À Paris, la nasse se referme sur les Tunisiens de Lampedusa

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Le naufrage, cette fois-ci, a lieu à Paris. Les pouvoirs publics s'avèrent incapables de prendre en charge quelques centaines de Tunisiens arrivés en France via Lampedusa. Livrés à eux-mêmes, ces jeunes migrants survivent dans la capitale comme ils peuvent. Première partie d'une enquête en deux volets.

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C'est l'histoire d'un naufrage, non pas en Méditerranée, mais à Paris. Des Tunisiens débarqués à Lampedusa rejetés de toutes parts. Depuis trois mois, ils vivent dans la capitale. Ils sillonnent la ville à la recherche d'un toit et d'un travail. Entre Porte de la Villette, les Buttes-Chaumont, la rue du Faubourg-Saint-Honoré, Stalingrad, Jaurès, Ménilmontant, le XIIe arrondissement, ils vont et viennent. Ils n'errent pas, ils marchent. Ils poussent les portes des restaurants, des boulangeries, des épiceries, proposent leurs services dans les chantiers, attendent devant les Point P, tentent leur chance sur les marchés, vont jusqu'à Rungis. Ils se rassemblent, élaborent des stratégies de survie, se séparent, prennent le métro, se reposent dans les jardins. Bref, ils circulent. Et chaque jour la même question: où dormir. Sous la pluie, chassés par les gardiens de parc, harcelés par les policiers, ils sont épuisés et découragés.

Arrivés pleins d'espoirs, ils ont vite compris qu'ils n'étaient pas les bienvenus en France. Les solidarités familiales ont été épuisées en un rien de temps. L'État a tenté de les empêcher de franchir les frontières, avant de se mettre en retrait. Laissée seule aux manettes, la mairie de Paris dégage des fonds pour l'hébergement d'urgence, mais fait appel aux forces de l'ordre pour évacuer les squats et les pousse à rentrer chez eux avec le dispositif d'«aide au retour»

Bilel, Tunisien de Lampedusa à Paris © Mediapart

 

Des places à l'abri ont été trouvées pour 300 migrants. Certains, pris en charge par France terre d'asile (FTDA), sont hébergés dans des hôtels de l'est parisien. D'autres dorment dans un foyer, ouvert pour l'occasion par l'association Aurore, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans un quartier huppé. Ces deux dispositifs sont saturés depuis plusieurs semaines. La liste d'attente est close.

Bilel Sboui, originaire de Sfax, rencontré devant le bâtiment de l'avenue Simon-Bolivar, avant l'expulsion par les forces de l'ordre: «Je ne m'attendais pas à un tel accueil. Pour moi, la France était le pays des droits. Je ne trouve que la misère ici. Je n'avais jamais vécu comme ça, dans ces conditions. Que vais-je faire maintenant?»

Noureddine Jaballah, de Médenine, au foyer Aurore: «Je ne me plains pas, j'ai un toit, mais je n'en peux plus d'être souterrain. J'ai une maladie rénale, je ne peux pas mentir sur ma situation, j'ai peur de la police, j'ai peur d'un accident du travail, j'ai peur pour ma santé, je suis fatigué.»

Anis Hlel, originaire de Sfax, rencontré rue de Charenton, sans abri: «Quand je suis allé à l'Association des Tunisiens en France à Colonel-Fabien et qu'ils m'ont dit: “Ah non, monsieur, désolé, on n'accepte pas les jeunes”, là j'ai compris que j'allais être seul.»

Madhi Khalifa, de Ben Gardane, résident du foyer Aurore: «Je n'ai pas résisté à Paris. La France a eu ma peau. Je n'ai plus d'argent, personne ne veut de moi et ma famille me manque. C'est pour ça que je rentre.»

Mohamed Atig, de Gabès, dort à Porte de la Villette: «On est abandonnés de tous. Pas seulement de l'État, de la mairie ou des associations. C'est toute la France qui est absente. On n'en peut plus. Parler pour quoi faire, ça ne sert à rien. C'est du blabla, tout ça. Depuis Lampedusa, on en a vu des associations, des médias, et regardez où on en est. Rien ne bouge.»

Comme Mohamed Atig, beaucoup de migrants se sont repliés sur eux-mêmes. Mille fois, ils ont entendu les mêmes questions: «Pourquoi n'êtes-vous pas restés en Tunisie à faire la révolution? Parce que le pouvoir est aux mains des mêmes personnes et qu'il n'y a plus de travail. Pourquoi n'êtes-vous pas restés en Italie, avec vos titres de séjour? Parce qu'on parle le français ou au moins on le comprend».

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Les témoignages des migrants tunisiens ont été recueillis au cours de trois reportages différents. Le premier entretien, avec Bilel Sboui, s'est déroulé le 3 mai devant le 51, avenue Simon-Bolivar. Le second, avec Noureddine Jaballah et Madhi Khalifa, le 28 juin, au foyer Aurore de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le troisième, avec Anis Hlel, Mohamed Atig, Tarek et Mohamed, le 18 juillet, devant le 158, rue de Charenton, local mis à la disposition par la mairie de Paris pour venir en aide aux migrants.

Les autres entretiens ont été réalisés soit en face-à-face, soit au téléphone.

Merci à Adel et Wassim.

Au foyer Aurore, la traduction a été assurée par Kader Boutebel.