Après le Panama et les îles Vierges, Ronaldo a créé un trust à Jersey

Par , Rafael Buschmann, Michael Wulzinger et Nicola Naber (Der Spiegel)

Mediapart et l'EIC révèlent que l'attaquant du Real, déjà poursuivi pour fraude fiscale après avoir dissimulé 150 millions d'euros, a ouvert en 2015 un trust non déclaré à Jersey, qu'il a dissous 24 heures après avoir reçu nos questions. Son agent Jorge Mendes est désormais visé par un contrôle fiscal européen.

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Cristiano Ronaldo n’est jamais meilleur que dans l’adversité. Le 11 avril dernier, après avoir gagné 3-0 au match aller sur le terrain de la Juventus Turin, le Real Madrid est mené 3-0 dans son arène de Santiago Bernabeu. Un seul but suffit pour l'emporter. Au bout du suspense, à la 93e minute, l’arbitre siffle un penalty pour le Real. Les joueurs de la Juve courent vers l'arbitre et hurlent. Le gardien Gianluigi Buffon est exclu du terrain. Un seul joueur semble complètement insensible au chaos ambiant. Cristiano Ronaldo reste impassible pendant cinq longues minutes. Puis l’attaquant portugais embrasse le ballon, le place prudemment sur le point de penalty et l’expédie en pleine lucarne. Le Real est en demi-finale de la Ligue des champions.

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À 33 ans, la superstar est revenue au centre du jeu européen, éclipsant son rival Messi et la médiocre saison du Real en Liga. Ses trois buts contre la Juve, dont un sublime retourné acrobatique lors du match aller, ont été diffusés dans le monde entier et célébrés sur les réseaux sociaux. De quoi renforcer son statut de légende du foot. Avec l’espoir que ses performances fassent oublier le reste. En particulier ses problèmes fiscaux.

À la suite de nos révélations issues des Football Leaks, Cristiano Ronaldo a été mis en examen pour fraude fiscale en juillet dernier par une juge espagnole après avoir dissimulé 150 millions d’euros via le Panama, les îles Vierges britanniques, l’Irlande et la Suisse. Le parquet lui reproche d’avoir ainsi « sciemment et délibérément » évadé 14,8 millions d’euros d’impôts. Dans les prochaines semaines, la juge décidera s’il est renvoyé devant un tribunal. En cas de condamnation, il risque plusieurs années de prison ferme.

Ronaldo expédie dans la lucarne du but de la Juventus de Turin le penalty victorieux, le 11 avril dernier à Madrid, en quart de finale retour de la Ligue des champions. © Reuters Ronaldo expédie dans la lucarne du but de la Juventus de Turin le penalty victorieux, le 11 avril dernier à Madrid, en quart de finale retour de la Ligue des champions. © Reuters

Mais il y a encore des zones d’ombre dans le labyrinthe financier de Ronaldo. De nouveaux documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC), montrent que Cristiano Ronaldo disposait aussi depuis 2015 d’un trust dans l’île anglo-normande de Jersey, dont le fisc et la justice espagnole ignoraient l’existence, et qu'il a dissous précipitamment ce mardi 17 avril… soit 24 heures après avoir reçu les questions de Mediapart et de l'EIC !

Notre enquête montre aussi que l’étau se resserre sur le super agent portugais Jorge Mendes, également mis en examen en Espagne pour avoir organisé l’évasion fiscale de plusieurs vedettes, dont Ronaldo, Radamel Falcao ou José Mourinho (lire notre enquête ici). Selon nos informations, Mendes est désormais visé par un contrôle fiscal européen, une procédure rare menée de concert par des inspecteurs de cinq pays.

L’histoire du trust de Ronaldo commence fin 2014. À la suite du lancement de contrôles fiscaux visant les joueurs membres du système Mendes, Ronaldo démarre une opération nettoyage. Le joueur dissout précipitamment Tollin, sa principale société offshore immatriculée aux îles Vierges britanniques (lire notre enquête ici). Dans la foulée, il embauche un cabinet d’avocats pour effectuer une « restructuration fiscale » de sa fortune.

Avec le fisc à ses trousses, on aurait pu penser que le quintuple ballon d’or rapatrierait ses avoirs en Espagne. Mais non. Le 26 mai 2015, il crée au Luxembourg une société baptisée CRS Holding, destinée notamment à porter ses intérêts dans Pestana CR7, la chaîne d’hôtels qu’il est en train de développer. 

Mais Cristiano Ronaldo n’apparaît nulle part dans les documents officiels. Et pour cause. L’unique actionnaire de la société luxembourgeoise CRS Holding est un trust baptisé CRS Holding Trust, immatriculé sur l’île de Jersey, l’un des paradis fiscaux européens les plus opaques. Selon un document confidentiel issu des Football Leaks (voir ci-dessous), l’unique bénéficiaire du trust est un certain Cristiano Ronaldo.

Cette attestation réalisée par un cabinet fiduciaire luxembourgeois prouve que Ronaldo est l'unique bénéficiaire du CRS Holding Trust, immatriculé à Jersey. © EIC Cette attestation réalisée par un cabinet fiduciaire luxembourgeois prouve que Ronaldo est l'unique bénéficiaire du CRS Holding Trust, immatriculé à Jersey. © EIC

Détenir un trust à Jersey n’est pas illégal en soi. Le problème, c’est qu’il n’apparaît pas dans la déclaration de patrimoine effectuée par l’attaquant au fisc espagnol en 2015. Ronaldo a déclaré être le bénéficiaire du compte bancaire de CRS Holding, sur lequel il y avait 197 000 euros à l’époque. Mais aucune mention du trust qui contrôle la société. 

Il semble pourtant y avoir beaucoup d’argent à l’intérieur. Entre juin 2017 et mars 2018, le CRS Holding Trust a injecté la bagatelle de 16 millions d’euros dans sa filiale luxembourgeoise CRS Holding. Quel est le montant total des avoirs logés dans le trust de Jersey ? Ronaldo était-il tenu de le déclarer au fisc ? Sollicités au nom de l’EIC par notre partenaire Der Spiegel ce lundi 16 avril, le joueur et son agent n'ont pas répondu.

Mais ce vendredi 20 avril, juste après la parution de nos articles, un avocat de Ronaldo a envoyé à nos partenaires El Mundo et Expresso un mail accompagné de documents. L'avocat écrit que la détention de la société luxembourgeoise CRS Holding par Ronaldo « a été déclarée » au fiscal espagnol (ce que nous avions écrit) et que le joueur « respecte ses obligations fiscales ».

En revanche, l'avocat ne dit rien au sujet du CRS Holding Trust, ce qui semble donc confirmer qu'il n'était pas déclaré. Le joueur était manifestement mal à l'aise avec cet instrument offshore : l'un des documents envoyés par son avocat à l'EIC montre que Ronaldo a dissous son trust à Jersey le mardi 17 avril 2018, soit 24 heures après avoir reçu nos questions à ce sujet ! La situation a été officialisée le même jour auprès du registre du commerce du Luxembourg, via un document qui atteste que la société CRS Holding appartient désormais directement au quintuple ballon d'or (notre document ci-dessous).

Suite à nos questions sur son trust à Jersey, Ronaldo l'a dissous et détient désormais directement sa société luxembourgeoise CRS Holding © EIC Suite à nos questions sur son trust à Jersey, Ronaldo l'a dissous et détient désormais directement sa société luxembourgeoise CRS Holding © EIC

Nos nouvelles révélations affaiblissent encore un peu plus la défense de Ronaldo. Malgré les millions logés dans ses multiples coquilles offshore, il affirme qu’il a été transparent et qu’il a toujours voulu payer ses impôts. « Il y a des gens innocents en prison et je me sens comme ça. Quand vous savez que vous n'avez rien fait de mal, la vérité sort toujours tôt ou tard », a-t-il plaidé.

L’attaquant a tout de même changé d'avocats et a élargi son équipe en embauchant les fiscalistes de haut vol du cabinet d'avocats qui appartenait à Cristobal Montoro, l’actuel ministre des finances espagnol.

Ronaldo a visiblement peur de se retrouver derrière les barreaux. Le procureur de Madrid vient de réclamer une peine de cinq ans de prison pour Xabi Alonso, ancien milieu de terrain du Bayern de Munich et du Real Madrid, qui a pourtant évadé « seulement » 2 millions d'euros d'impôts. Lionel Messi a pour sa part écopé, pour 4,1 millions évadés, de 21 mois de prison – auxquels il a échappé, comme c’est le cas en Espagne pour la plupart des peines inférieures à deux ans.

Bref, avec ses 14,8 millions d’impôts éludés, il y a un vrai risque que Ronaldo écope d’une peine de prison ferme. D’autant qu’il serait politiquement délicat pour la justice espagnole de lui accorder un traitement plus favorable qu’à Messi, son éternel rival du FC Barcelone.

D’où le fait que Ronaldo a brutalement changé de stratégie. Après avoir clamé son innocence et écarté l’idée d’un règlement amiable, le quintuple ballon d’or cherche désormais à conclure une transaction avec la justice espagnole afin d’éviter un procès. Selon notre partenaire El Mundo, il serait prêt à payer environ 30 millions d'euros.

Mais pour bénéficier d’une telle transaction pénale, la loi exige que Ronaldo reconnaisse sa culpabilité. On en est loin.

Comme nous l’avons déjà montré, ses représentants ont cherché à tromper les fonctionnaires des impôts. Avant nos révélations issues des Football Leaks, Ronaldo n'avait jamais révélé aux autorités qu'il possédait des sociétés-écrans aux îles Vierges et au Panama. Il semble que ses avocats aient même manipulé des documents, certains contrats devant être soumis aux autorités ayant été apparemment antidatés.

Cristiano Ronaldo lors de son audition par la juge chargée de son dossier de fraude fiscale présumé, le 31 juillet 2017 à Pozuelo de Alarcon, dans la banlieue de Madrid. © EIC Cristiano Ronaldo lors de son audition par la juge chargée de son dossier de fraude fiscale présumé, le 31 juillet 2017 à Pozuelo de Alarcon, dans la banlieue de Madrid. © EIC

Lorsque Ronaldo a été interrogé par le tribunal le 31 juillet dernier, il a répondu qu'il avait « toujours payé ses impôts en entier » et que le fait d’être un contribuable exemplaire lui tenait particulièrement à cœur. Le souci, c’est que l’attaquant affirme ne rien savoir de ses montages fiscaux et prétend avoir oublié à qui il a confié le soin de s’en occuper !

Les choses sont devenues grotesques à la fin du mois de mars, lorsque trois experts ont comparu devant le tribunal. Ronaldo les avait choisis lui-même pour fournir une évaluation de ses structures offshore. Mais selon la presse espagnole, ils ont confirmé les accusations d'évasion fiscale. L'un d'entre eux aurait même déclaré que les explications de Ronaldo étaient « l'histoire la plus absurde que j’ai jamais entendue ».

Tout dépend désormais du tribunal. Acceptera-t-il de conclure un accord à l’amiable pour éteindre les poursuites ? Ou expédiera-t-il Ronaldo sur le banc des prévenus ? La décision est attendue d’ici à l’été.

Cette échéance fait trembler un autre homme : Jorge Mendes, l’agent portugais du quintuple ballon d’or. Mis en examen pour complicité de fraude fiscale dans l’affaire Ronaldo, il est désormais attaqué sur un deuxième front. Au sujet, cette fois, de ses sociétés offshore personnelles.

Jorge Mendes et son poulain Cristiano Ronaldo, qu'il a pris en charge à 17 ans. © Reuters Jorge Mendes et son poulain Cristiano Ronaldo, qu'il a pris en charge à 17 ans. © Reuters

Selon nos informations, l’agent le plus influent de la planète foot est visé depuis cinq mois par une procédure exceptionnelle : un « contrôle fiscal multilatéral », c’est-à-dire européen, mené conjointement par cinq pays différents, à l’initiative du Portugal.

Les 21 et 22 novembre 2017, des inspecteurs des impôts portugais, britanniques, irlandais, néerlandais et espagnols se sont réunis dans le plus grand secret dans un hôtel de Lisbonne pour lancer les investigations. Pendant deux jours, ils ont décortiqué les flux financiers des multiples sociétés de Jorge Mendes, dont Gestifute (agence de représentation de joueurs), MIM et Polaris (gestion des sponsors et des droits à l’image), immatriculées pour la plupart en Irlande.

Rien qu’en 2015 et 2016, le super agent portugais a orchestré pour 1,2 milliard d’euros de transferts ! Sur la même période, ses sociétés ont versé 42,5 millions de dividendes. L’un des points qui chagrinent les inspecteurs du fisc est la destination de cet argent. Il y a encore six ans, Mendes, qui est résident fiscal au Portugal, était l’actionnaire direct de son empire. Mais en 2012, il a interposé une holding baptisée Start BV, immatriculée aux Pays-Bas, un paradis fiscal qui ne taxe quasiment pas les dividendes.

Les inspecteurs s’interrogent aussi sur les relations troubles entre Jorge Mendes et Browsefish, le fonds d’investissement chypriote de l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, propriétaire de l’AS Monaco, que nous avions révélées lors des Football Leaks (lire notre enquête ici).

Cette réunion montre en tout cas l’énorme différence de moyens entre les fraudeurs présumés et les agents chargés de les traquer. Alors que Jorge Mendes préfère voyager en jet privé, les fonctionnaires rassemblés à Lisbonne avaient le choix entre le ticket de métro à 1,45 euros et la carte journée à 6,15 euros pour se rendre de l'aéroport à l'hôtel où se déroulaient leurs travaux. 

Avant même d’apprendre l’existence de ce contrôle fiscal, l’agent de Ronaldo s’était déjà préparé à d’éventuelles enquêtes le concernant. Les documents Football Leaks montrent qu’il a engagé, à titre préventif, un cabinet d'avocats pour plusieurs dizaines de milliers d'euros. L’objet des factures envoyées par les avocats à l’agent est très explicite : « Fraude fiscale Jorge Mendes ».

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart, ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite de l'histoire du sport. Obtenus par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par 60 journalistes des médias membres de l’EIC, ces 18,6 millions de documents, ont permis, après sept mois d'enquête de documenter de manière inédite la face noire du football, entre fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, ou encore exploitation de joueurs mineurs. Grâce à de nouveaux documents Football Leaks, l'enquête continue.

Cet article a été mis à jour le samedi 21 avril au matin. Sollicités par l'EIC, Ronaldo et son agent ne nous avaient pas répondu avant la publication de la première version de cet article, le vendredi 20 avril à 18 heures. Ses avocats ont préféré envoyer leurs réponses à deux journaux membres de l'EIC quelques heures après la publication, accompagnées de documents indiquant notamment que Ronaldo avait dissous son trust à Jersey le 17 avril, 24 heures après avoir reçu les questions de l'EIC.