Les casseroles de Konstantin Malofeev, oligarque russe soutien du Front national

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Des millions de dollars siphonnés par Malofeev ?

« Aujourd’hui, les deux premières sociétés [dans lesquelles AXA Private Equity a investi, à savoir Nutritek et Solvo Media Group – ndlr] sont au bord de la faillite. Nutritek a perdu 98 % de sa valeur et cela ne peut pas seulement s’expliquer par une dynamique de marché normale, même en période de crise. Les parts de Tsarigrad ne valent pratiquement plus rien. Cette dépréciation s’est produite alors que Marshall Capital avait présenté aux investisseurs de fausses informations sur l’état des sociétés », écrit-elle. « AXA Private Equity a plusieurs fois tenté de mener des pourparlers avec M. Malofeev afin d’éclaircir la situation et d’obtenir le remboursement des investissements, mais cela n’a conduit à rien en raison des positions peu constructives de ce dernier. Sur demande d’AXA Private Equity, nous avons enquêté sur la situation. Nous avons pu établir que les dirigeants de Marshall Capital avaient siphonné les actifs au profit de sociétés qui leur étaient affiliées et utilisé ces fonds pour leurs propres intérêts. En particulier, selon nous, pour acheter des actions de la compagnie Rostelecom », poursuit-elle. Elle fait ainsi remarquer qu’un ancien dirigeant de Nutritek, Alexandre Provotorov, est désormais à la tête de Rostelecom. Voir ces lettres dans l'onglet Prolonger de l'article.

La lettre de Marie-Hélène Bérard adressée en septembre 2011 à Sergueï Ivanov aujourd'hui chef de l'administration présidentielle La lettre de Marie-Hélène Bérard adressée en septembre 2011 à Sergueï Ivanov aujourd'hui chef de l'administration présidentielle

C’est en 2009, après une refonte totale du secteur, que Konstantin Malofeev avait acquis environ 10 % des parts de Rostelecom – le principal opérateur de téléphonie russe, né de la fusion avec Sviazinvest – via Marshall Capital.

Dans ses courriers, Marie-Hélène Bérard précise qu’elle est sur le point d’adresser tous les documents nécessaires aux instances judiciaires russes et européennes, soulignant qu’une action en justice aurait des retombées négatives « en matière d’image pour nous [AXA – ndlr] et qu’elle ne serait pas bonne pour le climat des investissements en Russie ».

En parallèle de cette démarche, une députée communiste de la Douma, Nina Ostanina, est alors également actionnée pour plaider les intérêts des Français, s’adressant au ministre de l’intérieur, au procureur général et au directeur du puissant comité d’enquête.

Sur demande d’AXA Private Equity, Marie-Hélène Bérard avait aussi à l’époque coordonné une enquête sur les activités de Marshall Capital, réunissant des informations obtenues auprès des services de sécurité russes et de plusieurs agences de détectives privés en Europe. Ce qui a abouti à un rapport de 14 pages, frappé du sceau « strictement confidentiel » et intitulé « Les activités criminelles du groupe criminel “Nutritek” » qui est accessible sur Internet. Dès la première page, il est précisé que ce groupe criminel est « dirigé par Konstantin Malofeev », décrit plus loin comme « une figure contrôlée et qui dépend de fonctionnaires fédéraux de classe “A” », en particulier du ministre de la communication de l'époque, Igor Shchegolev. 

Les auteurs du rapport, qui produisent quelques exemples chiffrés, des schémas, mais aucun document, affirment qu’une grande partie de l’argent investi par des étrangers – dont AXA – dans le groupe Nutritek a été détournée vers « des dizaines d’entités enregistrées en Russie ou à l’étranger, affiliées aux dirigeants du groupe à Marshall Capital et personnellement à M. Malofeev ». Le schéma était bien rodé. Nutritek aurait, selon eux, transféré des centaines de millions de roubles, parfois sous forme de crédits, vers des entités fictives, lesquelles servaient de « simple véhicule » pour vider de sa substance Nutritek, qui a finalement fait faillite fin 2012. Le rapport souligne que les investisseurs étrangers ont été sciemment trompés sur la valeur des actifs qui avaient été gonflés.

Mais malgré ces informations accablantes, la montagne a accouché d’une souris. En juin 2012, le journal RBK annonçait qu’un accord avait été trouvé avec Marshall Capital. Un fonds d’investissement russe, Aton, rachetait alors les prises de participations d’AXA Private Equity et de ses partenaires, pour un montant non révélé. Le journal en ligne slon.ru, qui cite une source anonyme proche des organes de sécurité russes, avance le chiffre de 55 millions de dollars.

Anastasia Kirilenko, la journaliste de Radio Svoboda qui à l'époque avait enquêté, évoque une « affaire kafkaïenne ». Au printemps 2012, elle avait reçu de Marshall Capital deux courriers, prétendument signés de la main de Marie-Hélène Bérard. Datés du 18 janvier 2012 – l’un était adressé à Sergueï Narychkine et l’autre au président de la VTB Bank –, ils revenaient sur toutes les accusations formulées précédemment. « Les dirigeants d’AXA Private Equity regrettent que des accusations aient été portées trop rapidement contre Konstantin Malofeev et Marshall Capital. Par conséquent, moi, Marie-Hélène Bérard, agissant au nom du fonds d’investissement français AXA Private Equity, ai décidé de retirer ma demande concernant l’ouverture d’une enquête », lit-on. Alors jointe par la journaliste russe, Marie-Hélène Bérard se disait stupéfaite, affirmant n’avoir jamais écrit de telles lettres. « Elle était scandalisée ! Je ne sais pas sur quoi comptaient les gens de Marshall Capital en me glissant ces fausses lettres puisque, de toute manière, un accord avait déjà été trouvé, dont personne ne connaît les conditions », dit-elle aujourd’hui. 

Que s’est-il exactement passé ? Contactée, Marie-Hélène Bérard répond par un no comment, précisant juste dans son mail que Mediapart est « sur un vrai sujet ».

L’avocat d’AXA, William Bourdon, n’est guère plus disert, expliquant que l’accord a été assorti « d’une clause de confidentialité draconienne ». Il précise qu’à l’époque, AXA Private Equity, qui agissait au sein d’un consortium, n’avait investi « que 100 millions de dollars » sur les 260 millions de dollars.  

Konstantin Malofeev a fait savoir via son service de presse qu'il ne ferait aucun commentaire, jugeant que Mediapart ne lui avait pas laissé un délai suffisant pour réagir. Puis dans un second temps, il a proposé de nous rencontrer pour un « entretien privé » à Moscou (voir la boîte noire de cet article).

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Nous avons contacté Konstantin Malofeev, via son service de presse, lundi 9 novembre, expliquant que nous souhaitions le plus rapidement possible une réaction. Le lendemain, dans la soirée, nous recevions cette réponse : «Votre demande de commentaires, adressée juste avant la sortie d'un article, peut être interprétée comme une volonté délibérée de ne pas donner au service de presse la possibilité de préparer des réponses réfléchies et détaillées. » Nous avons à nouveau encouragé M. Malofeev à réagir, expliquant que l'article n'avait pas été publié. Il nous a fait parvenir cette réponse : « Nous avons déjà décidé de ne pas vous donner de commentaires. Il n'était pas nécessaire de retarder la parution à cause de nous », proposant, si nous le souhaitions, que son responsable des relations publiques réagisse après la publication de l'article.

Le 13 novembre, Konstantin Malofeev s'est dit prêt à nous recevoir (Agathe Duparc, Marine Turchi et François Bonnet) à Moscou pour un « entretien privé », pourvu que nous soyons intéressés par « des informations objectives le concernant lui et ses affaires ». Nous avons donné notre accord le jour même. En réponse, son attachée de presse nous a précisé ses conditions. « En vous invitant vous et vos collègues à Moscou, Konstantin avait à l'esprit non pas tant de parler de l'enquête qui vous intéresse que de réaliser une interview portrait dans laquelle différents thèmes pourraient être mis en lumière. » Elle nous invitait à renvoyer des questions...

Depuis la mi-septembre, Mediapart a adressé à trois reprises une liste de questions détaillées à Konstantin Malofeev concernant ses liens avec le Front national. Il n'a jamais donné suite, reconnaissant juste dans un courriel lapidaire avoir rencontré Jean-Marie Le Pen, mais niant être derrière le prêt de deux millions d'euros accordé à Cotelec par une opaque société chypriote, la Vernonsia Holdings LTD.