions d’habitants, à une demi-heure de route de la frontière avec la Syrie puis de sa ville presque jumelle, Alep.

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Gaziantep, où vivent environ 300 000 Syriens, est aux portes du drame qui se déroule depuis 2011 (lire ici le premier volet de notre reportage). Comme Naji al-Jarf, beaucoup de ceux qui s’y sont réfugiés sont des observateurs avisés. Ils tiennent souvent un rôle de premier plan, comme Amr Sarraj dont le propos est entrecoupé de coups de fil incessants. Alors qu’il jongle avec deux téléphones, ce fils d’une personnalité de l’opposition syrienne a déjà une longue vie d’exil en Jordanie quand la révolution éclate en 2011. Il explique avoir collaboré d’abord au Syrian Center for Political and Strategic Studies. Puis, en 2012 et 2013, il participe au travail de longue haleine qui débouche sur la rédaction de la feuille de route pour la transition en Syrie.

Amr Sarraj est également présent lors des premières négociations de Genève : « L’opposition syrienne est venue avec des propositions sérieuses. Le régime, de son côté, massacrait sans provoquer de réactions internationales. Pourquoi aurait-il négocié ? » Il ne cache pas son sentiment d’impuissance à stopper le désastre en cours. « Le chaos était annoncé et tout s’est joué en quelques mois. L’opposition n’a pas reçu le soutien nécessaire quand il le fallait », affirme-t-il. Et de rappeler l’usage d’armes chimiques en août 2012 sans que le « franchissement de la ligne rouge » ne suscite plus que de « vives protestations ». Il nuance cependant : « L’opposition ne s’est pas non plus vraiment battue pour l’obtenir. »

L'analyse est largement partagée par les militants présents à Gaziantep, qui ne rechignent pas à l’autocritique. Certains parlent de « bricolages politiques », d’autres de « manipulations extérieures ». « La représentativité de la coalition est très complexe et déconnectée des réalités, même si nous avons tenté d’y intégrer des Syriens de l’intérieur. Il y a souvent un double discours, l’un destiné à l’extérieur et l’autre à l’intérieur », affirme Oussama Chourbagi, qui a été membre du Conseil national syrien pendant deux ans. En 2013, il démissionne du poste de secrétaire général pour s’engager dans un travail de terrain au sein de l’ONG Afaq Academy, qui forme les factions de l’Armée syrienne libre au droit international. « Le problème de la représentativité est complexe. La révolution syrienne n’a pas de penseur ou de personnalité forte », ajoute-t-il. Le nom de Yasser Arafat est parfois cité : « Aimé ou détesté, c’était un leader. »

Si les militants reconnaissent les faiblesses et les responsabilités de l’opposition syrienne, leur regard se tourne vite vers les autres gouvernements impliqués dans le conflit. La Syrie est un échiquier sur lequel les membres de l’opposition ne sont que des pions mus par des forces extérieures aux agendas particuliers déconnectés des urgences. La communauté internationale, après cinq années de conflit, n’aurait toujours pas compris la nature de la crise, affirment les opposants croisés à Gaziantep.

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