Une affaire de prêtre pédophile rattrape le pape François en Argentine

Par Martin Boudot, Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière, Mathieu Périsse Et Antton Rouget

En 2010, alors qu’il était archevêque de Buenos Aires, le pape François a commandé une contre-enquête pour innocenter un célèbre prêtre argentin condamné pour pédophilie. Pour la première fois, un juge argentin confirme à Mediapart et Cash Investigation avoir fait l’objet d’une tentative d’influence de la part de l’Église.

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Officiellement, c’est « tolérance zéro ». En pleine tourmente depuis les révélations sur les affaires de pédophilie visant notamment le clergé français, le Vatican ne cesse de marteler son intransigeance sur le sujet. Pourtant, selon une enquête commune de Mediapart et Cash Investigation (voire la Boîte noire), plusieurs hauts responsables de l’Église catholique ont sciemment couvert ou défendu des prêtres accusés d’actes de pédophilie. Et certains de ces faits secouent directement les couloirs feutrés du Vatican.

Il en est ainsi de l’attitude du chef de l’Église catholique, le pape François. Quand il était archevêque de Buenos Aires et président de la Conférence épiscopale argentine, le cardinal – qui deviendra le premier pape sud-américain en mars 2013 – a activement participé à une opération de lobbying visant à défendre un célèbre prêtre de son pays, le père Grassi, finalement condamné en 2009 à 15 ans de prison pour l’agression de deux enfants.

Le pape François, le 26 février 2017, à Rome. © Reuters Le pape François, le 26 février 2017, à Rome. © Reuters

Cette décision judiciaire eut un retentissement national car Julio Grassi a longtemps été une véritable star dans son pays natal. Un prêtre à la fois moderne, médiatique et très influent. Au fil des ans, ses relations avec les plus hautes sphères politiques, économiques et culturelles ont contribué à faire de lui une personnalité incontournable en Argentine. Habile communicant, le père Grassi, drapé dans son costume de curé bienveillant, fait alors le bonheur des télé-crochets de la télévision nationale, anime sa propre émission de radio et parraine des missions caritatives en rêvant d’incarner à lui seul cette Église pleine de vertus.

En 2002, après plusieurs dénonciations tuées dans l’œuf, la célèbre émission d’enquête Telenoche Investiga finit par crever l’abcès sur les pratiques inavouables de ce religieux modèle : Julio Grassi est clairement mis en cause pour avoir agressé des mineurs de la fondation « Felices Los Niños » (Les enfants heureux) qu’il a fondée en 1993.

Au cœur du reportage, le témoignage de « Gabriel », violé à l’âge de 15 ans, déclenche le plus grand scandale de pédophilie de l’Église en Argentine. Aujourd’hui, le jeune homme vit toujours reclus dans la banlieue de Buenos Aires par peur des représailles : « J’ai reçu des menaces, il y a des preuves », dénonce-t-il dans une interview accordée à nos confrères de Cash Investigation. « Des gens sont entrés chez moi par effraction, ils ont fracturé ma porte. Ils m’ont volé des affaires personnelles mais aussi des documents qui auraient pu me servir pendant le procès Grassi. Au final, la justice a été obligée d’agir pour ma sécurité : j’ai été placé dans un programme de protection de témoins avant le procès. »

La violence du combat judiciaire a aussi profondément marqué « Gabriel ». Dès le début de l’affaire, Julio Grassi a engagé les meilleurs avocats du barreau, plus d’une vingtaine au total, qui ont adopté une défense particulièrement agressive. Face aux victimes, le célèbre curé a également pu compter sur le soutien indéfectible de sa hiérarchie. « L’attitude du pape depuis 2002, quand il était cardinal jusqu’à aujourd’hui, a facilité l’impunité de Grassi », accuse Me Juan Pablo Gallego, l’avocat des victimes, « si Bergoglio était en accord avec la doctrine de l’Église, déjà sous Benoît XVI, cela fait bien longtemps que Grassi serait éloigné, réduit à l’état laïc, et qu’il ne pourrait plus faire partie de l’Église catholique. »

Il y a pire que cette passivité coupable : en 2010, après la première condamnation du célèbre prêtre, l’Église argentine est allée jusqu’à commander une contre-enquête visant à disculper le prélat. Rédigé par Marcelo Sancinetti, un juriste de renom qui enseigne le droit pénal à l’université de Buenos Aires, le document intitulé « Études sur le cas Grassi » a été commandé par la Conférence épiscopale d’Argentine alors présidée par… le cardinal Bergoglio, l’actuel pape François. Un document de 2 600 pages qui vise à démontrer que les plaignants ont menti et qui va même jusqu’à interroger l’orientation sexuelle des victimes. Un chapitre entier de la contre-enquête vise par exemple à mettre en scène des « éléments irréfutables » de la vie de l’un des plaignants afin de mettre en doute son hétérosexualité. La démonstration aboutit à une conclusion à sens unique : la justice s’est trompée, il faut acquitter Julio Grassi en appel.

Un extrait des « Études sur le cas Grassi » commandées par le cardinal Bergoglio (actuel pape François) © DR Un extrait des « Études sur le cas Grassi » commandées par le cardinal Bergoglio (actuel pape François) © DR

L’existence de cette étude commandée par le pape a déjà été évoquée dans la presse argentine. Mais ce que l’on sait moins, c’est que, loin d’être un simple document interne, « Études sur le cas Grassi » fut un outil de lobbying qui a été envoyé aux juges en charge du dossier à la veille de son examen en appel. L’ouvrage a d’ailleurs été édité à trois reprises, en 2010, 2011 et 2013, dates correspondant aux différents appels du prêtre pédophile devant les juridictions nationales.

Les confessions du juge

Le juge Carlos Mahiques, qui a traité le dossier Grassi, a été destinataire du document. Il revient sur cet épisode pour la première fois devant les caméras de Cash Investigation : « C’est une analyse judiciaire partiale dans certains cas, très partiale dans d’autres. C’est clairement en faveur du père Grassi », décrit ce magistrat respecté, aujourd’hui juge auprès de la Cour de cassation, après avoir été furtivement ministre de la justice de la province de Buenos Aires en 2016. Il confirme n’avoir lu le document « qu’après avoir rendu [sa] sentence » pour ne pas être influencé dans son jugement. Mais l’intention était là. « Ce qu’ils ont voulu faire, c’est exercer une pression subtile sur les juges », estime le magistrat.


Le pape François est-il à l’origine de ces envois ? Dans le cas contraire, pouvait-il ignorer que le document qu’il a commandé avait pour objectif d’influencer les juges ? Ces questions restent en suspens. Malgré des dizaines de demandes d’entretien pendant huit mois, le Vatican a refusé de nous répondre. Un silence insupportable pour les victimes. « Je me rappelle de cette phrase que répétait le père Grassi au procès : “Bergoglio ne m’a jamais laissé tomber”. Aujourd’hui Bergoglio est devenu le pape François. Il n’a jamais démenti les propos de Grassi », dénonce « Gabriel ».

Et puis, il y a ce rendez-vous troublant : en septembre 2013, à la veille du réexamen du dossier Grassi devant la Cour suprême de Buenos Aires, le tout nouveau pape François a invité à Rome le président de cette juridiction, Héctor Negri. Ce dernier – qui n’a également pas répondu à nos sollicitations – avait juré à l’époque que cette visite, « uniquement pour des raisons spirituelles », n’avait aucun lien avec le dossier de l’ancienne star du clergé argentin. 

Le cas Grassi est emblématique du flou qui entoure la position du pape François sur ces questions. Depuis son élection, le souverain pontife multiplie les commissions et les déclarations fortes en matière de lutte contre la pédophilie. Non sans ambiguïté. En février 2016, dans un avion qui le ramène du Mexique à Rome, et en pleine affaire Barbarin, il estime qu’« un évêque qui change de paroisse un prêtre alors qu’il sait qu’il est pédophile est un inconscient, et la meilleure chose qu’il puisse faire est de présenter sa démission ».

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En juin, il émet un nouveau motu proprio (décret pontifical) et annonce la création d’un tribunal pour juger les évêques. Les prélats pourraient désormais être révoqués en cas de négligence concernant des abus sexuels commis dans leurs diocèses. Mais ces annonces, bienvenues, sont jugées insuffisantes par les associations de victimes qui dénoncent des effets de manche. « Durant ces décennies de crise, les commissions, les procédures, les protocoles et les promesses ont abondé. Mais ils ont été dépourvus de signification », a rappelé en 2015 le SNAP, l’association américaine de victimes de prêtres.

En février 2016, un premier obstacle met à mal la communication du pape François. Peter Saunders, l’une des deux seules victimes de la commission pontificale pour la protection des mineurs, est mis à l’écart, « en congé » de la structure, créée par le pape François. Dans les colonnes du Los Angeles Times, le fondateur de l’association britannique de victimes Napac a lâché, manifestement déçu : « On m’a dit que Rome ne s’était pas faite en un jour, mais le problème, c’est qu’il ne faut que quelques secondes pour violer un enfant. »

Peter Saunders pointe alors du doigt la mansuétude de Rome envers deux évêques : l’argentier du Vatican et cardinal de Sydney, Mgr George Pell, lui-même mis en cause pour pédophilie en Australie, et le Chilien Mgr Juan de la Cruz Barros, accusé d’avoir couvert des abus sexuels dans son pays. En mai 2015, à Rome, le pape François avait apporté son soutien à Mgr Barros. « Pensez avec vos têtes et ne vous laissez pas mener par des vents gauchistes qui ont orchestré toute cette chose », déclarait-il alors. Un an plus tard, en mai 2016, le Saint-Père explique dans une interview au journal La Croix qu’une démission du cardinal Barbarin, alors mis en cause pour « non-dénonciation », serait « un contresens ». Ce qui provoquera l’amertume de l’association lyonnaise de victimes La Parole libérée, qui attend toujours d’être reçue par le souverain pontife.

Peter Saunders a accepté de répondre à nos questions. Deux ans après sa nomination dans la commission voulue par le pape François, l’homme est amer. « Quand j’ai été invité à rejoindre la commission, j’ai pensé que l’Église était sérieuse au sujet de la protection des enfants, et que ça allait changer rapidement. J’avais tort », nous explique-t-il. « Une commission avec des personnes du monde entier qui se rencontrent juste deux fois par an, ce n’est pas prendre le sujet au sérieux », ajoute-t-il. Pour cette ancienne victime, « la protection des hauts dignitaires religieux apparaît être la priorité ».

En mars 2017, un nouvel accroc survient au Vatican. La dernière victime représentée dans la commission pontificale pour la protection des mineurs, l’Irlandaise Marie Collins, décide elle aussi de claquer la porte. Pour cette victime de prêtre pédophile durant son adolescence, il subsisterait « un manque de coopération » de la Curie romaine et surtout de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF), le gendarme des mœurs du Vatican chargé de sanctionner les prêtres pédophiles du monde entier (lire notre enquête « dans les coulisses de la justice de Dieu »). En ligne de mire, le préfet de la CDF, le cardinal Gerhard Müller, de plus en plus critiqué dans les couloirs du Vatican.

Même en interne, le manque de coopération de la CDF est fréquemment pointé du doigt. « J’ai demandé combien de cas ils ont eus, combien ils en ont condamnés, pour quels diocèses… Ils m’ont dit qu’ils avaient les statistiques, mais n’ont pas voulu me les transmettre », lâche un cadre de la protection de l’enfance rencontré au Vatican. « C’est sûr qu’ils ont une certaine culture du secret dans les procédures judiciaires, quelles qu’elles soient », ajoute Mgr Hérouard, directeur du séminaire français de Rome. « Dans la brochure “Lutter contre la pédophilie” de 2010, j’ai voulu mettre quelques chiffres et j’ai eu beaucoup de mal à les réunir », rappelle celui qui a été secrétaire général de la Conférence des évêques de France de 2007 à 2014.

Dans les colonnes de l’hebdomadaire américain National Catholic Reporter, Marie Collins regrette l’abandon de l’idée d’un tribunal interne à la CDF pour juger les évêques négligents en matière de pédophilie dans l’Église. « C’était un projet, dites-vous, seulement un projet ? » s’emporte l’Irlandaise dans cette tribune à l’attention du  préfet de la CDF, rappelant que le pape avait pourtant demandé « l’établissement d’une nouvelle section judiciaire » et d’« un secrétaire pour assister le préfet pour ce tribunal ». Quatre ans après son élection, les promesses du pape François en matière de lutte contre la pédophilie se heurtent encore aux murs les plus résistants du Vatican.

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Cette enquête d’un an sur les abus sexuels dans l’Église catholique de France a été menée par le collectif de journalistes indépendants We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédia. Ce travail prend la forme d’un ouvrage, Église, la mécanique du silence (JC Lattès), en librairie mercredi 22 mars.

Un collaborateur régulier de Mediapart, Antton Rouget, s’est associé au projet en enquêtant sur les volets africain et argentin.

Les journalistes ont également collaboré à l’émission Cash Investigation, « Pédophilie : la loi du silence », diffusée mardi 21 mars sur France 2.