En Tunisie, la levée des sanctions contre un ex-gendre de Ben Ali fragilise le gouvernement

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L’Union européenne a décidé de lever le gel des avoirs de l’homme d’affaires Marouane Mabrouk, à la demande des autorités tunisiennes. En cause : l’avenir de la filiale d’Orange en Tunisie. La société civile s’indigne.

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Tunis (Tunisie), de notre correspondante.- « La justice tunisienne a levé le gel sur mes biens depuis longtemps… Donc je ne vois pas pourquoi l’Europe ne le ferait pas également. Je me suis toujours mis à la disposition de la justice tunisienne depuis huit ans. » Marouane Mabrouk a longtemps hésité à répondre à Mediapart. Attablé dans un café de la banlieue nord de Tunis, l’ancien gendre de Ben Ali, affable et prompt à la discussion, s’en tient d’ailleurs à cette seule déclaration publique.

Mais l’homme d’affaires, discret dans les médias et codirigeant d’un puissant groupe familial, vient de remporter une importante bataille. Le 28 janvier 2019, le Conseil de l’Union européenne a décidé la levée du gel sur ses avoirs à l’étranger – des comptes bancaires et des actions dans des sociétés, ainsi qu’un appartement parisien. Un gel qui était en vigueur depuis la révolution de 2011.

La décision européenne a été prise à la demande de l’État tunisien. Le 13 décembre 2018, l’ONG anticorruption I-Watch avait révélé que le gouvernement de Tunis avait adressé début 2018, une demande en ce sens auprès de l’Union européenne. De quoi susciter un tollé dans la société civile.

Les autorités de Tunis sont à la fois accusées d’avoir manqué de transparence en faisant cette demande en catimini et de complaisance, en ayant poussé à exonérer un « ancien » du clan Ben Ali.

Issu d’une grande famille tunisienne, Marouane Mabrouk est bien connu en Tunisie pour avoir épousé une des filles de Ben Ali, quand celui-ci était au pouvoir – il en est aujourd’hui divorcé. Son lien de parenté avec le clan et ses affaires pendant le régime de Ben Ali lui valent d’avoir été cité dans 17 procédures judiciaires en Tunisie – s’il a gagné plusieurs recours, beaucoup restent encore en cours.

Marouane Mabrouk lors d'une manifestation d'Orange Tunisie en octobre 2018 © DR Marouane Mabrouk lors d'une manifestation d'Orange Tunisie en octobre 2018 © DR

 

Cette levée du gel intervient aussi, alors qu’Orange France tente activement depuis deux ans de racheter les parts d’Orange Tunisie, entreprise dans laquelle Marouane Mabrouk était actionnaire à 51 % via sa société Investec. Cette société lui a été confisquée par les autorités tunisiennes après la révolution (lire notre enquête).

Mabrouk a notamment été dans le radar des autorités pour les conditions d’octroi de la licence d’Orange en 2009, sous Ben Ali. L’intéressé s’est toujours défendu sur ce sujet et avait même réussi à reprendre sa place au conseil d’administration. Jusqu’à aujourd’hui, Orange était donc à moitié géré par l’État tunisien (via Al Karama) et à moitié par Marouane Mabrouk.

Aujourd’hui, le dégel des avoirs par l’Union européenne devrait permettre à Orange France de racheter les parts d’Orange Tunisie – cette vente était conditionnée aux mesures restrictives dont Marouane Mabrouk (automatiquement fiché S en France) faisait l’objet.

Ces dernières années, le PDG d’Orange, Stéphane Richard, s’était activé en coulisses. Il avait été reçu par le président Beji Caïd Essebsi en 2017 puis en 2018, avec Emmanuel Macron. Il avait révélé à cette occasion, sa volonté de racheter les parts d’Orange Tunisie malgré les poursuites judiciaires existantes contre son partenaire Marouane Mabrouk.

Stéphane Richard reçu par Beji Caïd Essebssi en 2017 © DR Stéphane Richard reçu par Beji Caïd Essebssi en 2017 © DR

« La question du règlement du contentieux entre M. Mabrouk et l’État ne dépend pas d’Orange. Réglons d’abord la question d’Orange Tunisie, ensuite laissons les tribunaux et l’État de droit qui existe aujourd’hui en Tunisie faire son œuvre », avait-il déclaré au Huffington Post Maghreb. Et il avait ajouté : « Pour pouvoir mettre en œuvre cet accord, il faudrait que Marouane Mabrouk soit retiré de la liste des personnes sanctionnées par l’Union européenne. Tant qu’il reste sur cette liste, nous ne pouvons rien finaliser. Une démarche est en cours, le gouvernement tunisien devrait demander ce retrait à la Commission européenne qui devrait l’examiner dans les semaines qui viennent. »

« Orange Tunisie est endettée et se trouve dans une situation difficile, il fallait que la situation se règle assez rapidement, explique aussi une source proche du cabinet du chef du gouvernement. La symbolique n’entre pas en ligne de compte, seuls le droit et la légalité ont guidé ce dossier. »

L’endettement d’Orange Tunisie auprès des banques s’élèverait à 150 millions de dinars (45 millions d’euros). « Cette vente va permettre de payer les banques, qui vont donc avoir du cash, et cela rapportera à l’État en recettes fiscales 15 millions de dinars », précise la source.

Le gouvernement embarrassé par l’affaire

Le gouvernement essaie ainsi de mettre en avant « l’intérêt de l’État », alors que le premier ministre Youssef Chahed est accusé d’avoir interféré personnellement – l’ONG I-Watch a porté plainte contre lui.

« La revente des 16 % des parts d’Orange Tunisie de Marouane Mabrouk rembourseront les dettes de quatre banques publiques », a annoncé lundi 18 février, le ministre des domaines de l’État, Hédi Makni.

Mais pour beaucoup, cette déclaration montre surtout l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement tunisien, obligé de vendre ses parts dans Orange Tunisie, au risque de fragiliser l’opérateur historique.

« Le groupe Orange ne cesse de vouloir s’étendre sur le continent africain. Dans les pays subsahariens où la couverture bancaire est extrêmement faible, il se substitue carrément à la banque grâce à son service Orange Money, décrypte Walid Naffati directeur du site spécialisé THD.tn En Tunisie aussi, la présence d’Orange rentre dans sa stratégie d’expansion et de diversification de ses services. Mais cela ne sera pas sans dommages collatéraux. On se retrouvera dans une situation où l’opérateur historique Tunisie Télécom – à 65 % détenu par l’État – aura des difficultés à répondre à la concurrence en termes de prix et de services. »

Par ailleurs, le ministre des technologies, Anouar Maârouf, qui, par le passé, a travaillé dans la holding publique Al Karama et avait plusieurs fois négocié brutalement avec Orange France, est resté silencieux tout au long de l’affaire. « La triste vérité, c’est que tout le monde s’en fiche finalement… L’intérêt économique prime sur le reste », avance Walid Naffati.

 

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