Les Kényans, cobayes des applis de microcrédit

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Des millions de Kényans contractent des microemprunts via leurs téléphones portables, et font le succès d’un secteur aux confluents de la finance et de la technologie, tourné vers les populations pauvres. Un défi pour les autorités, entre gestion des données personnelles des clients et risques de surendettement.

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Nairobi (Kenya), de notre correspondante.– Dans un costume de seconde main étriqué, Ochwacho Ojango tapote nerveusement sur son bureau. Son minibus privé, sa principale source de revenus, est en réparation depuis plusieurs semaines. Il passe ses journées assis dans les locaux bruyants d’une petite coopérative de chauffeurs, désœuvré. Sortant un smartphone de sa poche, il pointe du doigt une série de chiffres sur l’écran : le bilan de ses dettes auprès de Tala, une start-up américaine de microcrédit opérant au Kenya.

« J’ai emprunté 30 dollars il y a deux mois, avec un taux d’intérêt d’environ 4,5 dollars. Je me suis dit que c’était très haut, mais je n’avais pas d’autre choix. J’avais besoin d’argent pour aller rendre visite à ma femme malade restée au village. Cependant, au bout d’un mois, je n’ai pas pu rembourser. À cause de ce retard, je dois environ deux dollars de plus », explique-t-il.

Nairobi, 25 mai 2018. Selon Smart Campaign, les taux annuels des prêts proposés par Tala oscillent entre 61 % et 243 %. © Reuters Nairobi, 25 mai 2018. Selon Smart Campaign, les taux annuels des prêts proposés par Tala oscillent entre 61 % et 243 %. © Reuters

Comme des millions de Kényans, Ochwacho Ojango se tourne régulièrement vers la « fintech » pour pallier ses déboires financiers. En quelques minutes seulement, il contracte des emprunts, via son téléphone portable, sur l’une des dizaines d’applications de microcrédit disponibles au Kenya. Si cette technologie lui a souvent apporté une aide précieuse, elle est aujourd’hui devenue une source d’anxiété. Car Ochwacho n’en est pas à son premier défaut de paiement. Avant de se tourner vers Tala, il a été radié de M-Shwari, la plateforme de microcrédit de l’opérateur téléphonique Safaricom. « Je n’ai pas d’autre choix que de continuer d’emprunter. Si je ne peux plus utiliser Tala, je téléchargerai une autre application », confie-t-il.

Au Kenya, sa situation est loin d’être isolée. En l’espace de trois ans, 2,7 millions de personnes ont été signalées à l’une des trois centrales des risques du pays pour défaut de paiement, selon le cabinet de conseil MicroSave, spécialisé dans l’inclusion financière. 400 000 d’entre elles devaient moins de deux dollars à leurs créanciers.

La « crise du crédit sur téléphone portable », selon les mots de la presse kényane, met en lumière les risques du développement débridé de la « fintech » dans le pays, devenu en quelques années une véritable plaque tournante du secteur.

M-Shwari, Tala, Branch, Loanbee ou encore Okash octroient des prêts à court terme aux populations n’ayant pas accès aux services bancaires traditionnels. Ce faisant, elles assurent contribuer à l’inclusion financière de millions de personnes et offrir des leviers pour sortir de la pauvreté. Grâce à l’analyse des données des smartphones de leurs clients telles que les SMS, le nombre et la durée des appels, les contacts ou encore les données GPS, elles affirment pouvoir déterminer leur capacité de remboursement à distance.

Le modèle connaît un franc succès en Afrique de l’Est. Ces trois dernières années, le secteur a attiré pas moins de 390 millions de dollars d’investissement dans la région, selon un rapport récent de l’East Africa Venture Capital Association. Il faut dire que le Kenya présente un atout de taille : les Kényans sont familiers des paiements digitaux. Ils utilisent leur téléphone portable pour transférer de l’argent depuis plus de dix ans grâce à M-Pesa, la célèbre plateforme de paiement mobile de l’opérateur téléphonique Safaricom. Aujourd’hui, le vert pomme du géant des télécoms est omniprésent dans les supermarchés, les restaurants, et jusque dans les campagnes kényanes.

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