Football et décolonialisme: au Brésil, dribbler la domination blanche

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Du pionnier Arthur Friedenreich, premier footballeur noir admis en sélection nationale, aux soulèvements des supporters ultras contre la Coupe de monde en 2014 ou plus récemment contre Jair Bolsonaro, l’histoire du futebol est intimement liée à la volonté d’émancipation et de reconnaissance des descendants d’esclaves.

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Ce 29 mai 1919, à Rio de Janeiro, un soleil de plomb écrase le stade de Laranjeiras. Les jambes épuisées des vingt-deux footballeurs semblent s’enfoncer dans la pelouse grasse. Depuis maintenant près de deux heures, la rencontre n’arrive pas à départager qui du Brésil ou de l’Uruguay remportera le championnat sud-américain de football, ancêtre de la Copa América.

Soudain, le Brésilien Arthur Friedenreich frappe la balle qui part s’engouffrer dans les buts adverses. Les tribunes exultent : le Brésil vient de remporter son premier titre international. Un malaise traverse pourtant les gradins. L’artisan de cette victoire historique est métis. Arthur Friedenreich est en effet le fils d’un businessman allemand et d’une Brésilienne à la peau noire (en voir plus ici).

Introduit au Brésil en 1894 par le fils d’un ingénieur britannique des chemins de fer, le football est officiellement réservé à la bourgeoisie blanche en ce début de XXe siècle. Les Noirs, les Métis et les Amérindiens sont exclus de toute compétition.

Toutefois, à Campinas, une cité ouvrière de l’État de São Paulo, naît en 1900 le club Ponte Preta qui rassemble des travailleurs non-blancs des chemins de fer. En 1907, dans la banlieue de Rio, le Bangu AC, club de l’usine locale, accueille des footballeurs-ouvriers noirs et se voit de facto prohibé de championnat carioca.

Dans le sud du pays, à Porto Alegre, les joueurs noirs, interdits de s’inscrire dans les clubs blancs, mettent sur pied leur propre ligue autonome, la Liga Nacional de Futebol Porto-Alegrense vite surnommée péjorativement la Liga das Canelas Pretas (Ligue des Tibias Noirs). Son premier championnat est organisé le 13 mai 1920, date anniversaire de l’abolition de l’esclavage au Brésil. « Dans cette ligue, l’apprentissage du football a été indépendant, plus ludique et plus intense, ce qui a conduit les Noirs et les pauvres, en général, à jouer encore mieux que l’élite bourgeoise », explique l’historien José Antônio dos Santos.

L'équipe Cruzeirinho, une des équipes qui participa à la Liga Nacional de Futebol Porto-Alegrense, ligue autonome noire, au Brésil en 1920. L'équipe Cruzeirinho, une des équipes qui participa à la Liga Nacional de Futebol Porto-Alegrense, ligue autonome noire, au Brésil en 1920.

Dans les grands clubs blancs, quelques rares Métis font leur apparition sous contrainte de masquer leur afro-brésilianité. Quand, en 1914, le premier footballeur métis, Carlos Alberto, rejoint l’équipe du Fluminense FC, il est obligé de se blanchir la peau avec de la poudre de riz avant d’entrer sur le terrain.

Arthur Friedenreich est quant à lui victime du racisme des arbitres blancs. Durant ses matchs à São Paulo, les fautes que pratiquent sur lui ses adversaires ne sont pas sifflées, ce qui l’oblige à élaborer des feintes de corps afin d’esquiver leurs charges violentes. Selon la légende populaire, c’est en évitant une voiture, par un mouvement de bassin alors qu’il traversait la rue, qu’il aurait eu l’idée de reproduire ce geste sur le terrain.

« Ruse et technique de survie des premiers joueurs de couleur, le dribble leur évite tout contact avec les défenseurs blancs, écrit l’auteur Olivier Guez dans son ouvrage Éloge de l’esquive paru en 2014. Le joueur noir qui ondule et chaloupe ne sera pas rossé, ni sur le terrain ni par les spectateurs à la fin de la partie ; personne ne l’attrapera ; il dribble pour sauver sa peau. » À travers ses dribbles ravageurs, Friedenreich met en scène sur le terrain la condition même du dominé qui, pour exister, doit avant tout se soustraire à la violence du dominant.

La question raciale devient progressivement source de tension au sein du football brésilien. En 1921, le président de la République du Brésil, Epitácio Pessoa, émet un « décret de blancheur » pour qu’au sein de la sélection nationale ne soit admis que « le meilleur de notre élite footballistique, les garçons de nos meilleures familles, les peaux les plus claires et les cheveux les plus lisses ».

L'équipe du CR Vasco de Gama en 1923. L'équipe du CR Vasco de Gama en 1923.
Deux ans plus tard, le championnat de Rio de Janeiro est remporté par le CR Vasco de Gama. L’équipe, fondée par des immigrés portugais, comporte trois joueurs noirs, un métis et six ouvriers blancs. Un véritable affront pour les clubs bourgeois de Rio qui tentent d’imposer au sein du tournoi des règles discriminatoires à l’encontre des footballeurs noirs ou issus des classes populaires.

Le président du CR Vasco de Gama, dans une lettre datée du 7 avril 1924 – entrée dans la postérité sous le nom de « Réponse historique » – répond qu’il continuera à aligner ses joueurs habituels. Quelques semaines plus tard, l’équipe fait tomber les barrières de la ségrégation raciale en remportant pour la deuxième fois consécutive le championnat de Rio.

À l’occasion de la Coupe du monde 1938 en France, le Vieux Continent découvre, stupéfait, le style de jeu des Afro-Brésiliens de la Seleção. L’avant-centre noir Leônidas da Silva, meilleur buteur de ce Mondial, popularise la bicyclette – frappe à la volée du ballon en effectuant un saut arrière. Le défenseur métis Domingos da Guia a pour sa part conquis le public avec ses domingadas (le fait de sortir de la défense en dribblant un à un ses adversaires). « Il y a quelque chose qui rappelle la danse, la capoeira, dans le football brésilien, qui adoucit et arrondit ce jeu inventé par les Britanniques, analyse alors l’anthropologue brésilien Gilberto Freyre. Ce jeu pratiqué de façon si aiguë et anguleuse par les Européens – tout cela semble exprimer […] le métissage à la fois flamboyant et ingénieux qui peut aujourd’hui être décelé à travers toute affirmation propre au Brésil ».

Brésil-Uruguay 1950 et le drame du "Maracanaço" - Foot - Stories © L'ÉQUIPE

En 1950, c’est au tour du Brésil d’accueillir la Coupe du monde. Après avoir emporté haut la main l’ensemble de ses matchs, la Seleção, grande favorite de la compétition, affronte en finale l’Uruguay à Rio de Janeiro. Le match est dépeint comme une formalité au vu de la supériorité technique des Brésiliens et les journaux ont déjà titré sur les futurs vainqueurs. Mais le 16 juillet 1950, dans un stade Maracanã pétri de stupeur, la sélection uruguayenne est sacrée championne du monde après deux buts contre un.

La défaite est vécue au Brésil comme une humiliation nationale, un trauma dénommé depuis Maracanaço, le « choc du Maracanã ». Désigné comme principal coupable, le gardien noir Barbosa est ostracisé et condamné à vivre comme un paria – il faudra attendre le Mondial 2006 pour qu’un gardien noir, Dida, soit titulaire de la Seleção. Les footballeurs noirs sont suspectés de ne pas supporter la pression psychologique des grands matchs et de ne pas être suffisamment combatifs. « Les joueurs de race nègre perdent une grande partie de leur potentiel dans les compétitions mondiales », affirme en 1956 un rapport officiel de la Confédération brésilienne de football.

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Mickaël Correia est journaliste indépendant. Il a déjà collaboré à la Revue du Crieur (lire ici) et est l’auteur du remarquable Une histoire populaire du football (La Découverte, 2018). Il écrit régulièrement dans Mediapart, notamment sur la culture politique du football : lire ici une série d’articles sur la longue marche féministe du football, parue l’an dernier.