L’Inde reconduit Modi dans un plébiscite historique

Par et

Narendra Modi a remporté son pari en se faisant confirmer dans son rôle de leader incontesté de l’Inde, lors des élections générales. Sa stratégie combinant mobilisation sur les réseaux sociaux, discipline de parti exemplaire et domestication des médias et de la Commission électorale s’est révélée ultra-efficace.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Hardwar (Uttarkhand), envoyée spéciale.– Victoire sans conteste pour Modi. Le Bharatiya Janata Party (BJP) et ses alliés ont remporté 351 des 543 sièges à la Chambre basse du Parlement, une performance qui surpasse sa déjà large victoire de 2014. Narendra Modi est le seul premier ministre sortant reconduit dans sa fonction à ne pas être issu du parti du Congrès, dont le monopole sur la vie politique du pays est définitivement brisé.

Dirigeant du Congrès national indien (parti social-libéral), Rahul Gandhi a perdu la circonscription historique d’Amethi en Uttar Pradesh, aux mains de la famille Gandhi depuis 1999. Une défaite symbolique que peine à compenser sa victoire au Kerala, la seconde circonscription où il s’est présenté.

Le Congrès et ses alliés ont remporté 92 sièges, plus qu’en 2014, mais les analystes voient mal comment il pourrait se relever, après ces deux énormes défaites consécutives, sans ouvrir le parti dynastique à de nouvelles figures et redynamiser son réseau de travailleurs à la base.

Même si la division nord-sud a résisté, les partis régionaux, punis par des électeurs lassés de leurs divisions, n’ont pas réussi à endiguer la vague safran qui a submergé les États de l’est du pays, jusque-là imperméable aux appels du pied du BJP.

© Mediapart

Plus que pour le BJP, l’Inde a voté massivement pour Modi, sa poigne nationaliste à l’intérieur comme en dehors de ses frontières, ainsi que pour ses promesses de revitaliser l’économie à tout prix.

Dans le nouvel État de l’Uttarkhand, à Hardwar, porte d’entrée vers d’importants pèlerinages dans les temples hindous de l’Himalaya, où la vente d’alcool, d’œufs et de viande est prohibée jusqu’à dix kilomètres autour de la ville sacrée, Shanki est venu assister à la prière collective sur les quais du Gange.

« Modi est notre champion, il est le seul politicien à ne pas travailler pour lui-même mais pour le pays, explique ce jeune ingénieur aéronautique originaire de l’Odisha et installé aux Émirats arabes unis. Il a fait un travail incroyable dans sa circonscription de Varanasi [Bénarès], où il a élargi les routes et nettoyé les quais. »

Varanasi, cité millénaire au cœur de l’Uttar Pradesh, connue pour ses centaines de temples, ses écoles de musique classique et les hindous les plus fervents qui viennent y mourir sur des bûchers crématoires et se baigner dans un bras du Gange tristement célèbre pour les déchets qui jonchaient ses allées étroites, a profité d’un grand nettoyage orchestré par Modi.

Sur les quais le long du Gange à Hardwar, une cérémonie est menée par une dizaine de prêtres hindous et rassemble près de 100 000 personnes tous les soirs. © LS Sur les quais le long du Gange à Hardwar, une cérémonie est menée par une dizaine de prêtres hindous et rassemble près de 100 000 personnes tous les soirs. © LS

Pour Arshi, sexagénaire qui possède un empire touristique à Hardwar, « Modi est un leader avec une vision : il comprend les problèmes des gens car il a visité des milliers de villages dans sa carrière et prend des décisions efficaces pour améliorer les infrastructures et créer un climat d’affaires favorable ». Il cite le programme officiel « Made in India » destiné à contrer les produits « Made in China » qui ont inondé le sous-continent depuis une dizaine d’années.

Il a aussi été impressionné par les frappes aériennes sur des camps de terroristes présumés à Balakot au Pakistan, après l’attaque d’un camion de soldats indiens par des militants dans la région contestée du Cachemire. « L’Inde n’a jamais déclaré la guerre à aucun pays, mais quand l’Inde est attaquée par des terroristes, Modi défend la nation. Il nous a rendu notre fierté. Cette élection montre que les gens se tiennent derrière notre premier ministre, car ils apprécient sa forte capacité d’action. Avec l’ampleur de sa victoire, il n’aura besoin de rendre des comptes à personne. »

© Mediapart

À 40 km de Hardwar, dans le village de Shyampur, Amitesh passe le plus clair de son temps seul dans la forêt. Ici, les gens gagnent leur vie en vendant un des meilleurs laits de bufflesse d’eau de la région, et il est possible de boire un verre de whisky le soir et d’agrémenter le curry de bouts de poulet.

« Dans le village, les musulmans et les hindous ne s’assoient plus ensemble pour prendre le thé, regrette-t-il. Depuis cinq ans, la politique s’est confondue avec la religion et ça n’augure rien de bon. Je suis un hindou fervent, porte le dieu Ram dans mon cœur et lui ai consacré un autel dans ma maison, mais être un hindou, c’est respecter tous les êtres vivants et ne tuer personne, surtout pas pour ce qu’ils mangent ou ce qu’ils pensent. »

Sa loyauté va au Congrès « parce qu’il n’isole publiquement aucune communauté », mais il reconnaît que le parti s’est laissé dévorer par l’arrogance de ses dirigeants. « Pendant des décennies, l’Inde a été le Congrès, qui était la famille Gandhi. Cette personnification les a menés à leur perte, car les gens se sont lassés de leur conviction que le pays leur était acquis. » Et d’alerter : « Le BJP fait la même erreur en laissant le duo Narendra Modi-Amit Shah [le dirigeant du BJP] accaparer le pouvoir. Dans dix ans, ils vont faire face au même rejet et le pays devra recommencer à zéro. Il faut que nous travaillions à une vraie démocratie, avec une vraie opposition. »

Le Congrès, en ne présentant pas des candidats dans toutes les circonscriptions, est accusé de n’avoir pas abordé le scrutin aussi sérieusement qu’il l’aurait fallu et d’avoir considéré « 2019 comme un tour de chauffe pour 2024 ». Anish, un guide originaire du Rajasthan émigré à Hardwar, est un brahmane hindou qui ne dit pas non plus non à un verre, une cigarette ou un bout de viande : « Nous sommes une nation de moutons qui aimons être dirigés par un loup. Comme tous les autres, Modi ne fait que parler et n’a gagné que pour avoir bombardé le Pakistan, alors que la mort de nos soldats est d’abord due à un échec des services de renseignement et donc du gouvernement. »

Célébrité locale, Monaj Kumar admet qu’en 2019, le peuple a voté pour Modi pour ses discours sur la sécurité nationale. Il a décoré son stand de thé à l’effigie du premier ministre, au visage mi-homme, mi-lion, sur une bannière enroulée autour de son échoppe.

« Je m’identifie à Modi car il a aussi été vendeur de thé dans sa jeunesse, explique-t-il. Je n’ai moi-même pas de prétentions politiques mais je voulais rendre hommage à cet homme, mon héros, pour ses trois qualités principales : son honnêteté, sa capacité de travail et son amour pour le pays. J’ai voté pour Modi plus que pour le BJP. Ses décisions sont radicales mais nécessaires pour dynamiser l’économie. Nous souffrons depuis des décennies, alors nous sommes prêts à attendre encore quelques années que les choses s’améliorent vraiment, car nous croyons en lui ».

L’Inde, pays immense aux intérêts aussi divers que son milliard trois cents millions de citoyens, a voté pour un homme fort qui représente le « plus petit dénominateur commun », la pauvreté et le déclassement social. Issu d’une caste défavorisée et d’une famille modeste, Modi a promis un pays respecté à l’international et moderne dans ses villes et villages grâce à un mélange de développement à marche forcée et de populisme à base de discours belliqueux et de conservatisme social.

Mais, au-delà de l’obsession nationale contre les communautés minoritaires, dans et hors de ses frontières, l’Inde doit faire face aux ambitions illimitées du voisin chinois qui menacent l’équilibre régional, aux besoins socio-économiques urgents de centaines de millions de citoyens et aux effets de la pollution et de la raréfaction des ressources naturelles, alors que le premier ministre s’assume comme un « climato-sceptique ».

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous