Au Brésil, les milices font régner la terreur, avec la bénédiction de Bolsonaro

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Apparus durant la dictature comme une réponse à la petite criminalité, les groupes d’extermination continuent de sévir dans les zones déshéritées du pays. L’arrivée au pouvoir du clan Bolsonaro a offert à ces milices une impunité encore plus grande.

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Natal (nord-est du Brésil), de notre envoyé spécial.– La petite équipe d'hommes en noir pénètre dans la maison et exécute froidement les quatre hommes qu'elle trouve à l'intérieur. Les tueurs ramassent les douilles et laissent les cadavres étalés sur les matelas sans drap où dormaient leurs victimes.

Natal, capitale de l'État du Rio Grande do Norte. © Wikipédia Natal, capitale de l'État du Rio Grande do Norte. © Wikipédia
Ce lundi soir, ces hommes encagoulés commencent un massacre qui va durer jusqu'au mercredi matin. En moins de 48 heures, quatorze cadavres sont ramassés à Ceará-Mirim, une petite ville de la banlieue de Natal, qui compte 70 000 habitants.

En ce début d'année 2017, l'équipe a lancé une campagne de vengeance sanglante. Quelques heures avant les premiers meurtres, un sergent de police a été tué dans un petit snack de plusieurs balles dans le dos. Le policier était membre d'un groupe d'extermination. Cette année-là, avec un taux de 129 homicides pour 100 000 habitants, Ceará-Mirim était la deuxième ville la plus violente du pays.

« Thundercats », « Homicides and Co » ou « Les Hommes d'honneur », ces groupes ont des noms variés mais sont toujours composés d'agents de l'État. Apparus durant la dictature comme une réponse à la petite criminalité, qui s'est généralisée dans les années 1970, ils continuent de sévir dans les zones pauvres des grandes villes brésiliennes.

Ils commencent par tuer le petit voleur, puis le fumeur de joint et finissent par fonctionner comme « un élément d'ordre perverti », explique José Luiz Ratton, professeur à l'université fédérale du Pernambuco.

Les groupes d'extermination se drapent derrière un discours de combat contre le crime face à un système légal dépassé. Mais pour le professeur, c'est avant tout un « marché de la mort avec sa propre logique économique ». Ce n'est pas forcément en échange d'argent. Parfois, contre un assassinat, le policier peut gagner un informateur, un protecteur ou tout simplement ses courses du mois…

Les rares qui acceptent d'aborder le sujet le font de manière anonyme et s'entourent de précautions. Les rendez-vous sont pris dans des locaux publics et bruyants, non sans s'assurer auparavant que le reporter soit un inconnu en ville… Le témoin d'une exécution dans une favela de Natal, qui a lui-même échappé de peu à la mort, a annulé son interview à la dernière minute.

« Ils n'ont pas de limite. Tous ceux qui les gênent peuvent y passer. Un flic, un juge, un procureur, alors imagine un mec de la favela… », soupire Edilson*, un policier de la région de Natal.

En décembre 2018, après l'assassinat d'un policier politiquement engagé, ces groupes étaient parmi les premiers suspects. Les cinq tirs dans la tête signaient un mode opératoire typique de ces tueurs professionnels. L'enquête, toujours en cours, n'écarte pas leur implication mais selon Diogo*, qui travaille dans l'un des organes de justice locaux, « c'est probablement un vol ciblé pour s'emparer de son arme de service qui a beaucoup de valeur sur le marché noir (1 000 €). Les types étaient en bermuda et tongs, ils se sont enfuis en courant... Ce n'est pas le style “exterminio” ».

Eux sont plus méthodiques et discrets. La plupart du temps, ils n'agissent pas en uniforme mais tout en noir, la nuit, dans des voitures équipées de fausses plaques, s'appellent tous par le même surnom… Lorsque le groupe prend de l'ampleur, il peut compter jusqu'à trente personnes. Les policiers recrutent alors des agents pénitentiaires, des vigiles privés, voire de simples citoyens. Les accointances avec la police facilitent largement le travail : « Ils préviennent quand ils vont mener une expédition et les patrouilles disparaissent », précise Edilson.

Les réalités sont bien différentes selon les États, mais tous font face à ce phénomène. À Rio de Janeiro, ces groupes ont déjà évolué vers des milices bien plus structurées avec des caractéristiques mafieuses.

Une parade militaire commémore l’anniversaire du coup d’État de 1964 à Brasilia, le 29 mars. © Reuters Une parade militaire commémore l’anniversaire du coup d’État de 1964 à Brasilia, le 29 mars. © Reuters

Dans le Nordeste, les groupes sont au maximum des proto-milices mais peuvent évoluer, estime José Luiz Ratton. À Mossoró, à 300 km de Natal, ils ont déjà commencé à occuper les territoires s'inspirant du modèle de la milice de Rio. Certains sont dans la contrebande de cigarettes, le vol de voitures ou le trafic de drogue.

Depuis que la guerre des gangs s'est étalée au grand jour lors du massacre de la prison d'Alcacuz, qui a fait 26 victimes en 2017, les groupes d'extermination proposent aussi leurs services de tueurs à gages aux criminels. Ils servent également de protection aux trafiquants. « Une connaissance, novice dans la police, a voulu extorquer un trafiquant protégé. Ils n'ont pas hésité à le descendre », se lamente Edilson. Parfois, les groupes d'extermination s'affrontent aussi entre eux.

Mais les victimes sont presque exclusivement des Noirs, pauvres et jeunes. « Un jeune de 16 ans que je connaissais a été tué d'une balle dans le dos. Le policier lui a dit de courir. Après quelques pas, il a tiré », témoigne Tiago*, issu d'une communauté du nord de la ville. Il dénonce des groupes qui protègent les classes moyennes mais tuent les pauvres.

« S'ils ne trouvent pas leur cible, quelqu'un d'autre y passe. Ça fait partie de leur stratégie : imposer la peur par des crimes brutaux. Le sang alimente leur pouvoir, analyse Tiago, fatigué de voir ces meurtres impunis. Si la victime n'est pas un bandit, ils déposent un paquet de drogue… Personne n'enquête sur ce type de crimes. La guerre des gangs leur fournit un alibi. »

Tiago, comme la plupart des témoins, préfère rester anonyme, expliquant qu'à Natal, personne ne dénonce rien. « Impossible de se cacher, les communautés sont trop petites, ils ont des informateurs partout… Et puis quand des policiers sont des criminels, comment faire confiance à l'État ? »

Dans l'une des onze banlieues qui composent le grand Natal, un amoncellement de petites favelas commence dès la sortie du minuscule centre-ville, où de petites maisons se suivent et se ressemblent. Dans l'une d'elles, Rodrigo*, un survivant. Par le passé, il s'est frotté aux groupes d'extermination et a échappé de peu à la mort.

Deux de ses amis ont eu moins de chance. Depuis, il se fait discret mais continue à se documenter tout s'entourant de précautions : depuis vingt ans, il ne sort plus de chez lui dès la tombée de la nuit. « Dans la région, l'un des groupes est formé par deux policiers qui coordonnent une vingtaine de personnes, des membres de leurs familles. La plupart ont une vingtaine d'années. L'un d'eux habite dans cette rue. »

Il dénonce des morts sur commande. « Commerçants et entrepreneurs se réunissent et font des cagnottes. Ils agissent aussi dans la zone rurale pour menacer ou tuer des petits paysans qui dérangent de grands propriétaires. » Dans la campagne ou dans ces petites villes, les dénonciations sont encore plus difficiles. « Impossible de se rendre chez le procureur, tout le monde sait tout ici », explique Rodrigo. Le procureur lui-même peut être sous pression. Dans les petites villes, c'est une cible facile.

L'arrivée au pouvoir de Bolsonaro pourrait aggraver la situation actuelle. Pour le policier Edilson, le nouveau président devrait pousser les groupes à être plus audacieux. « Ce n'est pas un mouvement organisé en leur faveur, mais le message est celui-là. » Une loi proposée par le nouveau gouvernement prévoit notamment que le policier ne puisse pas être tenu responsable d'un homicide s'il agit sous « l'emprise de la peur ou d'une forte émotion ».

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*Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été changés.